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La rivalité entre la Chine et les États-Unis structure le monde. La Chine est partout et nous n’en savons presque rien. La structure de notre débat public fait que nous connaissons beaucoup mieux les dynamiques internes au parti socialiste français que le fonctionnement du premier parti au monde, le Parti communiste chinois. L’ignorance presque complète du système politique chinois, de ses doctrines et de ses tensions nous empêche de réfléchir collectivement aux manières de nous positionner dans le monde que Xi Jinping entend façonner. C’est un problème. 

Depuis la pandémie, la République populaire de Chine semble de plus en plus éloignée et coupée du reste du monde. Au mois de novembre, le XXème Congrès du Parti Communiste Chinois devrait voir la reconduction de Xi Jinping au pouvoir. Alors que l’invasion de l’Ukraine concentre l’attention médiatique vers la Russie, les évolutions de la vie politique et intellectuelle chinoise sont trop peu connues.

Avec le Grand Continent, nous avons décidé de lancer une nouvelle série hebdomadaire – Doctrines de la Chine de Xi Jinping – coordonnée par le sinologue David Ownby, professeur à l’Université de Montréal et qui a récemment dispensé une série de cours au Collège de France1, directeur de Voices from the Chinese Century2, ainsi que de Reading the China Dream3

Une fois par semaine, nous publierons des textes clefs, inédits en français, contextualisés et commentés ligne à ligne. Comme l’explique David Ownby : « La Chine est devenue une grande puissance, les idées chinoises ont de l’importance, quelle que soit leur qualité intrinsèque. Cette série a pour but d’aider le public européen à les comprendre. »

Dans cette série nous publierons des textes chinois inédits en français, traduits et commentés par vous « d’intellectuels publics » influents dans la Chine de Xi Jinping. Qu’entendez-vous par cette formule ?

Le concept d’intellectuel public – establishment intellectual en anglais – peut être compris de plusieurs façons. Avec cette série, nous nous concentrons surtout sur les intellectuels académiques, généralement des professeurs d’université, qui, en plus de leurs publications professionnelles dans leurs domaines d’études spécifiques, écrivent également dans le but d’influencer la politique gouvernementale et l’opinion publique.

Ces intellectuels publics en Chine acceptent les règles du jeu politique qui sont définies par les autorités chinoises, ce qui ne signifie pas qu’ils répètent comme des perroquets la propagande du Parti-État ; en dehors des sujets tabous – Xinjiang, Taiwan, Hong Kong, Tibet – un véritable débat, sans merci, se déroule constamment en Chine, et le monde intellectuel n’est pas aussi « harmonieux » que les autorités chinoises le souhaiteraient, ni aussi totalitaire que les médias occidentaux le suggèrent parfois.

Aujourd’hui en Chine presque tous les intellectuels publics pensent avec des concepts, des catégories ou des repères venus de l’Occident. Même les soutiens du régime de Xi Jinping utilisent nos catégories et font références à des auteurs occidentaux.

David Ownby

Bien entendu les intellectuels publics ne sont que très rarement des dissidents, mot qui pour les autorités chinoises désigne quelqu’un qui travaille activement au changement de régime. Se retrouver à l’extérieur du système en Chine amène de lourdes conséquences : la prison ou l’exil, la perte presque totale d’influence en Chine. Ainsi, par des stratégies d’écriture diverses, les intellectuels publics doivent trouver des moyens de signaler aux autorités qu’ils restent fidèles au projet fondamental de l’État-Parti, tout en étant, par leurs interventions, des fournisseurs de contenu pour un régime que beaucoup aimeraient voir évoluer dans un sens plus démocratique.

Quelle est la relation qu’ont ces intellectuels publics chinois avec l’Europe et l’Occident ?

Même s’il y a une grosse rupture au début du XXe siècle avec la tradition confucéenne, l’image qu’ont les intellectuels chinois d’eux-mêmes, fait toujours écho à une forme de continuité et de fierté avec une très longue tradition ressentie comme spécifiquement chinoise. 

Au fur et à mesure que la Chine s’éloignait de l’idéologie et de la révolution pour se tourner vers le pragmatisme et le développement économique, le statut des intellectuels de l’establishment chinois est passé de celui de « prêtres » au service de l' »église » orthodoxe du marxisme-léninisme-pensée de Mao Zedong à celui de « professionnels », engagés, comme les intellectuels ailleurs dans le monde, dans leur domaine d’activité.

