Une élection à la merci des avocats et des experts médicaux

Princeton, NJ, 18 février 2024

Comme c’était prévisible, la campagne présidentielle de ces deux dernières semaines a largement investi les tribunaux. Mais elle est aussi en train de passer dans une autre arène plus inhabituelle : la médecine gérontologique.

En théorie, une véritable campagne pour les primaires se déroule encore du côté républicain. Malgré ses défaites face à Donald Trump dans l’Iowa et le New Hampshire, Nikki Haley a refusé de céder à celui qui la traite de « cervelle d’oiseau » et de « Nimbra » — une déformation délibérée de son nom de naissance, Nimarata Nikki Randhawa. Elle a mis tous ses espoirs dans une bonne performance lors de la primaire républicaine du 24 février en Caroline du Sud, son État d’origine.

Selon les sondages, elle y a gagné quelques soutiens au cours des deux dernières semaines, passant d’environ 25 % à 30 %. Malheureusement pour elle, les mêmes sondages voient Trump remporter 65 % des voix dans l’État. À moins d’un développement inattendu, la Caroline du Sud marquera l’enterrement de sa campagne et le couronnement de Trump en tant que candidat républicain incontesté.

Nikki Haley tente désespérément de présenter Donald Trump comme un homme erratique, confus et chaotique. Mais les électeurs républicains ont vu de nombreuses preuves de ces qualités chez Trump depuis de nombreuses années. S’ils ne se sont pas encore détournés de lui, il est peu probable qu’ils le fassent maintenant.

L’attention s’est beaucoup plus portée sur le nombre étonnamment élevé d’affaires judiciaires dans lesquelles Trump est impliqué : le jury qui lui a infligé une amende de 83 millions de dollars pour avoir diffamé E. Jean Carroll, la femme qui l’avait accusé de l’avoir violée dans les années 1990 ; le jugement à New York pour fraude dans des transactions immobilières pour lequel il a été condamné à 355 millions de dollars ; et l’affaire actuellement examinée par la Cour suprême, qui doit déterminer si les États ont le droit — ou peut-être l’obligation — de retirer Trump de leurs bulletins de vote pour l’élection présidentielle parce qu’il s’est livré à une « insurrection ». Cette dernière affaire dépendra de la manière dont la Cour interprétera le quatorzième amendement de la Constitution, initialement rédigé pour empêcher les anciens Confédérés d’exercer des fonctions fédérales.

Si les électeurs républicains ne sont pas encore détournés de Trump, il est peu probable qu’ils le fassent maintenant.

David A. Bell

D’autre part, Donald Trump affirme qu’il bénéficie d’une immunité générale pour les actes qu’il a accomplis en tant que président, ce qui le mettrait à l’abri d’un procès en tant qu’insurrectionniste. Une cour d’appel fédérale a rejeté cette demande, mais cette affaire est elle aussi en passe d’être portée devant la Cour suprême. Il y a également les affaires pénales en cours contre Trump : pour incitation à l’insurrection et tentative de renversement des résultats des élections au niveau national ; pour avoir tenté de faire la même chose en Géorgie ; pour gestion inappropriée de documents classifiés ; pour fraude commerciale lorsqu’il a utilisé des fonds de campagne pour acheter le silence d’une star du porno avec laquelle il avait eu une liaison, etc.

Dans la plupart de ces affaires, Trump utilise la même stratégie qu’il a perfectionnée pendant de nombreuses années en tant que magnat véreux de l’immobilier confronté à des poursuites de la part d’entreprises, de travailleurs et de locataires : retarder, encore retarder, toujours retarder. Il demande à de coûteux avocats d’utiliser toutes les ruses juridiques possibles pour faire traîner les affaires en longueur, jusqu’à ce que la partie adverse finisse par abandonner. Surtout, Trump veut par tous les moyens empêcher les procès d’aboutir — ou, idéalement, de commencer — avant les élections de novembre.

