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Face à un événement contemporain, le jeu de l’analogie historique est aussi séduisant qu’il est dangereux. Séduisant car il permet de réunir rapidement des images marquantes et d’en tirer des schémas et des analyses qui donnent l’impression de pouvoir trouver des fils à démêler dans la confusion du présent. Et, bien sûr, c’est un jeu dangereux car en se grisant du passé, on risque de l’écraser sur le présent, et de perdre sa singularité. Il faut se garder en somme d’un hybris présentiste qui, sans rien apporter de neuf, ramènerait l’histoire à une série d’anecdotes qui viendraient éclairer le présent d’une source folklorique. 

Mais, vous l’aurez compris, cette introduction était une prétérition et je m’apprête à filer une analogie historique. Il me semble possible d’en tirer quelque chose si l’on s’attarde autant à décrire ce qui rapproche le passé et le présent qu’à souligner ce qui les distingue. Le jeu des différences offre de nombreuses perspectives. Il permet de jouer de la familiarité entre deux événements. Et s’il serait idiot de vouloir se départir complètement de l’inquiètante nouveauté des évènements du 6 janvier à Washington, il nous faut retrouver une certaine familiarité si nous voulons commencer à caractériser une journée qui oscille entre l’émeute, l’insurrection et le coup d’État

L’irruption de trumpistes radicaux dans le Capitole se déroule sous les yeux d’une planète médusée et un événement de ce genre est inédit dans l’histoire américaine et la succession des images qui ont été diffusées : une police dépassée par des manifestants enragés ; l’occupation du Sénat et de la Chambre des représentants ; un militant, surnommé Q Shaman, affublé d’une tête de bison lui donnant l’air d’un minotaure bouffon du Nouveau monde, se dresse sous la devise « E pluribus unum » ; les coups de feu ; la déclaration d’amour de Donald Trump à ses soutiens violents et, avant cela, ses attaques contre un Vice-Président qui l’a fidèlement servi pendant quatre ans… N’en jetez plus.

Devant ce flot d’images qui démontre, s’il le fallait, que la présidence de Donald Trump n’a pas été une parenthèse mais un moment de bouleversement des équilibres politiques américains, on reste d’abord interdit. Si le Capitole avait été incendié par les Britanniques en août 1814, celui-ci n’avait jamais été attaqué par des Américains apparemment déterminés à imposer leur Président, en dépit du résultat des élections. L’un de leurs objectifs semblait être de s’emparer des urnes qui contenaient les votes du collège électoral.  À deux semaines de l’investiture de Joe Biden, et à un moment où les États-Unis font face à une crise protéiforme, cet évènement aura sans doute des conséquences aujourd’hui très difficiles à évaluer. Mais sans présumer du futur, attardons-nous sur la gravité de ce moment : le cœur législatif de la première puissance mondiale a été pris d’assaut par une foule armée et violente. 

Si l’on a affaire à un événement inédit dans l’histoire américaine, il n’en va pas autant pour l’histoire de nombreux pays européens. Au cours des deux derniers siècles, un pays comme la France a expérimenté un vaste éventail de coups dirigés contre son Parlement. Paradoxalement, et alors que nombre de ces coups ont réussi ou, du moins, ont vu leurs acteurs prendre le Parlement temporairement, je voudrais proposer une analogie entre l’insurrection du 6 janvier 2021 et le 6 février 1934, au cours de laquelle les ligues marchèrent contre la Chambre des députés sans pourtant réussir à s’emparer du bâtiment. 

Autrement dit, la prise du Capitole serait-elle un remake hollywoodien du 6 février 1934 ?

La prise du Capitole serait-elle un remake hollywoodien du 6 février 1934 ? 

Baptiste Roger-Lacan

Alors même que le 6 février ne fait absolument pas partie de l’imaginaire des droites radicales américaines, il existe des ressemblances troublantes entre les scénarios de ces journées. Dans les deux cas, l’insurrection intervient après plusieurs mois de tensions politiques profondes, aussi bien au sein des institutions que dans la rue. 

