Bogota. La demande du président colombien a eu lieu peu de temps après son entretien avec de hauts responsables américains du Bureau de lutte antidrogue (ONDCP) pour évaluer la nécessité d’une coopération bilatérale accrue. La délégation américaine, faisant le constat d’une augmentation record du nombre d’hectares illicites de plantations de coca en Colombie, avait souligné l’urgence de cette mesure. Le président Duque a alors déclaré que « l’expansion des plantations porte un énorme préjudice à l’ordre constitutionnel, à l’ordre légal, à l’environnement, à la sécurité territoriale et à la protection des droits fondamentaux ».

Le glyphosate est la molécule herbicide la plus vendue au monde. Son utilisation a longtemps été au cœur des stratégies de lutte contre le narcotrafic mises en place en Colombie. Entre 1994, date d’implémentation d’un programme national de fumigations, et 2014, près de 2 millions d’hectares de coca ont été aspergés. Sur les hauteurs colombiennes, les opérations d’épandage s’apparentent à de véritables opérations de guerre : des avions remplis d’herbicide et escortés par des hélicoptères de combat de la police colombienne survolent les plantations de coca – matière première de la cocaïne – pour déverser des tonnes de pesticides sur les plants afin de les détruire et de priver de ressources les narcotrafiquants. Les conséquences de cette politique répressive sont régulièrement dénoncées par les populations colombiennes qui habitent à proximité des plantations de coca et par les paysans équatoriens vivant le long de la frontière et qui ont été atteints par les produits chimiques. Le cocktail d’herbicides pulvérisé, qui tombe aussi bien sur les champs de coca que sur les sources d’eau potable ou les cultures vivrières, est accusé d’être responsable de la mort d’enfants en bas âge, de cancers, de malformations ou encore de diarrhées et de malaises1. Cette méthode d’éradication était allée jusqu’à provoquer une crise diplomatique entre la Colombie et l’Equateur qui soutenait que « l’épandage a[vait] déjà gravement porté atteinte aux populations, aux cultures, à la faune et au milieu naturel du côté équatorien de la frontière et risqu[ait] sérieusement, avec le temps, de causer d’autres dommages »2. Elle a aussi des répercussions dramatiques sur l’environnement : la Colombie est le deuxième pays le plus riche au monde en matière de biodiversité après le Brésil.

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), l’agence de l’Organisation mondiale de la santé spécialisée dans ce domaine, a évalué la dangerosité du glyphosate et doté l’herbicide de la classification « cancérogène probable pour l’homme ». Cette étude a eu des répercussions inattendues en Colombie : sur demande du président colombien de l’époque, Juan Manuel Santos, le Conseil national des stupéfiants avait décidé de suspendre l’utilisation du glyphosate dans les épandages aériens à partir du 1er octobre 2015. En réalité, depuis cette date, le recours au glyphosate a persisté dans la lutte contre le narcotrafic. Pour pallier la suspension des fumigations aériennes, les autorités colombiennes ont d’abord rapidement formé des policiers pour opérer directement depuis le sol et épandre, à la main, le glyphosate sur les arbustes de coca avant de réautoriser de manière détournée les fumigations aériennes en se servant non plus d’avions mais de drones, en juin 2018. Le gouvernement (sortant) affichait alors l’objectif de diminuer de moitié, en cinq ans, la surface des cultures de coca3.

Pourtant, l’efficacité des aspersions aériennes est loin de faire consensus et nombre d’observateurs regrettent la stratégie répressive des autorités colombiennes, dont pâtissent principalement les cultivateurs, maillon faible de la chaîne, sans que cela affecte réellement les narcotrafiquants. « Chères et dangereuses pour la santé, les fumigations n’ont un résultat probant que sur 3 % des surfaces traitées », soulignait en 2015 M. Daniel Mejia, directeur du Centre d’études sur la sécurité et les drogues de l’université des Andes4. En effet, alors que 1,2 million d’hectares ont été aspergés entre 2005 et 2014, la culture de la coca en Colombie n’a été réduite que de 14 000 hectares sur la même période5. Cela tient au fait que l’évolution du nombre d’hectares cultivés obéit en réalité à des dynamiques diverses. D’une part, les cultures ont tendance à se déplacer au gré des répressions. D’autre part, l’extension actuelle pourrait s’expliquer par l’augmentation du prix de la feuille de coca, par la nécessité de compenser la hausse des saisies de drogue par les autorités colombiennes, ou encore par l’investissement des groupes de narcotrafiquants des territoires laissés libres par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) à la suite de l’accord de paix de novembre 2016.

Quoi qu’il en soit, la décision du président Duque a de quoi rassurer les États-Unis, dont le pays est à la fois le premier consommateur de cocaïne au monde mais surtout le principal financeur des politiques de lutte contre la drogue à Bogota, à qui il fournit avions et pilotes pour les fumigations. Ces éléments rendent la Colombie particulièrement vulnérable à la pression exogène de Washington. Or cette pression politique s’est renforcée depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir et semble finalement avoir eu raison des préoccupations environnementales et sanitaires des autorités colombiennes.

D’autres alternatives et d’autres partenaires existent pourtant. L’Union Européenne, qui est certes beaucoup moins présente en Amérique latine, a adopté depuis le début, une approche très différente de celle des Etats-Unis en prônant plutôt un principe de coresponsabilité qu’elle applique en soutenant des programmes de substitution et d’éradication manuelle de la feuille de coca. Le Programme national intégral de substitution des cultures d’usage illicite (PNIS) a ainsi pour objectif d’inciter les agriculteurs à revenir à des cultures traditionnelles en compensant leur manque financier pendant une période de transition. Il s’agit en effet de convaincre les familles cocaleras d’opter pour une culture moins lucrative comme le cacao ou le café (plus chères à produire et que l’on ne récolte qu’une fois par an) plutôt que pour une culture qui nécessite peu d’investissements, permet trois à quatre récoltes par an et dont les débouchés commerciaux sont garantis. Ce pari est toutefois possible à condition que le gouvernement engage auprès d’elles un profond travail de sensibilisation sur les méfaits de la culture de la coca tout en leur garantissant la possibilité de vivre d’une culture licite. Cela implique de les conseiller et les aider à investir pour pouvoir produire et transformer, et d’organiser un réseau de commercialisation au niveau local et vers l’international pour créer des débouchés.  C’est donc un programme ambitieux qui ne saurait aboutir sans réelle volonté politique.

Or, Ivan Duque est sous pression. Il a d’abord une promesse à tenir auprès de l’opinion publique colombienne, mais il est surtout dans la ligne de mire de Washington. Son administration tente donc tant bien que mal d’élaborer des protocoles permettant la reprise des pulvérisations aériennes tout en se conformant aux recommandations de la Cour. Il a également déclaré que l’éradication aérienne des cultures illicites continuerait d’être financée par la coopération internationale dans la mesure où le ministère de la Défense disposait seulement d’une partie des ressources financières nécessaires6.

Perspectives :

  • Le Pérou, qui a été le plus grand producteur mondial de cocaïne en 2013, peut être un modèle à suivre : grâce à de massives opérations des forces de sécurité, accompagnées de programmes sociaux, le pays a réussi à réduire les superficies de plantations de coca sans faire appel au glyphosate (5).
  • L’Union Européenne et la Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes (CELAC) ont rétabli un dialogue de haut niveau sur la question et se réunissent tous les deux ans dans des sommets spécifiques où un bilan de la politique de lutte contre la drogue est établi et où sont prises des décisions concertées en fonction des résultats. Le prochain devrait avoir lieu cette année.

Camille Pin