Après l’Acropole d’Andrea Marcolongo, la Los Angeles d’Alain Mabanckou, la Provence de Carlo Rovelli, les rives de Beyrouth dans l’œil des artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, les marches de la Villa Malaparte par Pierre de Gasquet, la Sicile de l’enfance de Jean-Paul Manganaro, les Pouilles littéraires de Nicola Lagioia, le Royaume-Uni politique de Lea Ypi, l’île de Manhattan par le regard d’Antoine Compagnon, les territoires de l’universel et de l’intraduisible par Barbara Cassin et le secret de Catherine Clément à Vienne, le dernier épisode 2023 de notre série d’été « Grand Tour » nous ramène à Madrid.

Durant sa jeunesse au Nicaragua, Gioconda Belli a participé activement à la Révolution sandiniste qui a mis fin à la dictature de Somoza. Après avoir occupé plusieurs postes au sein du gouvernement sandiniste au début des années 1980, elle décide de se dédier complètement à la littérature. En février 2023, l’écrivaine aux plus de trente publications et presque autant de prix internationaux se voit retirer la nationalité nicaraguayenne à cause de son engagement contre la dictature d’Ortega.

Exilée à Madrid, la poétesse nous transporte dans les rues de cette « capitale littéraire de l’Europe et de l’Amérique latine », entre le Palais Royal et la cathédrale de l’Almudena — en passant par l’incontournable Prado.

Ce Grand Tour est un peu particulier. Nous allons parler de ce qui est pour vous un lieu d’exil. Vous êtes venue en Espagne pour échapper à la dictature nicaraguayenne d’Ortega. Quelle a été votre première rencontre avec Madrid ?

Je suis venue ici pour la première fois lorsque j’avais 14 ans. J’étais alors pensionnaire dans une école tenue par des religieuses. C’était dans la même rue où se trouve aujourd’hui le musée Reina Sofía. C’était une école de religieuses dans un bâtiment très froid. En sortant de l’école, on se trouvait face à la morgue : il y avait un hôpital et, à côté, un couvent de religieuses recluses. Nous allions les voir par curiosité, car elles ne sortaient la tête que pour communier. Ma première impression de Madrid a été terrible car c’était l’époque de Franco. J’étais dans ce pensionnat et je me sentais très enfermée. Comme je n’avais pas de famille à Madrid, je me rendais chaque dimanche au musée du Prado, qui se trouvait à proximité de l’école et que j’ai appris à bien connaître. J’avais un merveilleux professeur d’histoire de l’art qui m’a fait découvrir la peinture. C’était une promenade parfaite pour moi. On pourrait penser qu’a priori une jeune fille qui ne marche que le long du Paseo del Prado pour arriver au musée n’est pas très heureuse mais j’ai adoré cette petite habitude que j’avais — c’était très formateur.

Je suis retournée à Madrid de nombreuses fois au cours de ma carrière d’écrivaine et j’ai vu la ville changer avec la transition vers la démocratie, la modernité, la libéralisation ; c’était vraiment impressionnant de voir comment la mentalité des Espagnols, qui avait été réprimée, a changé. Il y a eu une période d’euphorie extraordinaire.

Par la suite, la décision de venir m’installer à Madrid a effectivement été motivée par mon expulsion du Nicaragua. J’avais quitté le Nicaragua pendant deux mois après la pandémie pour rendre visite à mes filles qui vivent aux États-Unis et j’envisageais bien entendu de revenir, mais je n’ai pas pu le faire. Il fallait que je décide où je voulais vivre. Je suis venue à Madrid pour le jury du prix de poésie Loewe dont je fais partie et, pendant le mois que j’ai passé ici, les madrilènes m’ont vraiment bien accueillie. Toute l’affection et l’amour que j’ai reçus des Madrilènes, en plus du fait que ma sœur vit à Madrid depuis de nombreuses années, m’ont convaincue que c’était l’endroit où je devais venir m’installer. Toute ma vie, j’ai rêvé de vivre en Europe : à Paris, par exemple, où sont tous les écrivains. Mais je ne pensais pas que mon rêve se réaliserait. J’arrive maintenant à la troisième partie de ma vie et je peux dire que cette période a été et reste merveilleuse. Je suis vraiment heureuse d’avoir pris cette décision, car non seulement j’ai été accueillie avec beaucoup de bienveillance, de reconnaissance et d’hospitalité, mais il était également important pour moi d’être ici et de découvrir une autre vision du monde. C’est fantastique.