Les intellectuels chinois ont ainsi commencé à être influencés par les courants intellectuels extérieurs. Désormais ils sont très souvent formés en Occident, surtout dans les grandes universités des États-Unis. Aujourd’hui en Chine presque tous les intellectuels publics pensent avec des concepts, des catégories ou des repères venus de l’Occident. Même les soutiens du régime de Xi Jinping utilisent nos catégories et font références à des auteurs occidentaux.

On peut être surpris de voir l’usage par une partie de ces intellectuels de Carl Schmitt… 

Carl Schmitt est en effet une référence, surtout pour la Nouvelle Gauche, mais l’influence des idées occidentales est à la fois plus vaste et anodine. Les Libéraux analysent Black Lives Matter à travers les livres de Samuel P. Huntington, comme Who Are We ? un livre de 2004 où il dit que les États-Unis perdent leur identité anglosaxonne et donc leur consensus politique à cause d’une immigration massive, Gan Yang revisite les textes originaux en grec et latin pour commenter le piège de Thucydide, Yao Yang construit un « libéralisme confucéen » pour répondre aux théories de John Rawls. Donc, il ne s’agit pas de références « niches » ou des auteurs cités à l’occasion pour mettre en valeur la sophistication de l’intellectuel chinois. Ils ont absorbé le canon…

Carl Schmitt est une référence, surtout pour la Nouvelle Gauche, mais l’influence des idées occidentales est à la fois plus vaste et anodine.

David Ownby

Ce mouvement fait partie de l’engagement chinois avec l’Occident depuis la fin du XIXe siècle, mais le tout a pris une vitesse inédite depuis la période de réforme et d’ouverture.

© Groupe d’études géopolitiques

Ce mouvement est assez nouveau. Au point où on a parfois du mal à identifier dans les écrits les plus importants des intellectuels chinois contemporains des éléments spécifiquement chinois. Même les personnes qui défendent aujourd’hui un marxisme-léninisme orthodoxe, doivent passer par des concepts occidentaux. Bon nombre d’intellectuels chinois parlent et surtout lisent l’anglais d’une manière courante. Être un intellectuel aujourd’hui en Chine signifie avoir grandi dans un monde globalisé. 

Il s’agit d’un changement radical vis-à-vis de la guerre froide…

Pendant la guerre froide, nous étions habitués à voir la relation entre les intellectuels et les autorités dans des régimes communistes comme très conflictuels. Tout intellectuel digne de ce nom était anti-régime et pro-démocratie, ce qui donnait un rôle central à l’histoire de la dissidence et des dissidents. 

Cette histoire existe encore aujourd’hui en Chine : les seuls intellectuels qui sont connus en dehors de la Chine sont les dissidents comme Ai Weiwei ou Liu Xiaobo. Mais à côté de ce monde — assez restreint — de dissidents existent un autre vaste monde d’intellectuels publics qui sont plus importants que les dissidents, à la fois pour la Chine et pour nos tentatives de compréhension de la Chine.

Pour quelle raison ?

Les intellectuels et les idées sont importants parce que la Chine est à la recherche d’une nouvelle source de légitimité politique depuis la mort de Mao Zedong et son adhésion à la « révolution continue ».

Deng Xiaoping a placé la Chine sous le signe du progrès matériel, de la réforme et de l’ouverture, et le développement économique stupéfiant de la Chine depuis les années 1980 témoigne pour les chinois de la “sagesse” de sa vision. Pourtant, malgré les centaines de millions de Chinois qui ont échappé à la pauvreté au cours des dernières décennies, malgré la transformation complète du paysage urbain chinois, des doutes profonds subsistent quant à l’identité et à l’avenir de la Chine. On se pose de plus en plus la question suivante : lorsque la Chine finira par battre l’Occident à son propre jeu, en devenant la nouvelle hyperpuissance planétaire, que restera-t-il de la « Chine » et de la « civilisation chinoise »  ? Les intellectuels publics jouent un rôle important en essayant de répondre à ces questions.