Les États-Unis sont donc confrontés à une situation étrange : le choix de leur prochain président pourrait bien dépendre de pointilleuses questions de procédure très techniques et de la manière dont les avocats de Donald Trump les exploitent. Le pays a déjà connu une situation similaire. En 2000, la décision de la Cour suprême de donner l’élection à George W. Bush dépendait également de questions techniques de droit électoral, de procédure juridique et de la manière de lire de minuscules bulletins de vote en papier dans l’État de Floride. S’il semble que le destin d’une république ne devrait pas dépendre de questions aussi infimes, c’est bel et bien le cas.

Trump veut empêcher les procès d’aboutir — ou, idéalement, de commencer — avant les élections de novembre

David A. Bell

Pendant ce temps, le monde politique s’agite autour d’un rapport rédigé par un autre procureur spécial, un avocat nommé Robert K. Hur que le département de la Justice avait chargé d’enquêter sur la gestion de documents classifiés par le président Biden. Alors que Donald Trump fait face à de multiples accusations pour le même délit, Hur a exonéré Biden de toute responsabilité criminelle. Mais il a également décrit le président comme « un homme âgé à la mémoire défaillante », et a affirmé que Biden semblait confus lors de leurs entretiens, ayant du mal à se souvenir de dates importantes, notamment celles de sa propre vice-présidence et de la mort de son fils Beau. Il n’est pas surprenant que les Républicains se soient emparés avec allégresse de ce rapport comme preuve de la sénilité de Joe Biden et de son inaptitude à la fonction, tandis que les commentateurs démocrates et centristes se sont tordus les mains.

Ces accusations de sénilité sont infondées. Joe Biden est un homme de 81 ans dont la mémoire flanche parfois, comme on peut s’y attendre à son âge. Il déjà avait la réputation — bien méritée — de commettre des gaffes et des maladresses verbales avant d’atteindre le troisième âge. Il rencontre des dizaines de personnes par jour, et il est difficile de croire qu’elles sont toutes de connivence pour étouffer la nouvelle d’une grave déficience mentale. Il y a quelques semaines, il a par exemple déjeuné avec un groupe d’historiens, dont plusieurs que je connais personnellement. Ils ont déclaré qu’il écoutait attentivement et posait des questions intelligentes. Mais il a l’air fragile et incertain, et il suffit d’enchaîner trois ou quatre séquences de ses faux pas verbaux et/ou physiques pour qu’il ait l’air tout à fait gaga.

Il a réduit ses apparitions dans la presse pour éviter de fournir davantage de ces clips, ce que ses adversaires ont saisi comme une preuve supplémentaire qu’il serait, en réalité, un vieillard baveux inapte à se présenter en public. Trump commet régulièrement beaucoup plus d’erreurs et de dérapages verbaux que Biden, mais grâce à sa vigueur et à son endurance indéniables, il ne paraît pas du tout aussi vieux — il n’a en fait quatre ans de moins.

Contrairement à Trump, Biden ne dispose pas d’un noyau dur de partisans fanatiques qui le considèrent comme un sauveur, voire comme un croisement bizarre entre Jésus et Superman.

David A. Bell

Les médias ont couvert ce rapport de manière obsessionnelle, ignorant largement le fait que Hur est proche de candidats républicains et qu’il a été nommé par le procureur général Merrick Garland de manière bipartisane. Ils ont également minimisé le fait le plus important de l’affaire : à savoir que Robert K. Hur n’a trouvé aucune raison d’accuser Biden de mauvaise gestion de documents classifiés, alors que Trump est visé par 37 chefs d’accusation et encourt une peine de 20 ans de prison pour le même délit. La couverture médiatique n’a que trop rappelé le moment où, peu avant les élections de 2016, James Comey, alors directeur du FBI, avait exonéré Hillary Clinton des accusations liées à l’utilisation d’un serveur de messagerie privé pour les affaires officielles du département d’État tout en critiquant vivement son comportement. Les médias s’étaient alors davantage concentrés sur les critiques que sur l’exonération, ce qui a considérablement contribué à la défaite de Clinton.