Ma première impression de Madrid a été terrible car c’était l’époque de Franco. Comme je n’avais pas de famille à Madrid, je me rendais  chaque dimanche au musée du Prado. C’était une promenade parfaite pour moi. 

Gioconda Belli

Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Madrid ? Vous avez mentionné Paris, Gabriel Boric vous a également proposé la nationalité chilienne après qu’Ortega vous a retiré la nationalité nicaraguayenne. La décision a-t-elle été le résultat d’un concours de circonstances ou bien était-ce lié à autre chose ?

La nationalité chilienne est plus un message politique qu’une réalité. Heureusement, après qu’Ortega nous a retiré notre nationalité, la Colombie et le Mexique se sont proposés de nous offrir la leur. Et puis j’ai finalement décidé que j’allais prendre la nationalité chilienne, mais je ne l’ai pas encore vraiment. J’ai toujours eu un passeport italien, ce qui m’a évité de rester apatride et m’a permis de m’intégrer beaucoup plus facilement. Ce passeport italien m’a permis de faire ce que je voulais faire pour rester et vivre là où je le souhaitais.

À Madrid, il y a ma sœur, mais j’ai aussi des amis comme mon éditeur avec qui je travaille depuis très longtemps. Il s’appelle Chus (Jesús García Sánchez) : c’est l’éditeur de Visor, la maison d’édition de poésie la plus importante d’Espagne. 

J’avais des amis intellectuels et c’est à cette époque-là que Madrid est vraiment devenue la capitale littéraire non seulement de l’Espagne mais aussi de toute l’Amérique latine. Il y a à Madrid un grand nombre d’écrivains latino-américains que je connais. Nous formons une sorte de communauté parce nous nous sentons écoutés et nous percevons que notre travail est apprécié. La Casa de América est en ce sens une institution culturelle de premier ordre à Madrid. Elle est très importante pour toute la communauté d’auteurs latino-américains, parce qu’elle nous permet d’avoir une maison, un espace pour présenter des livres, organiser des récitals, etc. Nous avons ainsi notre espace dans la vie culturelle madrilène.

Madrid est vraiment devenue la capitale littéraire non seulement de l’Espagne mais aussi de toute l’Amérique latine.

Gioconda Belli

Pendant un certain temps, on m’a proposé un petit travail à la Real Academia Española. Je suis académicienne à part entière au Nicaragua et cela fait directement de moi une académicienne correspondante en Espagne. J’ai travaillé pendant quatre mois à la Real Academia Española, qui est un endroit merveilleux. C’est un bâtiment grandiose ; dans les couloirs, on peut y croiser des gravures de Goya, des copies de Don Quichotte — la première et la deuxième édition de Don Quichotte sont à l’Académie. J’avais un bureau à l’Academia que j’ai conservé. J’ai rencontré les académiciens et j’ai participé aux séances plénières de l’Académie : je me sens membre de l’Académie. J’ai eu l’impression de recréer une communauté de gens admirables, très érudits, qui m’ont accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. C’est aussi ce qui m’a fait tomber amoureuse de l’Espagne. Avoir la possibilité de trouver directement un emploi lorsque j’y suis arrivée m’a beaucoup aidée.

Quel texte représente le mieux, selon vous, la ville de Madrid dont vous nous parlez et permet de saisir l’essence de la ville ?

Je pense que Almudena Grandes est la personne qui a le mieux écrit sur la ville de Madrid à travers sa série d’histoires sur la guerre civile, où l’on décèle un lien très spécial avec la capitale. Madrilène dans l’âme, elle avait plus que des lecteurs — c’était des admirateurs, des gens qui aimaient vraiment son œuvre. Je pense qu’Almudena a écrit sur Madrid d’une manière qui vous rapproche de la ville, de sa vie intérieure, de son histoire. J’aime beaucoup également la poésie de Luis García Montero, son mari, originaire de Grenade, qui sait parler de Madrid avec profondeur.