Aux États-Unis, la journée du 6 janvier est le climax de l’une des transitions présidentielles les plus difficiles de l’histoire des États-Unis. Soutenu par une part très importante de l’électorat républicain — 75 % selon certaines estimations —, Donald Trump refuse d’accepter le résultat des élections, sincèrement convaincu, ou affectant de l’être, que les démocrates auraient massivement fraudé. Depuis deux mois, un certain nombre d’États-clefs ont vu des groupes de militants trumpistes souvent organisés et parfois très lourdement armés se réunir pour soutenir leur héros. Les accusations de corruption et de fraude portées par Donald Trump depuis deux mois, et qu’il avait commencé à agiter avant même l’élection, trouvent un écho dans une part de l’électorat qui manifeste une hostilité croissante aux élites politiques traditionnelles. Donald Trump, soutenu par la plupart des leaders républicains, porte ainsi l’espoir d’une politique « insurgente » qui viendrait « vider le marais » (drain the swamp) de Washington et restaurer l’Amérique à sa pureté originelle. 

Cette dénonciation de la fraude et de la corruption des élites politiques est l’une des dynamiques clefs du 6 février 1934. L’émeute se produit en effet après plusieurs semaines de manifestations violentes des ligues sur les grands boulevards, échauffées par la presse de droite et d’extrême droite. Journaux et manifestants réagissent à une importante affaire de corruption, le scandale du Crédit municipal de Bayonne, et le suicide, jugé suspect par de nombreux observateurs, de son principal protagoniste, Alexandre Stavisky. L’affaire implique quelques parlementaires et hauts-fonctionnaires, dont le beau-frère de Camille Chautemps, Président du Conseil. La veille de la mort de Stavisky, L’Action française, qui, bien que déclinante depuis les années 19201, conserve une audience à droite qui dépasse largement les milieux royalistes, incite les Parisiens à manifester en criant « À bas les voleurs ! » Ce premier slogan s’étoffe dans les jours suivants pour devenir : « À bas les voleurs ! À bas les assassins ! »

Dans les ligues d’anciens combattants, décidés à ne pas se faire « voler » la victoire de 1918 par des parlementaires qui suscitent leur méfiance depuis la fin des années 1920, l’affaire Stavisky, telle qu’elle est analysée par les journalistes de droite et d’extrême droite, est une preuve décisive de la corruption du régime, cette république parlementaire qui est, de toute façon, critiquée de toutes parts : le parti communiste dénonce un régime bourgeois ; depuis les années 1920, des jeunes intellectuels ou politiques de droite ou de gauche, parfois qualifiés de non-conformistes, veulent réformer un régime jugé inefficace et indigne des enjeux politiques, économiques et sociaux de l’après-guerre2 ; qu’elle soit royaliste ou séduite par le fascisme (ce qui n’est pas toujours exclusif), l’extrême droite, enfin, continue d’attaquer un régime dont elle dénonce les fondements historiques et philosophiques. Tous s’entendent à dénoncer un régime dévoré par la corruption et le secret3

Qu’elle soit royaliste ou séduite par le fascisme (ce qui n’est pas toujours exclusif), l’extrême droite, enfin, continue d’attaquer un régime dont elle dénonce les fondements historiques et philosophiques. Tous s’entendent à dénoncer un régime dévoré par la corruption et le secret.

Baptiste Roger-Lacan

Le retentissement de l’affaire Stavisky témoigne de l’ampleur des tensions accumulées. Sans complètement parvenir à expliquer l’écart entre la réalité, un scandale de corruption de faible importance, et son retentissement colossal, Paul Jankowski a bien démontré le rôle de la presse et l’importance d’imaginaires antisémites, xénophobes — Stavisky était un juif ukrainien naturalisé — et antimaçonniques, construits depuis un demi-siècle par une importante nébuleuse éditoriale d’extrême droite, dans la fabrication de l’affaire et, partant, de l’émeute4

