En France, les élections européennes accouchent d’un ennuyeux scrutin national

Paris. Le scrutin européen se tient alors que la crise politique ouverte par le mouvement des « Gilets Jaunes », commencée en novembre 2018, n’est toujours pas pleinement résorbée. Les annonces du président Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 et, au terme du Grand Débat, le 25 avril 2019, n’ont pas vraiment convaincu. Logiquement, les élections européennes en France ont été largement dominées par des enjeux de politique intérieure. Alors que ce suffrage constitue le premier rendez-vous électoral depuis les élections présidentielle et législatives de 2017, l’exécutif comme les oppositions se sont au moins entendus sur une chose : ces européennes sont un vote de confiance pour l’exécutif.

Difficile de ne pas y voir une forme de renoncement pour Emmanuel Macron quand l’Europe a été justement un des points les plus saillants de son programme électoral : après son élection, les discours de la Sorbonne1 et d’Athènes2 devaient être autant de jalons vers des élections vraiment européennes qui l’auraient vu s’imposer comme un des hommes forts à l’échelle du continent. Cette ambition fut du reste réaffirmée au début de la campagne dans la lettre qu’Emmanuel Macron a adressée aux Européens le 5 mars dernier3. Pourtant, rien ne s’est passé comme prévu : la crise des « Gilets Jaunes » s’est enlisée  ; les difficultés de la tête de liste désignée par La République en Marche, Nathalie Loiseau, à exister dans le champ médiatique sont criantes ; la stratégie opposant progressistes et nationalistes aux échelles nationale et continentale a échoué4. Le président, et derrière lui sa majorité, ont été obligés de s’exposer énormément dans une campagne mal engagée. Un symptôme parmi d’autres, deux affiches, une officielle et une officieuse, ont été diffusées : la première montre Nathalie Loiseau entourée par une partie de ses colistiers ; l’autre montre Emmanuel Macron, seul. Cette personnalisation de la campagne est d’autant plus problématique que le président est très contesté pour son exercice du pouvoir jugé trop solitaire.

Les principales listes d’opposition, et notamment les plus radicales comme le Rassemblement National (extrême-droite) ou la France Insoumise (extrême-gauche), ont largement joué sur le vote « anti-Macron ». Le Rassemblement National, emmené par le très jeune Jordan Bardella, est donné largement vainqueur dans les sondages, creusant qui plus est l’écart avec la liste présidentielle durant ces derniers jours. Le parti de Marine Le Pen, déjà arrivé en tête aux élections européennes de 2014, semble profiter de plusieurs facteurs : le mouvement des « Gilets Jaunes » a renforcé son assise ; une nouvelle stratégie européenne puisque deux des mesures phares du RN en 2014 — la sortie de l’Union et de l’euro — ont disparu de leur programme ; difficile, enfin, de ne pas se demander si le poids pris par Matteo Salvini sur les scènes politiques nationale et européenne5en à peine une année n’a pas renforcé le parti de sa principale alliée.  

Quoi qu’il en soit, la déconfiture annoncée de la majorité sur un sujet, l’Europe, absolument central dans son discours, augure une crise politique intérieure qui éclipserait encore un peu plus les enjeux européens. Si la soirée devait virer au désastre, un nouveau remaniement ministériel pourrait avoir lieu.

Ajoutons que ces élections s’inscrivent dans la continuité des soubresauts que connaît la politique française depuis 2012. Avec pas moins de 34 listes, le paysage politique français démontre encore une fois sa fragmentation, entre délégitimation des institutions et défiance vis-à-vis du personnel politique. Les anciens partis majoritaires poursuivent leur dégringolade : le Parti Socialiste a dû se résoudre à une alliance propulsant en tête de liste l’essayiste Raphael Glucskmann et son nouveau parti Place Publique, tout cela pour n’atteindre que 5,3 % des intentions de vote, à l’extrême limite du seuil d’entrée au Parlement européen (fixé à 5 %)6 ; les Républicains (droite) ne sont crédités que de 13 % des intentions de vote. En faisant le choix de François-Xavier Bellamy, jeune (33 ans) professeur de philosophie plutôt identifié comme conservateur, comme tête de liste, Les Républicains ont tout de même tenté un renouvellement partiel — il reste encadré par des routiers de la politique nationale (Brice Hortefeux, Rachida Dati) et européenne (Arnaud Danjean) — qui s’est avéré relativement payant puisqu’ils ont grignoté quelques points de pourcentage dans les intentions de vote. Les communistes quant à eux ont retrouvé quelques couleurs, alors que leur visibilité politique pâtissait de leur alliance bancale avec la France insoumise, en se rangeant derrière Ian Brossat, conseiller de Paris âgé 39 ans, qui a redonné un poids médiatique à son parti presque centenaire. Mais la principale donnée de cette cacophonie électorale restera sans doute, et encore, l’abstention qui marque la pénible désaffection de la classe politique par les Français : la participation restait dans les derniers sondages inférieure à 50 %, même si les chiffres de la participation à la mi-journée indiquaient un léger regain de la participation par rapport à 2014.