L’Institut Cervantes — que Luis dirige — est un autre endroit où j’ai souvent l’occasion d’aller. Sergio Ramírez qui est un autre écrivain nicaraguayen à Madrid a lui aussi travaillé avec l’Institut Cervantes. Il y a un mois et demi, j’y ai fait une lecture de poèmes avec Luis Enrique Mejía Godoy, un autre Nicaraguayen. C’est comme une seconde chance pour moi de vivre ici une vie différente : une vie davantage consacrée à la littérature, à la culture, à la beauté.

La beauté de l’architecture m’impressionne beaucoup à Madrid. Lorsque je travaillais à l’Académie, j’avais l’habitude de prendre le bus devant la Fuente de Neptuno. Je m’asseyais alors pour contempler le paysage. À cet instant, je prenais conscience de la chance que j’avais de pouvoir contempler une si belle ville. Je ne peux pas me plaindre de la vie, du destin, car j’ai beaucoup reçu en retour malgré les persécutions politiques dont je fais l’objet. On pense toujours que défendre des positions politiques finira par vous nuire, par vous causer des problèmes. Je crois que le courage et la capacité à défendre nos principes créent également un espace important où tout peut se résoudre. Dans mon cas, c’est ici que mes problèmes se sont résolus. 

C’est comme une seconde chance pour moi de vivre ici une vie différente : une vie davantage consacrée à la littérature, à la culture, à la beauté.

Gioconda Belli

Y a-t-il quelque chose à Madrid qui vous rappelle l’Amérique latine ?

La mémoire est étrange. C’est comme un organe de l’esprit. Parfois, la mémoire mélange ce que vous voyez et il m’arrive d’oublier que je suis à Madrid. Parfois, je ne sais pas où je suis. Il y a un autre élément que je dois mentionner dans mon choix de venir à Madrid : la langue. Si j’avais choisi d’aller en Italie — je parle très mal l’italien — je n’aurais pas pu exprimer ma pensée finement. J’avais besoin de sentir que je pouvais participer à une conversation intellectuelle. Et cela a été possible parce que je suis en Espagne et que j’ai toujours écrit en espagnol. J’ai vécu de nombreuses années aux États-Unis, mais j’ai toujours écrit en espagnol. C’est ma patrie de mots. Et ici, je suis connectée à cette patrie de mots.

J’ai écris un poème pour la revue. Il s’agit d’un poème sur la pluie. L’odeur de la terre mouillée et de la pluie est très importante pour moi. Je me souviens de la première fois qu’il a plu ici. J’étais assise là où j’écris — maintenant je travaille sur une chaise dans le salon avec mon ordinateur sur mes jambes — et j’avais peur d’ouvrir la fenêtre, parce que je ne savais pas si j’allais sentir la terre mouillée, si j’avais perdu cette odeur pour toujours. Le poème s’intitule « La lluvia huele en Madrid » (« La pluie sent bon à Madrid »). C’est un poème qui porte sur le moment où j’ai osé ouvrir la fenêtre et où, oui, j’ai senti l’odeur de la pluie — j’étais sauvée.

*

La pluie sent bon à Madrid.

Je lève la tête du livre que je lis
à l’abri du souffle du dragon qui crache du feu
sur la ville.

L’arbre devant ma fenêtre,
frère du lampadaire,
agite joyeusement ses bras.

J’ai senti quelque chose. L’obscurité du soleil,
le murmure humide de l’asphalte.

Je pose le livre et me précipite pour ouvrir la fenêtre,
elle est aussi grande qu’une porte
aux airs de balcon.

Il y a un moment d’horreur.

Je pense à Managua et à ses après-midi pluvieux,
l’odeur de la terre mouillée.

Si j’ouvre la fenêtre, pourrai-je sentir l’odeur de la pluie à Madrid ?

Cette odeur sera-t-elle exilée de ma vie ?

