Buenos Aires. Mardi 11 juin, le président de l’Argentine, Mauricio Macri, a annoncé que Miguel Ángel Pichetto, leader d’Alternativa Federal, groupe parlementaire péroniste dissident du kirchnérisme, allait l’accompagner dans la formule avec laquelle il essayera de briguer un deuxième mandat suite au long processus électoral qui débutera le 11 août, avec les primaires ouvertes, simultanées et obligatoires, et qui s’achèvera le 24 novembre, date du deuxième tour. Cette annonce a surpris une opinion publique encore bouleversée par le renoncement à briguer la présidence de Cristina Fernández de Kirchner (CFK), qui avait communiqué sa candidature en tant que vice-présidente de son ancien chef de cabinet (2007 – 2008), Alberto Fernández1.

Il y a un mois, Alternativa Federal discutait encore avec Roberto Lavagna de la possibilité d’imposer une troisième voie intermédiaire entre les politiques d’austérité de Cambiemos, coalition au pouvoir, et les politiques qualifiées de « populistes » du kirchnérisme2. Cependant, l’ancien ministre de l’économie a annoncé le 23 mai son éloignement du mouvement en soulignant son opposition à une éventuelle primaire avec les autres membres de celui-ci. Malgré cette rupture, Pichetto soulignait jusqu’à la semaine dernière la nécessité de présenter un candidat propre à Alternativa Federal. Juan Manuel Urtubey, gouverneur de la province de Salta, était présenté par les médias comme la principale option. A la suite de l’annonce de Macri, celui-ci a confirmé qu’il accompagnerait Lavagna en tant que candidat à la vice-présidence.

Soutenue par Juan Schiaretti, réélu gouverneur de la province de Córdoba au début du mois de mai avec 57,28 % des voix, en devançant par 35 points de pourcentage le candidat de Cambiemos, la possibilité d’une troisième voie incarnée par Alternativa Federal s’est évanouie cette dernière semaine avec le départ de Sergio Massa, ancien chef de cabinet de CFK (2008 – 2009) ayant obtenu 21,39 % des voix lors de l’élection présidentielle de 2015. Celui-ci a officialisé son rapprochement au kirchnérisme le 12 juin suite à l’annonce de la création du Frente de Todos (« Front de Tous »).

Dans ce contexte, l’annonce de Pichetto comme candidat à la vice-présidence avec Mauricio Macri confirme l’hyperpolarisation du champ politique argentin – connue par les Argentins sous le nom de La Grieta (« la fissure ») – et la minimisation de l’élan de la troisième voie, monopolisée désormais par la formule Lavagna – Urtubey. Pour les soutiens du front Todos, comme Felipe Solá, ancien gouverneur de la province de Buenos Aires (2002 – 2007), « la formule de Cambiemos reflète que ce qui est en jeu est plus profond que l’antonymie péronisme / antipéronisme, mais plutôt la défense des plus démunis et de la classe moyenne ou du FMI et des grandes banques »3. De l’autre côté de La Grieta, les soutiens de la coalition au pouvoir, renommée Juntos por el Cambio (« Ensemble pour le changement »), considèrent que dans ces élections s’opposent la démocratie libérale capitaliste et le populisme autoritaire4.

L’annonce a par ailleurs été bien reçue par les marchés financiers : le risque souverain a touché son plus bas niveau depuis avril5 alors que le peso argentin s’est apprécié de 2,4 %, devenant ainsi la monnaie émergente la plus performante de la journée6. La dépréciation du peso argentin étant un facteur d’irritation sociale très important en Argentine, les membres de la coalition au pouvoir espèrent que la monnaie nationale atteindra une plus grande stabilité dans les semaines à venir, ce qui pourrait contribuer à redorer l’image du gouvernement.  

Perspectives :

  • L’Unión Cívica Radical (UCR), parti historique de la scène politique argentine, opposé au péronisme et membre de la coalition au pouvoir, est le grand perdant de cette annonce. Même si la majorité de ses membres ont salué la désignation de Pichetto comme candidat à la vice-présidence, le parti avait essayé de convaincre de la nécessité d’une grande primaire face à Mauricio Macri. Le radical Martín Lousteau, ancien ministre de l’économie de CFK (2007 – 2008) et ancien ambassadeur aux Etats-Unis (2015 – 2017), avait aussi été présenté par les médias comme un potentiel candidat au poste de vice-président de Macri. Il serait finalement candidat au poste de sénateur pour la ville de Buenos Aires en tant que tête de liste de Juntos por el Cambio.
  • Les analystes des marchés financiers voient dans cette annonce une stratégie électorale intelligente qui, en incorporant un péroniste et ainsi en s’ouvrant vers le centre, permettrait d’étendre sa coalition au-delà de sa base actuelle. Pourtant, les propos xénophobes de Pichetto envers les migrants des pays voisins comme le Paraguay ou la Bolivie lui avaient valu d’être comparé à Jair Bolsonaro7 ou à Donald Trump8, rendant ainsi difficile une éventuelle séduction d’électeurs plus modérés ou progressistes.
  • Pichetto est perçu par certains secteurs comme l’expression du politicien de carrière (“insider”), ayant en plus soutenu tous les gouvernements péronistes, du ménémisme au kirchnérisme, en passant par le duhaldisme. À 68 ans, il a été député national (1993 – 2001) et sénateur national (2001 – 2019) pour la province de Río Negro. À la lumière de l’annonce de sa candidature en tant que vice-président, sa riche expérience en tant que parlementaire lui a valu son association par certains médias kirchnéristes comme Página 12 9 au célèbre personnage de Frank Underwood. Le rejet de sa figure pourrait contribuer à alimenter le dynamisme électoral d’un outsider, comme par exemple celui de l’ultra-libéral José Luis Espert, crédité pour l’instant de moins de 5 % des intentions de vote.
  • Il reste encore quelques jours avant l’échéance du 22 juin, date limite pour la présentation des listes des pré-candidats aux primaires. Des surprises peuvent encore avoir lieu, notamment du côté du Frente de Todos, dans lequel deux options principales seraient envisagées : soit Sergio Massa disputera les primaires au sein de celui-ci face à la formule Fernández – Fernández de Kirchner, soit une formule de consensus sera négociée.