Biden a énormément à perdre dans cette affaire. Comme Clinton, et contrairement à Trump, il ne dispose pas d’un noyau dur de partisans fanatiques qui le considèrent comme un sauveur, voire comme un croisement bizarre entre Jésus et Superman. De son côté, les poursuites engagées contre Trump ont en fait contribué à consolider son soutien au sein du Parti républicain, même si elles pourraient encore lui nuire auprès de l’électorat en général, en particulier si un jury le déclare coupable d’un crime avant l’élection.

Mais les rapports sur l’état mental diminué de Joe Biden ne lui sont d’aucun secours. Elles font fuir certains électeurs au profit de son adversaire et en incitent d’autres à ne pas voter du tout. Les dégâts pourraient-ils être suffisamment graves pour obliger Joe Biden à se retirer de la campagne ? Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat a suggéré que Joe Biden annonce son retrait juste avant la convention démocrate qui se tiendra cet été à Chicago, ce qui permettrait aux délégués de choisir un candidat plus jeune et plus énergique1. C’est une perspective tentante, mais le processus électoral américain semble être devenu trop sclérosé, si bien qu’un effet d’inertie rend difficilement crédible cette hypothèse. Malheureusement, à ce stade, la seule chose qui pourrait empêcher les États-Unis d’avoir à choisir entre Donald Trump et Joe Biden en novembre prochain serait une crise médicale majeure — voire pire.

Le candidat républicain à la présidence, l’ancien président Donald Trump, s’exprime lors d’un événement de campagne, samedi 27 janvier 2024, à Las Vegas. © AP Photo/John Locher

L’élection la plus explosive de l’histoire

Princeton, NJ, 28 janvier 2024

Le plus grand talent de Donald Trump tient à sa capacité inégalée à attirer l’attention sur lui. Celle-ci peut autant être inspirée par la consternation que par l’admiration. Ses victoires dans l’Iowa et le New Hampshire n’ont fait que renforcer la place incontournable qu’il occupe au cœur de la plupart des médias américains. Cette attention est en grande partie justifiée, étant donné l’impact extraordinairement destructeur de Trump sur la politique américaine. Mais elle détourne également l’attention des autres forces en présence dans l’élection de 2024.

Est-ce simplement la faute de Trump que les courses aux nominations présidentielles des deux principaux partis sont quasiment terminées avant même d’avoir véritablement commencé ? L’Iowa et le New Hampshire marquent traditionnellement le début des primaires, non leur terme. Ce n’est pas le cas en 2024. Joe Biden n’a pas eu d’adversaires sérieux. Trump en a eu plusieurs, mais son triomphe dans le New Hampshire, un État du nord modéré où les électeurs indépendants peuvent voter pour le parti républicain, élimine la dernière d’entre eux, Nikki Haley : si elle jure qu’elle est encore dans la course, ce ne sera plus le cas pour très longtemps. Ron DeSantis avait dit la même chose après avoir été humilié par Trump dans l’Iowa — jusqu’au moment où il s’est retiré.

Le triomphe de Trump dans le New Hampshire élimine Nikki Haley. 

David A. Bell

Il n’est pas si inhabituel qu’un président sortant ne trouve pas vraiment d’opposition sur le chemin de la nomination. Mais pourquoi les primaires républicaines se sont-elles arrêtées si tôt ? Pour de nombreux commentateurs américains, l’explication est simple : le parti républicain ne serait plus un parti politique normal, mais une secte fasciste ou fascistoïde. Quoi que dise Donald Trump, quels que soient son bilan erratique en tant que président, les inculpations dont il fait l’objet, ou encore les révélations faites à son sujet, ses « fidèles MAGA » resteront derrière lui. Ils partageront sa soif de vengeance et applaudiront ses pires instincts et ses projets criminels. Certains d’entre eux le considèrent littéralement comme l’oint du Seigneur.