Dans mon âme, il y a un cloître végétal
où sont conservées les odeurs de la pluie
et le tambour battant du tonnerre.

J’ai peur au seuil du balcon
mais, enfin, j’ose. J’ouvre.

Les voitures roulent, s’engouffrent dans l’eau,
la rue est couverte de petites fleurs d’arbres
fraîchement douchés.

L’odeur fait irruption. L’odeur.

Végétale, intense.

Je suis sauvée.

*

 Il m’arrive d’oublier que je suis à Madrid. Parfois, je ne sais pas où je suis.

Gioconda Belli

L’espace joue un rôle important dans vos écrits, je pense par exemple au Pays que j’ai dans la peau  : quelle est l’influence que Madrid peut avoir dans votre travail d’écriture ?

Le dernier roman que je viens de terminer se déroule ici, à Madrid, durant le confinement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’enfermement que l’on a connu ici au moment de la pandémie était absolu. En Amérique latine, nous n’avons pas connu cela, du moins pas au Nicaragua. Le gouvernement nicaraguayen a été irresponsable et n’a même pas pris la décision de fermer les frontières. J’étais donc confinée ici. Mon mari était particulièrement inquiet pour ma santé et ne me laissait aller nulle part. Mais j’étais heureuse. Ce confinement a été très strict mais je l’ai vécu sereinement. Cette période a été un extraordinaire exercice de solitude. Dans ce livre, je suis entrée dans le monde de la solitude du confinement à travers le point de vue d’une histoire nicaraguayenne. Beaucoup de choses se produisent dans ce roman. Je n’en dirai pas plus, car il n’a pas encore été publié.

Mais oui, je suis influencée par l’endroit où je me trouve : j’ai écrit des poèmes sur Madrid, sur le sentiment que ressentent toutes les personnes d’Amérique latine qui se retrouvent confrontées à l’exil et qui se réinventent d’une manière ou d’une autre. Nous sommes atterrés par ce qui se passe en Amérique latine ; je suis horrifiée par ce qui se passe au Nicaragua, au Guatemala, au Salvador. Soudain, on ne sait plus quoi faire. Après une révolution qui m’a coûté la moitié de ma vie et de nombreux amis, il est difficile de penser que nous sommes de retour à la case départ. Mais je sens que ce n’est plus à moi de faire une autre révolution, c’est à la nouvelle génération de la faire. J’ai maintenant un autre rôle à jouer. Je sens que je dois dire ce que je pense, partager mes souvenirs, mon opinion politique. Je pense que c’est le rôle que je dois jouer dans cette nouvelle étape. Et ici, à Madrid, j’ai cette opportunité. Je connais les espaces et les lieux où je peux m’exprimer et où il y a un intérêt pour le Nicaragua.

L’autre grand leitmotiv qui traverse toute votre œuvre est un thème dont on a beaucoup parlé ces dernières semaines en Espagne : le féminisme. Dans votre œuvre, on retrouve une sorte de triade : poésie, femmes, révolution. Diriez-vous qu’il y a quelque chose de similaire avec les grandes avancées qui ont eu lieu récemment en Espagne ?

Oui, bien sûr. J’admire ce qui a été fait ici en Espagne, les féministes espagnoles ont parcouru un long chemin. Je les admire. J’ai eu beaucoup de contacts avec Yolanda Díaz et je pense qu’elles ont de bonnes idées sur la marche à tenir.

Ce n’est plus à moi de faire une autre révolution, c’est à la nouvelle génération de la faire.