De même, aux États-Unis, le ressort traditionnel de la vie politique qu’est la dénonciation des élites politiques et économiques, dont Donald Trump avait largement fait usage lors de sa campagne de 2016, a trouvé une résonance nouvelle dans une partie de son électorat avec le récit conspirationniste de QAnon5. Apparue à l’automne 2017, cette théorie du complot repose sur une mythologie caricaturale, infantile et incohérente qui expliquerait l’histoire secrète des États-Unis depuis les années 1960. Le cœur du discours de QAnon consiste à dénoncer la mainmise d’une organisation, la « Cabal », sur l’État profond américain depuis l’assassinat de John F. Kennedy. Tous les présidents suivants, républicains comme démocrates, en seraient issus. Le but, ou l’activité principale, de la Cabal, serait de séquestrer des enfants (alors appelés « enfants-taupes »), de les violer et de les assassiner en utilisant leur sang pour produire une synthèse de l’adrénaline (qu’on sait pourtant fabriquer de façon synthétique en laboratoire depuis plus d’un siècle), l’adénochrome. Les tenants de cette théorie investissent Donald Trump d’un rôle messianique. Le Président américain serait engagé dans une lutte à mort avec son propre État, infesté de tueurs d’enfants. Cette résurgence de l’accusation du sang, ressort séculaire de l’antijudaïsme, a trouvé un écho formidable chez les Républicains. Certaines enquêtes indiquent que plus de la moitié d’entre eux adhèrent au moins partiellement à cette folle théorie. Signe des temps, les autocollants « Q » ont fleuri sur les pare-chocs de voiture, tout comme les pancartes estampillées de la même lettre dans les jardins de l’Amérique trumpiste qui y a trouvé son compte eschatologique

Il est possible, enfin, de trouver des similitudes entre les groupes qui ont fait les émeutes du 6 février 1934 et du 6 janvier 2021. 

En France, l’émeute marque l’apogée du phénomène ligueur. Si la majorité d’entre elles sont apparues dans l’entre-deux guerres, les ligues sont une caractéristique ancienne du nationalisme français sous la Troisième République : bien que très affaiblie dans les années 1930, la Ligue des patriotes a été fondée en 1882 ; quant à la ligue d’Action française, royaliste et décidée à « renverser la République et [à] rétablir la monarchie », elle a été fondée en 1905. Après la Première Guerre mondiale, ces organisations politiques réunissent des militants décidés à faire pression sur le pouvoir politique, que ce soit pour défendre des intérêts catégoriels — des anciens combattants aux contribuables —, ou une plateforme politique, généralement ultranationaliste et antiparlementaire, sans que ces deux motifs ne s’excluent comme en témoigne l’évolution de l’association des Croix-de-Feu entre 1927 et 1936 qui, d’un groupement d’anciens combattants, est devenue une organisation politique de masse portant un programme nationaliste, corporatiste et antiparlementaire, parfois assimilé à un fascisme français6

Le 6 février 1934, près d’un mois après l’affaire Stavisky, cinquante mille manifestants, dans leur majorité adhérents de ces ligues, convergent vers la place de la Concorde, enragés par la mutation du préfet de police de la capitale, Jean Chiappe, très apprécié par les milieux nationalistes pour lesquels il montre beaucoup d’indulgence. Au cri d’ »À bas les voleurs ! », les manifestants sont décidés à marcher sur la Chambre des députés où Édouard Daladier, nommé Président du Conseil après la chute du cabinet Chautemps, cherche à obtenir l’investiture de son gouvernement. Ils sont bloqués par le dispositif policier déployé par Eugène Frot, et très vite la manifestation dégénère en émeute violente, sans jamais que les manifestants ne parviennent à passer la Seine. Alors que la nuit tombe, des affrontements ont lieu de la place de la Concorde à l’Hôtel de ville. De l’autre côté de la Seine, les Croix-de-Feu font une démonstration de force mais, fidèle à sa stratégie de la tension, La Rocque choisit de ne pas attaquer le Palais-Bourbon. 

La violence des affrontements, qui firent au moins quinze morts, et la détermination des émeutiers démontrent bien l’apogée du phénomène ligueur. Elle montre aussi ses faiblesses puisqu’aucun des chefs de la droite nationaliste ou de l’extrême droite ne se décide à pousser son avantage. La Chambre reste finalement sauve. Un gouvernement d’Union nationale est nommé. La République survit apparemment à cette crise majeure. 