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Cette explication est pourtant trop simple. Il est vrai que les hommes et les femmes qui se pressent aux rassemblements de Trump, décorant leurs maisons et leurs voitures de drapeaux à sa gloire, donnent parfois l’impression d’être membres d’une secte. Mais, si elle est importante, seule une minorité d’électeurs de Trump entre dans cette catégorie. Pour les autres, les raisons de leur choix sont plus prosaïques. Ils considèrent que Trump a eu un bilan positif en tant que président et qu’il est le candidat le plus solide pour affronter Joe Biden. Ils ne prennent pas au sérieux sa rhétorique débridée. En ce qui concerne les mises en accusation, les inculpations et les tentatives d’annulation de l’élection de 2020, ils ne souscrivent pas à la version des faits de Trump mais n’acceptent pas non plus celle des grands médias. Fox News, ainsi qu’un grand nombre de chaînes de radio et de sites Internet, ont fini par créer un brouillard électoral fait de désinformation, de fausses pistes et de théories du complot — si bien que de nombreux républicains relativement modérés n’ont aucun mal à rejeter les accusations portées contre Trump, estimant qu’elles ne seraient pas démontrées, ou pensant que les démocrates auraient fait la même chose, voire pire. Bref, ils votent pour Trump pour des raisons relativement « normales ».

Qu’en est-il de la campagne électorale générale qui commence effectivement neuf mois avant l’élection ? Elle risque d’être la plus coûteuse, la plus clivante et tout simplement la plus explosive que les États-Unis aient jamais connue. Peut-on en attribuer la responsabilité à Donald Trump ? En partie, sans aucun doute. Mais pas entièrement. Une autre raison, plus structurelle, est également à l’œuvre : une combinaison fatale du système électoral américain et de l’importance sans cesse croissante des réseaux sociaux.

La majorité des électeurs de Trump votent pour lui pour des raisons relativement « normales ».

David A. Bell

Pour un Américain qui a grandi avec ce système électoral — ce qui est mon cas —, il est parfois commun d’oublier à quel point il est bizarre et absurde. Les campagnes commencent véritablement près de deux ans avant l’élection, lorsque les candidats forment des comités exploratoires et commencent à collecter des fonds. Mais la plupart des candidats crédibles abandonnent avant même qu’un seul vote n’ait eu lieu, en raison de la médiocrité des sondages et de leur difficulté à collecter des fonds — cette année, un ancien vice-président, Mike Pence, a fait partie de ce groupe. L’attention se porte ensuite sur le New Hampshire, un État du Nord-Est peu représentatif, où moins de la moitié des personnes ayant le droit de voter aux primaires républicaines se rendent effectivement aux urnes. Cette année, la course républicaine a été effectivement décidée après que moins 450 000 personnes ont voté, et ce dans seulement deux États. Au total, c’est bien moins d’1 % des adultes américains s’identifiant comme Républicains qui ont joué d’avance la primaire.

Une personne prend une photo d’un écran avant que le candidat républicain à la présidence, l’ancien président Donald Trump, ne prenne la parole lors d’un meeting à Las Vegas. © AP Photo/John Locher

Lors de la campagne pour les élections générales, les deux candidats consacrent une part largement disproportionnée de leur campagne à une poignée d’États. Cette année, ils seront sept : Arizona, Géorgie, Michigan, Nevada, Caroline du Nord, Pennsylvanie et Wisconsin. Ensemble, ils représentent moins de 20 % de la population américaine. Dans la plupart des autres États, l’un ou l’autre parti dispose déjà d’une majorité inébranlable, de sorte que les candidats les ignorent le plus souvent. C’est la rançon du collège électoral : Joe Biden peut gagner la Californie avec une marge d’un ou de 15 millions d’habitants. Dans les deux cas, il obtiendra le même nombre de grands électeurs. Pour cette raison, il est fort possible que Trump remporte à nouveau l’élection tout en perdant le vote populaire.

