Rome. La publication par le site américain Buzzfeed, mercredi 10 juillet, d’un enregistrement de la rencontre ayant eu lieu le 18 octobre dernier à l’hôtel Métropole de Moscou entre des conseillers de la Lega proches de Matteo Salvini (dont Gianluca Savoini, fondateur de l’Association Lombardia-Russia) et des représentants russes (dont l’identité n’est pas connue) marque l’agenda géopolitique de cette semaine. L’histoire avait été révélée en février par le magazine italien L’Espresso, mais elle a reçu une attention renouvelée après la publication de l’enregistrement par BuzzFeed.1

Selon le ministère public de Milan, qui a ouvert une enquête, le but de la réunion, à laquelle ont participé six personnes, était une possible opération de corruption passant par l’importation en Italie d’une grande quantité de pétrole, faisant entrer en un an 65 millions de dollars dans le caisses de la Lega et lui permettant ainsi d’affronter la campagne européenne. Gianluca Savoini est désormais poursuivi pour corruption internationale2, de même que le deuxième homme présent à Moscou, l’avocat du cabinet de droit international Sq Law Gianluca Meranda. Ce dernier affirme n’avoir rencontré le Ministre de l’Intérieur que dans des circonstances publiques. et avoir participé au rendez-vous de Moscou en tant que conseiller juridique d’une banque anglo-allemande, dans le cadre d’un contrat pétrolier qui n’a finalement pas été signé.3 Dans un mail envoyé à BuzzFeed, Savoini se définit comme membre de la délégation de Matteo Salvini et affirme avoir été présent à Moscou en tant que collaborateur extérieur, connaissant depuis longtemps le vice-Premier Ministre, De son côté, Salvini prend ses distances. Selon les dernières informations, M. Savoini a également été invité par l’avocat Claudio D’Amico, conseiller pour les affaires internationales de Matteo Salvini, à participer au dîner du 4 juillet en présence de Vladimir Poutine ; Matteo Salvini n’aurait pas eu connaissance de l’invitation.4

Le Ministre de l’Intérieur se montre serein, affirmant qu’il n’a rien à cacher et qu’il a des sujets plus urgents à traiter ; toutefois, les tensions augmentent. Le Premier Ministre Giuseppe Conte affirme la nécessité de laisser la justice faire son travail. De l’autre côté, Luigi Di Maio, le chef politique du partenaire de coalition de la Lega, le Mouvement 5 Étoiles, se dit favorable à une enquête parlementaire, arguant que « lorsqu’on est  innocent, on n’a rien à craindre ». La posture de l’opposition est plus agressive. L’ex-premier ministre Paolo Gentiloni (PD) a demandé la démission de Salvini, tandis que le secrétaire du Parti Démocratique, Nicola Zingaretti, a proposé aux présidents de deux chambres du Parlement, Elisabetta Casellati et Roberto Fico, une rencontre pour approfondir la question5. Dans une entretien à La Repubblica, Zingaretti a révélé ses préoccupations : il estime que les enregistrements de la rencontre de Moscou démontrent une stratégie politique visant à modifier les actuelles orientations géopolitiques de l’italie en s’éloignant de l’Union.6

La vision de Zingaretti est très proche des révélations faites par L’Espresso : l’objectif déclaré de la manœuvre du 18 octobre aurait consisté en un soutien sccret de Moscou à la Lega de Salvini, c’est-à-dire au plus grand parti de droite nationaliste d’Europe, capable d’entraîner dans son sillage les autres partis souverainistes.

De ce point de vue, le rôle de Savoini aurait été crucial : ce serait lui qui aurait mené depuis l’origine les négociations autour de l’accord pétrolier, accompagné Salvini pendant ses nombreuses visites à Moscou et consacré l’alliance entre la Lega Nord et Russie Unie, le parti de Poutine.

Les investigations conduites par L’Espresso mettent en lumière la figure de Konstantin Valerevitch Malofeev, puissant oligarque russe et fidèle de Poutine dont l’objectif est de recréer l’ancien régime russe, voyant dans l’actuel Président de la Fédération un nouveau tsar. Cette stratégie s’accompagne, au niveau international, de la construction d’un nouveau bloc géopolitique mené par la Russie, l’Eurasie : à cette fin, il a fondé un centre de réflexion appelé Katechon visant à diffuser le conservatisme en Europe.7

Il faudrait se demander quelles seraient les conséquences pour l’Union de la mise en place d’un tel projet : l’Europe aura-t-elle de véritables outils pour y faire face ? Car, au delà des conséquences légales, l’épisode soulève une question : le soutien de Moscou ne semblerait pas avoir déterminé – pour le moment – un changement de la position atlantiste italienne, et le Kremlin n’a pas les ressources pour l’imposer. Mais les partis néo-nationalistes cherchent en Poutine un modèle politique pour attirer leur électorat ; un levier suffisant pour permettre au président russe de réaliser son véritable objectif : créer une situation de chaos permanent en Europe.