Il est impossible de savoir si ce qu’il s’est passé le 6 janvier 2021 à Washington marque l’apogée d’un équivalent du phénomène ligueur aux États-Unis. Remarquons cependant que ces dernières années ont été marquées par la visibilité croissante des milices d’extrême droite, de Charlottesville, en août 2017, à la présence de militants anti-confinement surarmés dans les Capitoles d’états comme le Michigan, en passant par les « Proud Boys », cette milice suprémaciste à qui Donald Trump s’est adressé directement pendant l’un des débats. « Stand  back and stand by » — tenez-vous prêts — leur avait-il alors dit. Sans présumer de la composition des groupes d’émeutiers qui ont attaqué le Capitole, il semblerait que son message ait été bien entendu. Alors que Donald Trump avait transformé un moment habituellement banal des périodes de transition présidentielle, la certification des résultats par le Congrès, en test de loyauté pour son Vice-Président, ses soutiens les plus fanatisés ont décidé de prendre les choses en main en prenant le Capitole d’assaut. Les Proud Boys se tenaient manifestement prêts. Quatre personnes, au moins, ont péri dans l’émeute. 

En somme, dans le remake américain, les émeutiers réussissent à prendre le Parlement avant d’en être évacués et de voir le processus de certification reprendre aux alentours de 20h. Les discours de nombreux parlementaires, Républicains ou Démocrates, rappelant leur attachement aux institutions, étaient une tentative spontanée de réaffirmer l’Union nationale — ce moment nous ayant offert un grand numéro de Tartuffe par Lindsey Graham.

En somme, dans le remake américain, les émeutiers réussissent à prendre le Parlement avant d’en être évacués et de voir le processus de certification reprendre aux alentours de 20h.

Baptiste Roger-Lacan

Et comme dans tout remake, un certain nombre d’éléments du scénario original ont été modifiés. À l’évidence, les deux émeutes ne se sont pas conclues de la même manière — la Chambre des députés n’a pas été prise, le Capitole si. Il est vrai que le 6 février 1934, la police et les gardes mobiles, d’abord dépassés par la détermination des manifestations, n’hésitèrent pas à tirer. Le 6 janvier, au contraire, la police chargée de protéger le Capitole, étonnamment peu nombreuse au début, a fait montre d’une retenue étonnante dans un pays où l’usage des armes à feu par les forces de l’ordre est courant. Pour le dire autrement, les émeutiers trumpistes n’ont guère eu d’efforts à faire pour s’emparer du Parlement de la première puissance mondiale. Et la police et la garde nationale ont été étonnamment indulgentes, du moins au début, lorsqu’il a fallu disperser les groupes qui restaient amassés alors que le couvre-feu était entré en vigueur. Comprenne qui voudra.

Il me semble néanmoins que la principale différence tient à la direction et aux buts de ces deux émeutes. En apparence, et avec le recul du temps, il est assez facile de rendre compte de l’organisation du 6 février. Nous savons quelles ligues ont participé à la montée des tensions et nous savons lesquelles ont choisi d’aller se battre. Nous connaissons leurs programmes politiques. Nous savons même assez précisément comment les leaders de chacun de ces grands mouvements ont vécu et analysé les événements pendant qu’ils se déroulaient. Après ce tour d’horizon : si les émeutiers, et les ligues dont ils étaient membres, s’entendaient sur quelques mots d’ordre, il n’y avait pas d’accord sur la forme du régime ou sur les idées qui devraient être mises en place. Et alors même que ces mouvements avaient tous en commun la recherche d’un homme fort, qu’il fût roi ou dictateur, aucun nom ne s’impose dans les sources, nombreuses, dont nous disposons. Alors même que l’entre-deux guerres en Europe est marquée par de nombreux coups antiparlementaires, il manquait beaucoup de choses pour que cette émeute se transforme en coup d’État. 

Un détour par les symboles permettra peut-être de comprendre ce qui distingue cette émeute de l’insurrection du 6 janvier. Dans la mythologie des droites radicales en France, le symbole du 6 février est la canne, souvent plombée, que nombre de ligueurs, à commencer par ceux d’Action française, utilisaient dans les bagarres qui les opposaient aux forces de l’ordre ou à d’autres groupes militants. À regarder de nombreuses images du 6 janvier, il est évident que la canne est passée de mode dans la tenue du parfait émeutier d’extrême droite. Ceci dit, il m’a semblé que deux pièces d’étoffe l’avaient avantageusement remplacée comme symboles militants : la casquette rouge estampillée « Make America Great Again », et les drapeaux bleus ou rouges qui arborent le nom du Président et le slogan « Keep America Great ». 