Tous les quatre ans, les mêmes arguments sont avancés pour défendre ce système absurde. Pour un travail aussi difficile que la présidence, dit-on, la durée de la campagne constitue un test d’endurance nécessaire. L’importance accordée à l’Iowa et au New Hampshire oblige les candidats à établir un contact personnel avec les électeurs et à s’engager dans une forme de politique de proximité. Le collège électoral protégerait les intérêts des petits États. Enfin, les États-Unis ne seraient pas une démocratie, mais une république constitutionnelle.

Aucun de ces arguments ne tient la route. D’autres démocraties se débrouillent parfaitement avec des campagnes plus courtes. Pourquoi le contact direct avec le même petit nombre d’électeurs profondément non représentatifs tous les quatre ans devrait-il peser plus lourd que le fait de donner à tous les autres électeurs la possibilité de s’exprimer ? Pourquoi les intérêts des petits États devraient-ils peser plus lourd que ceux des grands États, beaucoup plus peuplés ? (La Californie compte plus d’habitants que les 22 plus petits États réunis). Si les États-Unis ont effectivement été fondés comme une « démocratie représentative », selon les mots d’Alexander Hamilton et si les fondateurs se méfiaient d’une politique démocratique débridée, ils ont rédigé la Constitution de manière à encourager une forme responsable de règle de la majorité. Or le système que nous connaissons aujourd’hui a non seulement permis à une minorité de remporter deux des six élections organisées au cours de ce siècle, mais il a également exclu la grande majorité des citoyens américains de tout rôle significatif dans le processus électoral. 

Pourquoi les intérêts des petits États devraient-ils peser plus lourd que ceux des grands États, beaucoup plus peuplés ?

David A. Bell

Dans ce système alambiqué et absurde, la victoire dépend de deux choses : augmenter le taux de participation et persuader les électeurs susceptibles de changer d’avis, principalement dans un petit nombre d’« États clefs » — les battleground states. Dans le premier cas, il s’agit essentiellement de persuader les électeurs déjà enclins à voter pour un candidat de se rendre au bureau de vote. Dans le second cas, il faut atteindre des électeurs qui, pour la plupart, n’ont guère prêté attention à la campagne et ne connaissent probablement pas grand-chose aux questions en jeu. Dans les deux cas, la technique la plus efficace consiste à faire appel aux émotions primaires, en particulier la peur. Si la vérité doit être déformée, tordue, écrasée ou mise en pièces pour susciter la peur plus efficacement, c’est le prix de la victoire.

C’est là que les réseaux sociaux entrent en jeu. Les Américains de moins de 44 ans s’informent aujourd’hui davantage par les réseaux sociaux que par toute autre source. Ceux-ci présentent deux caractéristiques qui ne manqueront pas d’exacerber l’alarmisme démesuré que le système électoral favorise déjà tant. Premièrement, ils mettent toutes les « sources d’information » sur le même plan, ce qui incite les utilisateurs à leur accorder le même degré de crédibilité : un article provenant d’un grand média réputé apparaîtra dans le fil d’actualité entre une vidéo d’un conspirationniste fou et un spot de campagne mensonger. Deuxièmement, les sites sont conçus pour donner aux utilisateurs toujours plus de contenu tiré de ce qu’ils aiment. Pendant que vous êtes en train de regarder un clip de Fox News, le site vous en suggère six autres, chacun d’entre eux renforçant l’idée que Joe Biden serait un dictateur astucieusement maléfique ; mais aussi un idiot sénile — allez savoir. C’est le résultat de la recherche de profit de ces plateformes. Elles ont été ajustées et réajustées pour produire la réponse la plus forte, et elles le font avec une efficacité féroce. L’effet de ces vidéos sensationnalistes et alarmistes, destinées en premier lieu aux électeurs apathiques et indécis des États clefs, ne sera néanmoins pas limité à ces derniers : elles circuleront dans tout le pays, faisant monter la tension politique et creusant encore davantage le fossé entre les partis.