En définitive, la campagne européenne de 2019 aura été décevante à tous les égards. À aucun moment, les principales têtes de liste n’auront vraiment donné l’impression d’engager un débat sur l’Union européenne : un récent article du Monde7 pointait récemment du doigt le caractère irréalisable de nombre de propositions que l’on trouvait dans les programmes des principales listes, comme un signe de l’impréparation d’une partie de la classe politique française au jeu politique européen8. Les débats, enfin, ont montré le désintérêt croissant des citoyens pour cette campagne : de 1,6 millions de téléspectateurs (9,8% de parts d’audience) pour le décevant premier débat, le 4 avril sur France 2, on est passé à 473 000 téléspectateurs (2,6% de parts d’audience) sur BFM-TV jeudi soir9. Alors que le champ politique national peine à se restructurer après les élections de 2017, les élections européennes — comme souvent en France — ont semble-t-il surtout été perçues comme un prolongement ennuyeux des débats qui agitent la société française. Sauf surprise, qui pourrait venir des Verts — alors que l’écologie s’est imposée comme un thème transpartisan — les élections européennes en France semblent annoncer une victoire du Rassemblement National qui viendrait autant sanctionner la mauvaise campagne de Nathalie Loiseau qu’un chef de l’État fragilisé par six mois de crise politique ouverte. Il faudra être particulièrement attentif à l’écart entre les deux premières listes (RN et LREM) pour estimer la fragilisation d’Emmanuel Macron aussi bien dans le champ politique national qu’européen. De fait, si une seconde place serait assurément une claque pour le Président et sa majorité, il faut garder en tête que depuis les premières élections européennes en 1979, le parti présidentiel n’est arrivé en tête qu’à deux reprises (1979 et 2009) avec des scores souvent épouvantables (le PS était à 14 % en 1994 et 2014 ; le RPR est à 12 % en 1999, 16 % en 2004).

Enfin, comme en Italie10, les deux premières listes ne devraient pas rejoindre les deux principaux groupes du Parlement européen (PPE et PSE) : la liste de La République en Marche devrait rejoindre l’ADLE, tandis que le Rassemblement National devrait recréer un groupe avec ses alliés de la Lega et d’autres partis néonationalistes. Premiers dans leurs villages donc, mais très loin du pouvoir à Strasbourg.

Sources
  1. MACRON Emmanuel, Initiative pour l’Europe – Discours d’Emmanuel Macron pour une Europe souveraine, unie, démocratique, 26 septembre 2017.
  2. MACRON Emmanuel, Discours du Président de la république, Emmanuel Macron, à la Pnyx, Athènes, 7 septembre 2017.
  3. L’Europe en ordre de marche, Le Grand Continent, 10 mars 2019.
  4. Le four commercial et critique de Le progrès ne tombe pas du ciel (Fayard) d’Ismaël Émelien et David Amiel, anciens conseillers d’Emmanuel Macron à l’Élysée, est symptomatique. Cf. Le livre sur le progressisme des anciens conseillers de Macron ne fait pas recette, Le Parisien, 14 avril 2019.
  5. De NUZZO Carlo, Les mots du Duomo, Le Grand Continent, 20 mai 2019.
  6. France in the EU Election, POLITICO.
  7. TALBOT Raphaëlle et COTTIN Damien, Européennes : OTAN, frontières, immigrés… De nombreuses propositions sont irréalisables, Le Monde, 24 mai 2019.
  8. GAUDOT Édouard et VALLÉE Shahin, La double impasse européenne, Le Grand Continent, 14 mai 2019.
  9. GUERRIN Stéphanie, Audiences TV : le débat des européennes passionne toujours aussi peu, Le Parisien, 24 mai 2019.
  10. COLLOT Giovanni, Élections européennes, jour 4 : les enjeux du scrutin en Italie, Le Grand Continent, 26 mai 2019.