On se pose de plus en plus la question suivante : lorsque la Chine finira par battre l’Occident à son propre jeu, en devenant la nouvelle hyperpuissance planétaire, que restera-t-il de la « Chine » et de la « civilisation chinoise »  ?

David Ownby

En quel sens ? 

Dans les années 1980, malgré d’importantes divergences d’opinions au sein du spectre intellectuel et politique, la plupart des intellectuels, même en Chine, s’attendaient à ce que la Chine devienne une sorte de démocratie. Peut-être pas une démocratie libérale, peut-être pas une démocratie qui aurait suivi le principe « une personne, un vote », mais quelque chose de très différent du modèle autoritaire/totalitaire qui avait fini par caractériser la politique chinoise depuis la révolution de 1949.

Le massacre de Tiananmen et l’effondrement de l’Union soviétique ont remis en question cette croyance en l’inéluctabilité de la démocratie, car ils ont laissé entendre que la poursuite de plus de liberté et de plus de démocratie pourraient conduire au chaos. Le Parti-État a répondu à ce défi par une série de mesures visant à la fois à approfondir la réforme du marché et la compétitivité mondiale et à renforcer le régime autoritaire. Ces décisions ont détruit le faible consensus « libéral » qui avait caractérisé les années 1980, et ont ouvert un espace pour un débat sérieux dans la communauté des intellectuels publics.

Comment s’est configuré le débat chinois après le massacre de Tiananmen  ?

Les « libéraux » qui avaient dominé les discussions dans les années 1980 se sont divisés en plusieurs groupes concurrents. Certains soutenaient que la réforme du marché allait non seulement dynamiser l’économie, mais aussi faire disparaître les vestiges de l’autocratie féodale (et maoïste) de la Chine, tant au niveau politique que social. 

D’autres craignaient que les forces du marché ne créent un nouveau capitalisme de connivence, fondamentalement oligarchique, qui enrichirait l’État et les patrons capitalistes aux dépens du peuple. Des préoccupations similaires ont donné naissance à la « Nouvelle Gauche », un groupe d’intellectuels non libéraux qui se consacrent au renouveau du socialisme par une relecture créative des traditions socialistes et maoïstes, combinée à une adhésion au post-modernisme occidental et à la théorie critique. 

À droite, un groupe d’intellectuels culturellement conservateurs, connus sous le nom de « nouveaux confucianistes » dénonçait à la fois les libéraux et la nouvelle gauche, insistant sur le fait que la tradition chinoise, correctement réinventée, fournissait toutes les ressources dont la Chine avait besoin pour trouver une voie stable vers son développement futur. Ces groupes se sont engagés dans des débats féroces tout au long des années 1990.

La confiance naissante de la Chine a été renforcée par le déclin apparent de la démocratie libérale occidentale : le blocage du Congrès américain, la crise financière mondiale de 2008 (résultat de l’incapacité du gouvernement américain à réguler le secteur financier), le Brexit et la montée du populisme de droite en Europe, l’élection de Donald Trump, l’échec des guerres sans fin au Moyen Orient…

David Ownby

Ces débats se poursuivent-ils quand Xi Jinping prend le pouvoir en 2012  ?  

Oui absolument. Même si les thèmes et le contexte politique ont changé en Chine et au niveau mondial. Au début du XXIe siècle, la réforme et l’ouverture ont produit l’essor impressionnant de la Chine, s’est imposée l’idée que le retour de la Chine au statut de grande puissance était un événement mondial de proportions historiques, en inaugurant une ère de changements fondamentaux, l’équivalent de l’époque où les monarchies ont cédé la place aux démocraties ou où les États-Unis ont hérité du leadership mondial de la Grande-Bretagne. Cela a incité ces intellectuels à repenser les mythes fondateurs de leur compréhension du passé, du présent et de l’avenir de la Chine et du monde.

La confiance naissante de la Chine a été renforcée par le déclin apparent de la démocratie libérale occidentale : le blocage du Congrès américain, la crise financière mondiale de 2008 (résultat de l’incapacité du gouvernement américain à réguler le secteur financier), le Brexit et la montée du populisme de droite en Europe, l’élection de Donald Trump, l’échec des guerres sans fin au Moyen Orient… 

C’est dans ce contexte que le président chinois Xi Jinping, au début de son mandat en 2012, a formulé son « rêve chinois » (zhongguo meng), en insistant sur la renaissance du grand peuple – nation chinoise –, comme l’objectif stratégique de long terme du Parti communiste sous sa direction.

