Buenos Aires. “Peu de choses ont lieu, en Amérique latine, qui n’aient pas de rapport, direct ou indirect, avec le football”, soulignait en 1997 l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, auteur de Le Football : Ombre et lumière1. Des graffitis provocateurs sur les façades des maisons aux discussions animées avec les chauffeurs de taxi, des hurlements déchaînés des supporteurs dans le stade qui retentissent à l’autre bout de la ville au silence d’église lorsque l’équipe nationale joue un match de la Coupe du Monde, le football semblerait en effet imprégner la quotidienneté latino-américaine. Or les référents auxquels ces images renvoient sont avant tout masculins. Un problème se pose : soit le football ne concerne pas véritablement l’ensemble de l’Amérique latine –ce qui reviendrait à contredire Galeano, et tant d’autres-, soit les femmes ne font pas partie de ce sous-continent. Il existe peut-être une troisième explication, qui est que la place des femmes dans l’univers du football est trop souvent négligée.

C’est ce qu’ont dénoncé nombre de footballeuses à travers les Amériques au cours des dernières semaines. Le 18 février 2019, les anciennes joueuses de l’équipe nationale colombienne Isabella Echeverri et Melissa Ortiz ont publié sur Twitter une vidéo où elles lèvent la voix à propos des abus commis par la Fédération Colombienne de Football2. Elles font référence à l’absence de paiement, au mauvais état de l’équipement sportif, ainsi qu’au véto imposé à celles qui avaient osé attirer l’attention sur ce genre de sujets. Le réseau de journalistes de la « Ligue contre le silence » (Liga contra el silencio) avait publié quelques semaines auparavant un long article détaillant les irrégularités dans l’équipe nationale féminine3. Une joueuse explique, par exemple, qu’une convocation parallèle à l’officielle avait été créée par l’entraîneur Felipe Taborda (2014-2016) à l’occasion de la Coupe du Monde de 2015 ; les joueuses concernées devaient payer l’entraîneur si elles souhaitaient l’intégrer. Cette même plateforme a plus récemment révélé que deux joueuses de l’équipe des moins de 17 ans ont déposé des plaintes pour harcèlement sexuel, qui viseraient Didier Luna, entraîneur de l’équipe nationale, et Sigifredo Alonso, préparatur physique4. L’affaire n’a fait que gagner en ampleur lorsque Difútbol -l’entité chargée du football amateur en Colombie- et la Fédération Colombienne ont menacé avec la suspension du Championnat féminin, compétition en vigueur depuis deux ans et dont la création avait représenté une avancée considérable pour la reconnaissance du football féminin dans la région5.

Le cas colombien n’est pas isolé. En Argentine, la soudaine mise à l’écart, en janvier 2019, de Macarena Sánchez par son club UAI Urquiza est symptomatique de la condition des footballeuses6. La joueuse, militante féministe par ailleurs, a porté plainte devant la justice à l’encontre de son club –raison pour laquelle elle reçoit depuis des menaces de mort-, et a émis un communiqué où elle exigeait la professionnalisation du football féminin dans son pays -revendication qui s’est transformée en une réalité le samedi 16 mars dernier, par le biais d’une annonce de l’Association de Football Argentin. Parce que pour s’approprier ces « rituels classiquement attribués à la masculinité » -dans les mots de Luciana Peker- que sont le match de football et les diverses instances qui lui sont associées, il faut d’abord que les femmes aient les moyens de jouer régulièrement. Or, en Argentine, où le joueur le mieux payé -Fernando Gago, milieu de terrain de Boca Juniors- gagne 110 000 dollars par mois, une joueuse ne recevait comme récompense qu’un peu moins de 5000 pesos argentins (127 dollars environ) de frais de déplacement7.

Si aux États-Unis le football féminin occupe une place bien plus importante (la finale de la Coupe du Monde de 2015, que l’équipe nord-américaine a emportée, a été le match de football le plus regardé dans l’histoire du pays), la brèche salariale demeure saillante, si bien que 28 joueuses de cette sélection ont décidé d’attaquer la Fédération étatsunienne en justice pour discrimination sexiste ; la plainte a été déposée le 8 mars dernier, dans le cadre d’une journée fortement significative pour les droits des femmes8.

Perspectives :

  • La plainte des joueuses nord-américaines arrive à quelques mois seulement de la Coupe du Monde de football féminin qui se déroulera en juin en France, et lors de laquelle les États-Unis – une des équipes favorites – auront à défendre leur titre. La Colombie, pour sa part, a présenté une candidature pour héberger la coupe du monde de 2023.
  • À la lumière des événements récents, les conditions des joueuses de football pourraient gagner une place importante dans les agendas des mouvements féministes latino-américains qui, le 8 mars dernier, ont encore une fois fait preuve de leur vigueur actuelle.

Julia de Ípola

Sources
  1. GALEANO Eduardo, ¿Tiene el fútbol la culpa de los crímenes que en su nombre se cometen?, La Tinta, 1997.
  2. CANNATARO Micaela, El fútbol femenino colombiano, en alerta: acoso, desigualdad y maltrato, goal.com, 26 février 2019.
  3. La liga contra el silencio, El machismo y la corrupción amenazan al fútbol femenino en Colombia, ligacontraelsilencio.com, 2 février 2019.
  4. La liga contra el silencio, Denuncian acoso sexual en la selección femenina de fútbol de Colombia, ligacontraelsilencio.com, 21 février 2019.
  5. LEMOINE Leonardo, Habrá liga Profesional de Fútbol femenino en Colombia, colombia.com, 13 mars 2019.
  6. CENTENRA Mar, Las futbolistas argentinas pelean por la profesionalización, El País, 16 février 2019
  7. VILCHE Laura, El deporte, una gran agenda del feminismo. Entrevista a Luciana Peker, La capital, 25 mai 2018.
  8. STERN Mark Joseph, Be aggressive, Slate, 8 mars 2019.