Gioconda Belli

Les élections du 23 juillet dernier m’ont beaucoup inquiétées. Je craignais la victoire annoncée de Vox et du Partido Popular ; a priori ce n’est plus possible mais rien n’est encore certain. Mais c’est préoccupant, car dans les communautés autonomes où ils ont pris le pouvoir, ils ont déjà commencé à censurer : Orlando de Virginia Woolf,  une pièce de Lope de Vega, un film de Disney parce que deux femmes s’embrassaient, et maintenant ils viennent de censurer une pièce, La infamia, de l’écrivaine mexicaine Lydia Cacho, qui vit en exil ici. La situation m’inquiète d’autant plus que j’ai un profond respect pour la démocratie espagnole. Je pense que le système politique espagnol a permis d’atteindre un niveau de vie remarquable pour leurs citoyens. Par exemple, ici, j’utilise les transports publics ; pour la première fois de ma vie, je n’ai pas de voiture. J’ai toujours eu une voiture — comme la plupart des gens en Amérique centrale lorsqu’on a la possibilité d’en posséder une. Je n’avais jamais pris de bus au Nicaragua ; ici, je le prends pour aller partout et c’est merveilleux ! Sans parler du système de santé. Tout fonctionne. L’État espagnol est un État-providence. Pour moi, en tant que Nicaraguayenne, c’était aussi une expérience fascinante. J’ai, en plus, pu voter en tant qu’Italienne pour élire les conseillers municipaux de Madrid. Aller placer son bulletin dans l’urne lorsque l’on sait que les élections ne sont pas truquées, c’est une grande expérience pour moi. Je dois également dire que j’admire beaucoup toutes les femmes du gouvernement espagnol.

En 2010, vous avez publié votre roman La république des femmes (Éditions Yovana, 2021, trad. Claudie Toutains pour l’édition française), une utopie féministe dans un pays imaginaire où triomphe le Parti de la gauche érotique. Existe-t-il un lieu qui puisse être similaire à ce qui se passe à Faguas ?

Dans Barbie ! Non, pas encore, cela n’existe que dans la fiction. Mais ce lieu va apparaître ; ce qui est bien ici, c’est que El país de las mujeres a connu un grand succès et qu’une nouvelle édition a été publiée. Ce livre a suscité de nombreuses réactions positives et beaucoup de femmes ont des idées sur ce qui pourrait être réalisé si le potentiel féminin était pris en compte d’une manière plus active et positive.

Aller placer son bulletin dans l’urne lorsque l’on sait que les élections ne sont pas truquées, c’est une grande expérience pour moi.

Gioconda Belli

La peau est au cœur de votre travail. Il y a quelques instants, nous parlions de Pays que j’ai dans la peau ; si le Nicaragua est dans votre peau, Madrid est-elle d’une certaine manière tout autour ?

Oui, c’est comme lorsque vous avez froid et que quelqu’un vous couvre, c’est ce que l’Espagne a été pour moi : une étreinte.

Il y a un enthousiasme joyeux ici : l’une des choses qui m’a impressionné à Madrid, c’est cela, la joie, le dynamisme, l’énergie. Je vis dans un quartier de la vieille ville, dans le Madrid de los Austrias, à proximité du Palais royal et de nombreuses petites rues du quartier de La Latina. Il y a ici dans ces rues un grand nombre de personnes jeunes et amusantes : à deux heures de l’après-midi, on ne trouve de place nulle part. Les gens ont une joie de vivre impressionnante. Nous avons aussi le Marché de la Cebada tout près, et mon mari, qui adore cuisiner, est heureux, car on y trouve des légumes, du poisson, que des produits frais. On parle à tout le monde et les gens sont très sympathiques. Les gens vous aident. Ici, je n’ai pas trouvé l’hostilité que l’on ressent dans d’autres villes ; ici, j’ai trouvé une ouverture, une joie. Une autre chose très amusante : les chiens sont très polis. Ils ne se promènent même pas en laisse et je n’ai pratiquement jamais entendu un chien aboyer.

J’adore la nourriture, le vin est fantastique et peu onéreux. C’est important : le coût de la vie est également très bas. Par exemple, ici, je dépense moins qu’au Nicaragua !

Mais, bien sûr, le Nicaragua me manque. Chaque jour, je commence par lire le journal nicaraguayen pour voir ce qui s’y passe. J’y ai laissé toute ma maison, mes livres, tout ! Parce qu’en plus, ils ont saisi notre maison. Ils ont supprimé notre pension de retraite, ils nous ont effacés des livres, du registre d’état civil. La cruauté avec laquelle ils se sont comportés alors que nous n’avions fait que donner notre avis et dire ce que nous pensions est inouïe.