Ne s’agit-il pas surtout d’un élément de propagande, d’un slogan politique vide  ?

Le « rêve chinois » est un slogan politique. S’il peut sembler un slogan politique creux, c’est que le contenu de ce rêve n’était pas spécifié et beaucoup d’intellectuels ont été plus que contents de proposer de suppléer à ce qui manquait. 

D’une part, « le rêve chinois » vise à défier « le rêve américain » et à suggérer que l’essor de la Chine la propulsera devant les États-Unis, lui rendant la place qui lui revient de droit en tant que plus grande puissance mondiale. Compte tenu des progrès matériels spectaculaires de la Chine au cours des dernières décennies, la réalisation du « rêve chinois » semble un horizon de prospérité possible pour les classes moyennes chinoises. 

D’un autre côté, Xi Jinping veut que le « rêve chinois » soit spécifiquement chinois  – même s’il peut jouer un rôle de modèle pour le reste du monde. En consolidant son pouvoir, Xi a appelé à un retour à l’idéologie qui discipline le parti et motive le peuple. Cette idéologie doit fusionner l’esprit communiste avec la richesse de la civilisation confucéenne traditionnelle.

D’une part, « le rêve chinois » vise à défier « le rêve américain » et à suggérer que l’essor de la Chine la propulsera devant les États-Unis, lui rendant la place qui lui revient de droit en tant que plus grande puissance mondiale.

David Ownby

Quelle est la réponse des intellectuels publics à cette proposition ?

Les intellectuels publics chinois ont répondu avec enthousiasme à l’essor de la Chine et, à quelques exceptions près, au «  rêve chinois  ». La possibilité que la Chine puisse retrouver son statut de grande puissance sans s’être totalement occidentalisée a été, pour beaucoup, une idée électrisante, riche en potentiel pour repenser les prémisses de base de la modernité. 

© Groupe d’études géopolitiques

Le soupçon, né du « siècle d’humiliation » de la Chine, selon lequel la Chine pourrait en fait être inférieure à l’Occident, s’estompe, donnant lieu à l’espoir que la légitimité que la Chine recherche depuis l’ère de la réforme et de l’ouverture est à portée de main. Par conséquent, et malgré les mesures de répression de Xi Jinping à l’encontre de la diversité idéologique, la vie intellectuelle chinoise depuis l’essor de la Chine est particulièrement dynamique, car les penseurs rivalisent pour fournir un contenu au rêve chinois de Xi Jinping.

Comment le rôle des intellectuels s’est-il transformé au cours de cette période ? Quel rôle Xi Jinping leur laisse-t-il jouer, alors que la « pensée de Xi Jinping » est inscrite depuis 2017 dans la Charte du Parti communiste chinois, à côté de la pensée de Mao Zedong et de la théorie de Deng Xiaoping  ? 

Dès sa montée au pouvoir, Xi Jinping s’est trouvé confronté par un pluralisme intellectuel qui pour lui est dangereux, parce qu’il articulait pluralisme intellectuel avec pluralisme politique. Donc il essaie dès le début de son mandat d’imposer une discipline idéologique et intellectuelle qui rappelle un peu l’époque de Mao. Mais le Parti n’a plus le même contrôle, et il existe tout un monde de journaux, revues, livres, sites web en Chine qui sont constamment à la recherche de contenu « vendeur ».

Donc si d’un côté il est sûr que la vie des idées en Chine bat de l’aile comparée aux années 2000, et que beaucoup d’intellectuels ont mis de l’eau dans leur vin, la plupart continuent à écrire sans même faire mention de Xi Jinping et sa pensée. De la même façon que le développement de la Chine au cours des dernières décennies a créé des forces économiques qui risquent d’échapper au contrôle de l’État-Parti, les « forces intellectuelles » ont leur propre indépendance aussi.

Comment la définition du rêve chinois a-t-elle évolué au cours de la pandémie de Covid-19  ? 