« Make America Great Again » ; « À bas les voleurs ! » ; « Keep America Great » ; « À bas les assassins ! »… Chaque émeute a ses slogans. Mais celle du 6 janvier 2021 s’est manifestement donnée un chef. Que celui-ci ait finalement appelé ses soutiens à se disperser pacifiquement (tout en leur disant qu’il les aimait) importe peu. Le matin-même, le même Donald Trump encourageait ses soutiens à se rassembler autour du Capitole et, implicitement, terroriser ses adversaires. À nouveau, il est clair qu’il a été écouté et qu’il est aujourd’hui porté par une portion fanatisée de la population américaine, pour qui seule la parole trumpienne est sacrée.

Chaque émeute a ses slogans. Mais celle du 6 janvier 2021 s’est manifestement donnée un chef. Que celui-ci ait finalement appelé ses soutiens à se disperser pacifiquement (tout en leur disant qu’il les aimait) importe peu.

Baptiste Roger-Lacan

Si le remake est inquiétant, il ne faut pas prendre à la légère la version originale, dont l’épilogue jette une lumière inquiétante sur l’émeute du 6 janvier. Que le 6 février 1934 ait été un échec sur le moment est une évidence. Dans les jours qui suivirent, les forces de gauche entamèrent un processus d’alliance qui aboutit à la victoire du Front populaire en 1936. La victoire des forces progressistes fut pourtant de courte durée. Ainsi que l’écrivent Brian Jenkins et Chris Millington dans Le Fascisme français, « la lente désintégration de la coalition du Front populaire, et sa disparition définitive en avril 1938, laissa la République à un faible niveau de crédibilité et d’énergie.7 » Dans ce livre, sous-titré « Le 6 février 1934 et le déclin de la République », les auteurs ont voulu s’éviter deux écueils traditionnels dans l’analyse de cette crise majeure de la troisième République : une analyse étroite de l’évènement « 6 février » limité à ses causes immédiates (Stavisky et le renvoi de Chiappe) et à son apparent échec (la nomination d’un gouvernement d’union nationale) et l’adhésion aveugle à la « thèse de l’immunité » française au fascisme. Tout en restituant finement le 6 février dans son contexte immédiat, ils ont cherché à inscrire l’émeute dans le temps long de la crise de la République parlementaire. Surtout, convaincus que les fascistes n’arrivent pas au pouvoir par des coups mais par l’érosion progressive des régimes qu’ils combattent, ils démontrent le rôle que le 6 février a joué dans l’identification des faiblesses du régime. Dès le 7 février 1934, l’émeute est intégrée dans la réflexion des chefs politiques et des intellectuels d’extrême droite dans leur analyse d’un régime affaibli, obligé de recourir à la violence et menacé de tous côtés. À l’échelle militante, l’examen de l’abondante littérature suscitée par cet événement par d’anciens émeutiers révèle que le 6 février a eu un rôle mobilisateur dans la mémoire de nombreux cadres futurs de la collaboration politique ou intellectuelle. Il fait partie de la mythologie des droites radicales, à mi-chemin d’un chahut en Sorbonne et du retournement contre-révolutionnaire des «  journées  » de la Révolution française. Rebatet, Brasillach ou encore Henry Charbonneau racontent l’événement comme un tournant, le début de la rupture avec Maurras, jugé trop rassis, et la confirmation de la fascination pour la «  révolution  » fasciste. Pour eux, cet échec préparait des succès futurs. 

Justement, revenons à Jenkins et Millington et alors qu’ils ne font que le suggérer, risquons-nous à l’écrire : le coup parlementaire réussi du 10 juillet 1940, qui vit l’Assemblée nationale voter les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, fut préparé par l’émeute du 6 février 1934.  