C’est comme lorsque vous avez froid et que quelqu’un vous couvre, c’est ce que l’Espagne a été pour moi : une étreinte.

Gioconda Belli

Pensez-vous que cette expérience a eu une influence sur l’évolution de votre travail vers une poésie peut-être plus amère ou plus sombre ?

Je suis une personne très optimiste et je ne pense pas pouvoir vivre dans l’amertume et la tristesse, parce que je ne le peux pas, parce que j’essaie toujours de trouver le bon côté des choses dans la difficulté. Mais c’est très éprouvant. Il a été particulièrement difficile de quitter mes plantes, mes paysages… J’ai effectivement une relation profonde avec le Nicaragua au niveau de la peau. La chaleur du Nicaragua, le soleil, les nuages, le paysage font partie de moi. J’y ai laissé une partie de moi. Mais en même temps, j’ai l’impression que mon parcours, c’est quelque chose que personne ne peut m’enlever. C’est comme la nationalité, qui va m’enlever ma nationalité ? Daniel Ortega délire, il ne peut pas nous enlever notre nationalité. La nationalité, c’est bien plus qu’un bout de papier.

Ces événements ne m’ont pas rendue amère, mais ils m’ont fait beaucoup réfléchir sur la vie elle-même et sur ce qui peut arriver de façon si inattendue. À quoi pouvais-je m’attendre le jour où j’ai quitté ma maison pour aller voir mes filles avec une valise pleine de vêtements d’été ? Comment pouvais-je imaginer que tout resterait là, mes souvenirs, mes papiers, mes livres ? Aujourd’hui, j’essaie de trouver un moyen de les récupérer, c’est très difficile. Mais j’ai l’impression que tout ce que vous possédez de plus précieux dans votre vie, vous pouvez l’emporter avec vous. C’est pourquoi on peut s’adapter. Je pense que si l’on sait que le centre de la vie, c’est soi-même, que la façon dont on se retrouve dans un autre endroit et dont on décide de vivre dépendent de nous, alors on peut se sentir moins triste. Nous finissons toujours par nous adapter.

À quoi pouvais-je m’attendre le jour où j’ai quitté ma maison pour aller voir mes filles avec une valise pleine de vêtements d’été ? Comment pouvais-je imaginer que tout resterait là, mes souvenirs, mes papiers, mes livres ?

Gioconda Belli

Quel est votre endroit préféré à Madrid pour lire, écrire, se promener ?

L’un de mes lieux préférés est l’Académie, et j’ai la chance de pouvoir m’y rendre quand je le souhaite. C’est un lieu marqué par le passage de personnes qui m’ont impressionnée et qui ont marqué ma vie : les écrivains de 1998, les écrivains d’aujourd’hui. J’y ai vu Mario Vargas Llosa à plusieurs reprises, l’écrivain Carlos García Gual qui est merveilleux. Le directeur de l’Académie a été fantastique,  Santiago Muñoz Machado, un écrivain remarquable qui a récemment écrit un très bel ouvrage sur Cervantès.

Il y a bien sûr tous les musées. Il y en a beaucoup à Madrid, mais mon préféré est peut-être le Thyssen. Il y a aussi, près de chez moi, une terrasse appelée Las Vistillas, qui est pour moi la plus belle terrasse de Madrid car elle offre une vue unique sur le coucher du soleil, le palais royal et l’Almudena. Tous les serveurs sont très gentils ; j’y vais souvent avec mon mari.

Et le restaurant que nous fréquentons le plus s’appelle Rayuela [Marelle, en espagnol, comme le titre du roman de Julio Cortázar, ndlr]. Il y a donc une sorte d’écho. Julio Cortázar est l’une des personnes que j’ai le plus aimées à titre personnel et, en tant qu’écrivain, il a joué un rôle très important dans ma vie. Il y a donc beaucoup de choses qui se rejoignent ; partout, il y a toujours quelque chose qui me ramène à mon histoire. Les Espagnols aiment beaucoup le Nicaragua, ils savent où se trouve mon pays.