Comme on le sait, les origines de la pandémie se situent en Chine. Mais la façon dont la Chine a mis en place des ressources pour contrôler la pandémie a conforté les Chinois dans l’idée que leur forme de gouvernance était supérieure à celles que l’on trouve ailleurs. La gestion de la première vague par Xi Jinping a donc accru la légitimité du parti. Les Chinois ont pu constater que la liberté avait un coût désastreux. Leur régime est supérieur, plus efficace.

La façon dont la Chine a mis en place des ressources pour contrôler la pandémie a conforté les Chinois dans l’idée que leur forme de gouvernance était supérieure à celles que l’on trouve ailleurs.

David Ownby

Depuis au moins un an, le reste du monde a toutefois pris une autre direction en décidant de vivre avec le virus. La Chine, pour des raisons largement politiques, est restée à la politique de tolérance-zéro ce qui est de plus en plus difficile pour plusieurs raisons. La Chine vit du commerce extérieur. En conséquence, lorsqu’elle ferme ses frontières et limite le nombre de personnes qui peuvent être accueillies, elle se coupe l’herbe sous les pieds et se met en difficulté. Les Chiniois ont conscience de l’impact terrible de la pandémie sur leur économie. Les confinements très stricts comme celui qui s’est déroulé à Shanghai sont de plus en plus difficiles à imposer à la population chinoise. 

La politique du zéro covid est un désastre économique, elle semble de moins en moins justifiée pour des raisons sanitaires et a un coût politique de plus en plus net. Pourquoi est-elle alors dotée d’une si grande inertie ?

Il y a quelques mois, la politique de zéro-tolérance Covid était justifiée par le gouvernement chinois en soulignant qu’il y avait beaucoup de personnes âgées en Chine non vaccinées. Il y avait donc un risque que de nombreux Chinois décèdent. Si dans les États-Unis de Donald Trump l’idée de laisser des centaines de milliers de personnes mourir à cause du Covid était compréhensible dans le discours public ou dans le contexte d’un discours public libéral voire libertaire, en Chine le gouvernement a une véritable responsabilité de protéger la santé de sa population. Si on imagine que la Chine abandonne sa politique zéro-covid et que le Covid fait des ravages comme il a pu en faire à travers le monde au cours des dernières années, la tenue du Congrès serait peut-être menacée. Or, Xi Jinping veut à tout prix renouveler son troisième mandat. Son pouvoir est assez solide mais s’il devait y avoir une augmentation du nombre de morts, cela affaiblirait sa position et il devrait en répondre devant la population chinoise. Ce ne serait sans doute pas suffisant à l’affaiblir au point de l’obliger à quitter son poste, mais cela pourrait avoir des conséquences assez difficiles à gérer dans un moment délicat pour lui. C’est donc en effet une question très politique. On peut imaginer qu’après le XXe Congrès du Parti communiste chinois à l’automne le régime abandonnera progressivement la politique zéro Covid.

Le XXe congrès du parti communiste en novembre est un moment essentiel de la rentrée politique mondiale. La reconduction de Xi Jinping au pouvoir vous semble probable ? Qu’est-ce que la suppression de limite de mandats nous dit de l’emprise de Xi Jinping et plus généralement du régime politique chinois ?

C’est une question très importante. J’avoue ne pas comprendre exactement quels atouts politiques Xi Jinping possède. Je pensais que la Chine avait appris des leçons de l’histoire et de l’expérience de Mao Zedong. Pour autant, je ne suis pas vraiment convaincu que l’ensemble de la population chinoise pense que sa reconduction au pouvoir soit une bonne idée. Les intellectuels publics ne manifestent pas une forme de résistance mais il y a clairement un manque d’enthousiasme. 

Comment ces hésitations s’expriment-elles ?

Xi Jinping a investi beaucoup dans sa pensée et dans les efforts pour imposer plus de discipline. Toujours est-il que la plupart des intellectuels chinois ne sont pas convaincus et continuent à proposer d’autres pistes possibles comme par exemple un libéralisme-confucéén. Il y a de nombreux débats. Si Xi Jinping laisse entendre que la ligne est claire et que les cadres sont définis, les intellectuels n’en sont pas convaincus. 

[Le monde se transforme. Depuis le tout début de l’invasion de la Russie de l’Ukraine, avec nos cartes, nos analyses et nos perspectives nous avons aidé presque 3 millions de personnes à comprendre les transformations géopolitiques de cette séquence. Si vous trouvez notre travail utile et pensez qu’il mérite d’être soutenu, vous pouvez vous abonner ici.]