Dans « Le retour du césarisme », publié il y a quelques mois dans ces colonnes, l’historien David Bell rejetait avec « un non retentissant » l’idée que « le fascisme fasse un retour en force » dans la personne de Donald Trump8. Alors que le fascisme est un phénomène historique bien situé, il y a quelque chose d’aveuglant dans une analogie écrasante et, justement, il rappelait toute la diversité des régimes autoritaires en s’intéressant plus particulièrement à une forme d’autoritarisme particulière au XIXe siècle, le césarisme, « un système dans lequel un dirigeant autoritaire prétend tirer sa légitimité de la volonté populaire et servir de foyer à l’unité nationale. » Quoi qu’il admire des césaristes modernes, à commencer par Vladimir Poutine, Donald Trump n’est pas à proprement parler, césariste : il se moque de l’unité nationale et n’a jamais recherché les succès militaires. David Bell suggérait plutôt que le mandat de Donald Trump, caractérisé par l’hyperpolarisation de la vie politique américaine, créait les conditions favorables à l’émergence d’une personnalité charismatique qui se ferait élire sur un programme de réunion nationale. La même personne pourrait être tentée « d’abuser » encore plus du pouvoir exécutif que ne l’avait rêvé Donald Trump. Formulé ainsi, cette dictature de « l’extrême centre »9 américain paraît sinon improbable, du moins très hypothétique. 

Une objection à laquelle David Bell répond, « Pour moi, la montée d’un homme fort nominalement démocratique en Amérique dans les années à venir n’est pas plus improbable que l’ascension de Napoléon Bonaparte ne l’aurait été dans la France de 1794 — ou l’élection de Donald Trump au début des années 2010. » Avant de conclure : « Ce n’est pas un fasciste américain que nous devons craindre, mais un César américain. »

Le 6 janvier 2021, alors que le Capitole était en cours d’évacuation et que la planète entière observait, sidérée, la fin de cette émeute, le même historien écrivait : « Bien que j’aie beaucoup hésité à utiliser l’adjectif « fasciste » à propos de Donald Trump, les événements d’aujourd’hui me font penser au putsch de la brasserie de 1923. C’était un coup incompétent, comme le coup d’État potentiel d’aujourd’hui. La République de Weimar a survécu … mais seulement pendant une décennie. Notre république survivra aussi. Aujourd’hui. »10 

S’il faut faire la part de l’émotion qui a traversé les États-Unis devant les images proprement hollywoodiennes – rappelant en cela les réflexions d’un Bruno Maçães sur le « virtualisme » américain – d’un Capitole pris d’assaut par une foule violente et agressive, cette analogie veut inscrire dans le temps long l’émeute du 6 janvier 2021. Ces « coups incompétents » comme le 6 février 1934 ont directement contribué, par leur échec, à l’érosion puis à la disparition de régimes démocratiques. 

Nous n’en avons pas fini avec le 6 janvier.

Sources
  1. Jacques Prévotat, Les catholiques et l’Action française :  histoire d’une condamnation, 1899-1939, Paris, Fayard, 2001.
  2. Olivier Dard, Le rendez-vous manqué des relèves des années trente, Paris, Presses universitaires de France, 2002. Jean-Louis Loubet del Bayle, Les non-conformistes des années 30 :  une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Éd. rev. et Actualisée par l’auteur. Paris, Éditions du Seuil, 2001 (1969).
  3. Frédéric Monier, « Secrets de parti et suspicion d’Etat dans la France des années 1930 ». Politix. Revue des sciences sociales du politique 14, no 54 (2001) : 119‑38.
  4. Paul Jankowski, Cette vilaine affaire Stavisky : histoire d’un scandale politique, Paris, Fayard, 2000.
  5. Lire l’enquête en deux parties de Wu Ming 1 : première partie, deuxième partie.
  6. Zeev Sternhell, L’histoire refoulée :  La Rocque, les Croix de feu, et la question du fascisme français, Paris, les Éditions du Cerf, 2019.
  7. Brian Jenkins et Chris Millington, Le fascisme français :  le 6 février 1934 et le déclin de la république, Paris, Éditions critiques, 2020, p. 274.
  8. Lire plus.
  9. Pierre Serna, La République des girouettes :  1789-1815, et au-delà  une anomalie politique, la France de l’extrême centre, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
  10. “Much as I have been hesitant to use the adjective “fascist” about Donald Trump, today’s events look to me like the 1923 Beer Hall Putsch. It was incompetent, like today’s would-be coup. The Weimar Republic survived… but only for a decade. Our republic too will survive. Today.” ; lien vers le tweet.