Dans cette compétition fondée sur la peur, Démocrates et Républicains ont chacun avantage. Les Démocrates, pour dire les choses simplement, ont un plus grand degré de vérité de leur côté : Donald Trump constitue réellement une menace pour la république. C’est un narcissique pathologique, un criminel qui ment aussi facilement qu’il respire et qui cherche le pouvoir à tout prix. Les Démocrates n’ont pas besoin d’exagérer le moins du monde pour faire valoir ce point de vue. Les Républicains, en revanche, bénéficient d’un appareil médiatique bien plus habile et puissant, mené par Fox News, qui n’hésite pas à mentir de manière flagrante pour présenter Biden et les Démocrates comme la véritable menace. Les prédictions apocalyptiques accompagnées d’une basse continue sinistre faite d’images de violence et de ruine, fusent déjà des deux côtés. Quel sera le résultat ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais le terme « explosif » est malheureusement un euphémisme pour décrire la situation. Et si Donald Trump a considérablement exacerbé les tensions, il n’est pas le seul responsable. Même lorsqu’il quittera — enfin — la scène, les choses ne reviendront pas à la « normale ».

Donald Trump comparaît devant la Cour suprême à Manhattan pour les plaidoiries finales dans son procès pour fraude civile, le jeudi 11 janvier 2024. © Jefferson Siegel/Pool/Sipa USA

Princeton, NJ, 14 janvier 2024

Dans une démocratie, c’est le peuple qui décide, pas les tribunaux

Les élections présidentielles sont des moments de drame et d’incertitude. Les candidats peuvent surgir d’un relatif anonymat et se frayer un chemin vers la Maison Blanche, comme Jimmy Carter en 1976 ou Barack Obama en 2008. Les favoris peuvent voir leurs chances s’évaporer sous l’effet de scandales ou de gaffes, comme Gary Hart en 1988 — scandale sexuel — ou Howard Dean en 2004 — pour comportement étrange. Une seule phrase mémorable — par exemple Ronald Reagan disant « I am paying for this microphone » lors du débat des primaires du New Hampshire en 1980 ; ou Walter Mondale demandant « Where’s the beef ? » contre Hart en 1984 —, ou encore une image télévisée désastreuse — Michael Dukakis essayant sans succès de diriger un char d’assaut en 1988 — peuvent faire plus de différence qu’une centaine d’axes programmatiques soigneusement rédigés par des armées de conseillers.

L’élection de 2024 promet d’être tout aussi dramatique que les précédentes, donc. Mais par un rebondissement totalement inédit dans l’histoire des États-Unis, le drame principal des prochains mois se déroulera très probablement dans les tribunaux, et non au fil des meetings de la campagne. De fait, les deux grands partis ont déjà leurs candidats présumés. Lorsque les primaires commenceront lors du caucus de l’Iowa, demain, le 15 janvier — dans un froide presque polaire — le seul drame, très subsidiaire, sera de savoir lequel des seconds couteaux du parti républicain accrochera la seconde position dans la course à l’investiture — loin derrière Donald Trump. Car pour ce qui est des scandales et des gaffes, Donald Trump s’est déjà montré totalement imperméable à leurs effets, du moins parmi ses fidèles partisans MAGA, alors que pratiquement tout ce qu’il dit ou affiche aurait détruit une campagne présidentielle normale. Et comme le président Biden se comporte avec la prudence qui sied à un octogénaire marchant sur la pointe des pieds au bord d’une falaise, les scandales et les gaffes semblent quant à eux peu probables du côté démocrate.

Les décisions prises par les tribunaux ont la possibilité de modifier profondément la course électorale.