La Chine est de loin moins libre qu’avant la prise de pouvoir de Xi Jinping. Dans les premières années du XXIe siècle on pouvait lire dans des publications importantes que la révolution avait perdu tout son sens et qu’il fallait désormais inventer quelque chose de nouveau. Les mêmes débats que l’on pouvait entendre avant l’arrivée de Xi Jinping continuent mais ils sont désormais plus modérés et sont publiés plus discrètement. Xi Jinping croit qu’il a trouvé la formule qui va déterminer la direction de la Chine et du monde. Néanmoins, je ne suis pas sûr qu’il puisse convaincre le citoyen lambda chinois. 

Xi Jinping croit qu’il a trouvé la formule qui va déterminer la direction de la Chine et du monde. Néanmoins, je ne suis pas sûr qu’il puisse convaincre le citoyen lambda chinois.

David Ownby

Pour quelles raisons ?

Je crois que cela à voir avec les effets de la politique de réforme et d’ouverture sur la mentalité des intellectuels chinois. Ils pensent avec des catégories et des concepts occidentaux. Sous Mao Zedong il n’y avait qu’un seul langage : celui de l’État-parti. Les intellectuels devaient utiliser le même langage dans leurs écrits. Depuis la politique de réforme et d’ouverture, ils ont appris à parler et penser autrement, comme les occidentaux. Bon nombre d’intellectuels en sont venus à considérer que l’idéologie de Xi Jinping était obsolète. La Chine est devenue riche et puissante grâce à la mondialisation. Pour autant, le régime continue d’employer des termes marxiste et léniniste. Il m’est arrivé de traduire plusieurs textes d’un intellectuel chinois, Yuan Peng, un grand spécialiste des relations internationales et surtout des relations sino-américaines. Quand il écrit en tant qu’intellectuel public, il écrit plus ou moins comme tout le monde, dans un style accessible. Mais un jour je tombe sur un texte de lui qui parle du concept de sécurité nationale, un concept que Xi Jinping véhicule constamment depuis son arrivée au pouvoir. Là, Yuan Peng a dû s’exprimer dans un tout autre registre, écrivant en tant que membre du Parti avec le style et le langage propres à la propagande. Pour moi, le texte était à peine lisible. Il y a un style et un vocabulaire qui s’appliquent au langage de l’État-Parti et un langage propre aux intellectuels. Les slogans disparaissent chez les intellectuels. Parfois le langage de l’État-Parti me fait penser aux messes en latin. Alors que les catholiques avaient abandonné l’usage oral du latin, l’Église continuait à l’employer. C’est une situation comparable en Chine. Je pense que la plupart des intellectuels chinois qui appuient le régime de façon générale préféreraient de loin que le régime passe à autre chose en termes d’idéologie, à la fois pour la pérennité du régime mais aussi pour le reste du monde. 

© Groupe d’études géopolitiques

Beaucoup d’intellectuels ont regretté la montée des tensions entre la Chine et les Etats-Unis au début de la pandémie. Le fait que la Chine continue à se présenter comme un régime communiste, ne lui permet pas de se faire beaucoup d’alliés à travers le monde. De fait, tous les États qui sont favorables à la Chine ne le sont pas pour des raisons idéologiques mais pour des raisons matérielles. Même si les intellectuels chinois adhèrent au message derrière la parole politique de Xi Jinping, ils pensent souvent qu’il faudrait trouver une nouvelle façon de la formuler. Il faudrait revoir le marketing du langage de Xi Jinping pour que les Chinois puissent comprendre la parole politique de leur dirigeant. 

Parfois le langage de l’État-Parti me fait penser aux messes en latin. Alors que les catholiques avaient abandonné l’usage oral du latin, l’Église continuait à l’employer. C’est une situation comparable en Chine.

David Ownby

La guerre en Ukraine a donné une nouvelle force au front occidental qui semblait de plus en plus désuni. La Chine de son côté joue dans une position ambiguë de soutien plus ou moins implicite vis-à-vis de la Russie. Comment interprète-t-on cette dynamique en Chine ? 

Juste après l’invasion russe de l’Ukraine, des dizaines de textes ont été publiés pour appuyer la position du gouvernement chinois en considérant que la menace de l’OTAN justifiait cette guerre. Cependant d’autres textes, que nous allons d’ailleurs découvrir dans cette série de publications, ont remis en question le geste russe. Leur raisonnement m’interpelle. Plusieurs intellectuels considèrent que son intervention en Ukraine n’avait aucun sens stratégique. Poutine a réussi à reconstituer une alliance de la plupart des pays développés contre elle. Il s’agit d’un pouvoir en déclin. Se pose donc la question de l’intérêt du soutien chinois. Une partie des intellectuels aurait sans doute préféré que la Chine prenne plus de distances de la Russie, mais c’est une question très délicate. Ils ne peuvent pas soutenir ouvertement que le soutien implicite de la Chine à la Russie est insensé mais ils soulèvent cependant beaucoup de questions. Je pense toutefois que la population chinoise reste aux côtés de la ligne du régime. 

Voyez-vous un lien avec la situation de Taïwan ? 

Oui absolument. Les intellectuels ne parlent pas de Taïwan. C’est un sujet tabou. Il est très rare de voir des intellectuels écrire des choses intéressantes sur Taïwan. Je pense que la plupart des Chinois sont d’accord avec l’idée que Taïwan fasse partie de la Chine. Si l’indépendance de Taïwan est soutenue par très peu de personnes en Chine, cela n’implique pas pour autant qu’il y ait un soutien massif à une campagne guerrière. La plupart des nationalistes en Chine pensent que la fin de l’indépendance de Taïwan est inévitable car ils considèrent que c’est une vérité historique. Néanmoins, ils sont tout aussi convaincus qu’une telle intervention risquerait de mettre en péril tout ce que la Chine a accompli depuis quarante ans. Beaucoup pensent que l’alliance contre la Russie pourrait se reconstituer contre la Chine si elle agissait sur Taïwan. Mon impression est que les intellectuels sont largement convaincus que la Chine doit adopter une position modérée sur Taïwan et l’Ukraine. S’il n’y avait eu aucune réaction européenne au lendemain de l’invasion russe, si les Russes avaient pris Kyiv, je pense que la Chine aurait pu penser autrement. Mais les résultats sont beaucoup plus ambigus — ce qui semble pousser à une modération.

Sources
  1. “La montée en puissance de la Chine et la réponse des intellectuels publics chinois”, Cours au Collège de France, Année 2021-2022 https://www.college-de-france.fr/site/anne-cheng/p482230892072591_content.htm
  2. Voices from the Chinese Century, Public Intellectual Debate from Contemporary China Edited by Timothy Cheek, David Ownby, and Joshua A. Fogel, New York, Columbia University Press, 2019
  3. https://www.readingthechinadream.com/about.html
Crédits
Textes à paraître dans la série :

• Août/septembre (« Premières coordonnées chinoises »)

— Xu Jilin, « Le nouveau Tianxia : Reconstruire l'ordre interne et externe de la Chine »
— Qin Hui, « La guerre entre la Russie et l’Ukraine, une comparaison avec la guerre entre l’URSS et la Finlande. »
— Jiang Shigong, « La "décennie critique" dans les relations sino-américaines : le "nouvel empire romain" et la "nouvelle grande lutte". »
— Xiang Lanxin, « À propos de la diplomatie du “loup guerrier” »
— Gan Yang et Liu Xiaofeng, « Le positionnement culturel et l'autodestruction de l'Université de Pékin »
— Wang Shaoguang, « Politique morale traditionnelle et concepts contemporains de gouvernance »

• Octobre/novembre (« La XXe session : le Parti et Xi Jinping »)

— Jiang Shigong, « Philosophie et histoire : interpréter l'ère Xi Jinping à travers le rapport de Xi au XIXe Congrès national du PCC »
— Yao Yang, « Les défis du parti communiste chinois et la reconstruction de la philosophie politique »
— Sun Liping, « Vous voulez qu'ils fassent trois enfants ? D'abord, donnez-leur une raison »
— Chen Ming, « Transcender la gauche et la droite, unir les trois traditions, le nouveau parti-État : une interprétation confucéenne du rêve chinois »
— David Ownby, « L'essor de la Chine et le monde de la pensée chinoise »