David A. Bell

En revanche, les décisions prises par les tribunaux ont la possibilité de modifier profondément la course électorale. Dans quelques mois, la Cour suprême des États-Unis se prononcera probablement sur la décision de la Cour suprême du Colorado interdisant à Trump de participer au scrutin dans l’État en vertu de la disposition du quatorzième amendement relative à l’exclusion des personnes qui « se sont engagées dans une insurrection ». Dès la fin du mois de janvier, une cour d’appel fédérale se prononcera sur une requête des avocats de Trump invoquant l’immunité absolue pour ses actions en tant que président, ce qui annulerait le procès fédéral intenté contre lui par le procureur Jack Smith pour subversion électorale, dont le début est actuellement prévu pour le 4 mars. La décision de la cour d’appel sera probablement portée devant la Cour suprême. L’ancien Président est accusé d’avoir falsifié des documents commerciaux concernant des pots-de-vin versés à la star du porno Stormy Daniels, dans le cadre d’une procédure qui devrait débuter le 25 mars à New York, et d’avoir commis une grave erreur dans la manipulation de documents secrets, dans le cadre d’une procédure fédérale dont l’ouverture est prévue le 20 mai. D’autres poursuites pénales pour subversion électorale, en Géorgie, n’ont pas encore de date de procès. Par ailleurs, Trump doit faire face à des poursuites civiles dans une affaire de diffamation intentée par sa victime présumée de viol, E. Jean Carroll, dans le cadre d’un procès qui débutera le 16 janvier, ainsi qu’à une décision dans une affaire de fraude à New York, dans laquelle le juge Arthur Engoron l’a déjà déclaré, ainsi que ses partenaires, responsables et pourrait leur imposer une amende pouvant atteindre 250 millions de dollars. Il est également possible que le président Biden soit confronté à un autre type de procédure judiciaire : un vote de destitution à la Chambre des représentants, contrôlée par les républicains.

Dans le pire des cas pour Trump, le jour de l’élection, il aura été reconnu coupable de crimes et devra purger une peine de prison ; les affaires civiles auront en grande partie détruit son empire commercial et les États où se déroulent les élections l’auront exclu du scrutin. Dans le meilleur des cas, les affaires pénales n’auront pas encore fait l’objet d’un procès ou se seront soldées par une relaxe, et tandis que les affaires civiles n’auront pas ou peu causé de dommages, la Cour suprême aura annulé la décision du Colorado et assuré sa présence sur les bulletins de vote de tous les états. Quelles qu’elles soient, les décisions des tribunaux seront à la fois extrêmement spectaculaires et lourdes de conséquences.

Quelles qu’elles soient, les décisions des tribunaux seront à la fois extrêmement spectaculaires et lourdes de conséquences.

David A. Bell

Que l’on aime ou que l’on déteste Donald Trump, il est difficile de ne pas déplorer la tournure que prennent les événements. Dans une démocratie, c’est le peuple qui décide, pas les tribunaux. Si la Cour suprême confirme la décision du Colorado (ce qui est improbable, mais pas totalement impossible) et que les états où se déroulent les élections excluent Trump, une grande partie de l’électorat considérera l’élection comme fondamentalement illégitime, ce qui n’est en aucun cas sain pour la démocratie américaine. Si une série de condamnations pénales devait, d’une manière ou d’une autre, forcer Trump à quitter la course, le résultat serait en fait le même. Oui, on peut affirmer que face à un candidat aussi nocif, voire potentiellement tyrannique que Donald Trump, des moyens non démocratiques peuvent s’avérer nécessaires pour sauver la démocratie, mais ce recours est en lui-même lourd de périls.

Un drapeau de à l’ancien président et actuel candidat républicain Donald Trump flotte devant une maison à Des Moines, dans l’Iowa. Le caucus de l’Iowa de 2024 commence ce lundi 15 janvier. © Bryon Houlgrave/Shutterstock

En théorie, le parti républicain a beaucoup moins le droit de se plaindre de l’influence de la justice sur les élections que les démocrates. Il s’agit d’un parti dont les principaux idéologues aiment à affirmer régulièrement que les États-Unis ne sont pas une démocratie, mais une république constitutionnelle, afin de justifier des choses telles que l’attribution de deux sénateurs chacun à la Californie démocrate et au Wyoming républicain, en dépit de la disparité de population de soixante-sept pour un entre les deux états. C’est aussi un parti dont les candidats à la présidence, au cours de ce siècle, ont gagné deux fois les élections tout en perdant le vote populaire, grâce au collège électoral. C’est un parti dont la victoire en 2000 (Bush sur Gore) n’a été possible que grâce à un arrêt de la Cour suprême des États-Unis. 

Mais la cohérence n’est pas le point fort de ce parti.

Pour les démocrates, en revanche, il existe d’importantes raisons pratiques et de principe de regretter que le chemin vers la Maison Blanche passe actuellement par les tribunaux. Et ce n’est pas seulement parce que les différentes affaires ont donné une forte dynamique à Trump et à ses partisans et apporté une forme de crédibilité à l’idée que l’État profond et les élites américaines utiliseraient des moyens illégitimes pour l’empêcher de revenir à la présidence. La tournure judiciaire de l’élection envoie également le message — pas si subliminal — qu’un Joe Biden profondément impopulaire ne peut pas être réélu sur la base de ses propres mérites.

La tournure judiciaire de l’élection envoie également le message — pas si subliminal — qu’un Joe Biden profondément impopulaire ne peut pas être réélu sur la base de ses propres mérites.

David A. Bell

Ironiquement, la procédure judiciaire la plus susceptible d’aider Biden est celle qui le viserait lui, plutôt que Trump. Le 13 décembre, la Chambre des représentants a voté, à l’unanimité des partis, en faveur de l’ouverture d’une enquête officielle de destitution à l’encontre du président. Ils n’avaient aucune raison de le faire. Les accusateurs républicains affirment, sans la moindre preuve, que Joe Biden est intervenu comme corrupteur dans diverses affaires alors qu’il était vice-président, entre 2009 et 2017, afin d’aider les entreprises de son fils Hunter. Cependant, même si ses accusateurs parviennent à trouver des preuves qu’ils peuvent utiliser d’une manière ou d’une autre pour l’inculper, certaines personnalités du parti républicain — par exemple, le sénateur Markwayne Mullin de l’Oklahoma — ont déjà averti la Chambre qu’elle ne peut pas légalement mettre en accusation un président pour des infractions commises avant qu’il ne prenne ses fonctions. Quand bien même la commission judiciaire de la Chambre des représentants finissait par recommander la mise en accusation à l’ensemble de la Chambre, les républicains risquent de ne pas obtenir les votes nécessaires, compte tenu de leur faible majorité — de 219 voix contre 213. Et même si la Chambre des représentants devait prononcer la destitution de Biden, le Sénat ne parviendra certainement pas à prononcer sa condamnation par les deux tiers des voix nécessaires. En bref, la mise en accusation ne fera qu’embarrasser les républicains tout en aidant la campagne de Biden. Les Républicains auraient tout intérêt à laisser tomber l’affaire, mais la haine de Biden est telle parmi les fidèles de Trump qu’ils ne peuvent probablement pas abandonner.

D’ici l’été, il est probable que toutes ces questions judiciaires, ou la plupart d’entre elles, auront été résolues d’une manière ou d’une autre, et que pourra finalement avoir lieu une campagne présidentielle pendant laquelle le bilan, les programmes, le comportement et, bien sûr, les répliques des candidats seront au centre de l’attention. Ce ne sera toujours pas, loin s’en faut, une campagne normale, étant donné le rôle de trou noir de la politique américaine que joue Donald Trump, entraînant et détruisant irrésistiblement toute la matière et l’énergie de la politique américaine. Mais, au moins, cette élection sera réellement démocratique.

Sources
  1. Ross Douthat, « The Question Is Not if Biden Should Step Aside. It’s How », The New York Times, 10 février 2024.
Crédits
Ce journal est publié toutes les deux semaines en collaboration avec la revue Tocqueville 21.