Et si le souverainisme gagnait ?

Ce scénario est désormais devenu possible. Il faut en envisager les conséquences, car elles ne ressemblent pas du tout à ce que souhaitent les nostalgiques de l’Etat-Nation.

Par Gianluca Briguglia

Il faut admettre que le mot « souverainisme » est bien trouvé. Il résonne comme quelque chose d’élevé, de noble, voire même de majestueux. Sa puissance évocatrice le fait émerger dans le débat public européen, car il sous-entend une référence à la souveraineté de l’Etat moderne et au peuple souverain des constitutions démocratiques. Or ce n’est pas nécessairement le cas. Le souverainisme des Salvini et des Orban, si nous regardons de près, ressemble au contraire à un programme de perte de souveraineté.

Ce programme est clair : il faut sortir des institutions supranationales pour retrouver le périmètre de la souveraineté propre à l’Etat-Nation du dix-neuvième et vingtième siècle. Dans ce modèle chaque nation avait sa monnaie, son armée, ses lois et son gouvernement, chacune sa politique en concurrence avec les autres. C’est un programme qui a son charme car il fait face aux préoccupations qui hantent aujourd’hui les Européens : reprendre le contrôle de l’économie, bâtir des frontières fortes, reconquérir les manettes du pouvoir étatique. Cela semble si évident que ce sont aujourd’hui les adversaires du souverainisme qui doivent justifier leur position. Pourtant le propre de notre époque est que ces défis politiques cruciaux, si on veut les prendre au sérieux, ne peuvent plus être affrontés à l’échelle nationale.

Leur programme ne tient pas compte des changements technologiques, de mutations géopolitiques et de la présence de puissances globales qui ne pourront que profiter d’une fragmentation politique du continent.

Lorsque les souverainistes parlent d’une sortie de l’Euro ou de la fin de l’Union européenne, c’est comme s’ils imaginaient qu’il suffirait de se libérer des engagements et des contraintes de Bruxelles pour revenir à l’Europe des années soixante. C’est- à- dire qu’ils ont tendance, comme nous tous, à imaginer le futur comme la répétition d’un certain passé — un passé que beaucoup n’ont du reste pas connu, voire qu’ils idéalisent ou qui n’a carrément jamais existé. Leur programme ne tient pas compte des changements technologiques, des mutations géopolitiques et de la présence de puissances globales qui ne pourront que profiter d’une fragmentation politique du continent.

S’il est interdit à quiconque de connaître le futur, nous pouvons néanmoins essayer de l’imaginer à partir des tendances actuelles. L’expérience des dernières années a rendu moins improbables certains scénarios sur le moyen-long terme. Il est probable que l’Allemagne et la France, qui ont déjà signé des accords bilatéraux en matière fiscale, nouent des liens pour une véritable union avec quatre ou cinq autres pays nordiques. Le Rhin, qui fut longtemps une frontière fermée, est aujourd’hui une charnière de communication liée à des investissements massifs ; aucun Italexit ou autre cataclysme politique ne pourra remettre cela en question. Un axe France-Allemagne dynamique, qui lie de façon étroite les éléments latin et germanique (pour ainsi dire), va constituer même en l’absence d’autres pays un centre totalement légitime d’influence économique, culturelle et politique à l’échelle continentale avec un rayonnement extra-continental. Cette Europe va poursuivre son chemin. Si l’Italie choisit de ne pas y participer, il faut que son opinion publique sache ce que signifierait se trouver à la frontière d’une union monétaire et commerciale d’États sans en faire partie : elle ne pourrait tout simplement plus gérer librement son économie, elle serait exposée aux attaques spéculatives, à la faiblesse de sa devise, au pillage de ses fleurons industriels — sans oublier la bombe de la dette publique, qui la livrerait instantanément aux mains du FMI. Le souverainisme pour un pays comme l’Italie aurait comme conséquence une nette perte de souveraineté.

Quel intérêt aurait un pays de 60 millions d’habitants à se retrouver seul contre 450 millions d’habitants portant des intérêts divergents voire contraires ?

L’Union survivra sous une forme ou une autre. Le Royaume Uni, s’il réussit à maintenir son intégrité territoriale face aux forces centrifuges écossaise et nord-irlandaise, n’a d’autre choix que de revenir au libéralisme des romans de Dickens afin de rester un hub global du tertiaire avancé et de la finance, et non une “petite île” comme l’avait définie Dmitry Peskov, porte-parole de Poutine en 2013. L’Est européen privé de l’Union ne pourra, personne n’en doute, que glisser de nouveau sous l’influence russe. Et les pays de la Méditerranée, dont l’Italie, deviendront peut-être des petites et grandes Turquie, avec des économies qui oscilleraient entre l’anémie et un bien-être relatif (en fonction de la conjoncture et après avoir dépassé le choc de la sortie de l’union monétaire), des niveaux de liberté divers, une diminution des services publics et peut-être des pas en arrière sur le front des droits civils. Pourrions-nous accepter cela et nous adapter ?

La montée des partis souverainistes ne va pas sans un potentiel destructeur. Eux-mêmes savent qu’une sortie individuelle serait un cas de figure catastrophique : quel intérêt aurait un pays de 60 millions d’habitants à se retrouver seul contre 450 millions d’habitants portant des intérêts divergents voire contraires ? Les souverainistes doivent donc espérer que tout s’écroule, et se coordonner en ce sens.

L’Europe d’après est dessinée par les lignes de tension géopolitiques et par l’abandon par les Européens de leur propre destin face aux forces globales qui les entourent et convoitent leur continent.

De leur côté les forces qui s’opposent au souverainisme ne profèrent pas un mot sur l’Europe, à part quelques lieux communs. Elles sont incapables d’expliquer — peut-être ne le savent-elles même pas ? — comment elles réformeraient l’Union. Et pourtant c’est bien là la seule solution : réformer l’Union, accélérer l’intégration pour garantir la prospérité des peuples européens. Il est désolant d’observer que la politique ne soit pas en mesure de produire une pensée sur l’Europe (ni d’ailleurs une pensée critique qui aille plus loin que quelques slogans creux), un horizon conceptuel qui nous évite de sombrer dans les effets de décisions à court terme et nous aide à comprendre ce qui est en train de nous arriver. Devons-nous nous résigner ? Sommes-nous déjà dans la Post-Europe ?

Ce scénario est devenu aujourd’hui possible ; le risque de nous retrouver à vivre dans un nouvel espace politique issu de l’échec du projet d’intégration est devenu concret. L’Europe d’après est dessinée par les lignes de tension géopolitiques et par l’abandon par les Européens de leur propre destin face aux forces globales qui les entourent et convoitent leur continent. Face à ce risque, le temps ne serait-il pas venu de prendre en main ce dernier ? Mais un courage particulier est nécessaire pour relancer le projet européen face à ce défi historique. Un courage européen : car l’histoire européenne est une histoire de courage et de changement.

Contre le souverainisme qui ronge le continent de l’intérieur et contre les forces géopolitiques qui l’attaquent de l’extérieur, il faut penser à l’échelle européenne.

Avons-nous les ressources culturelles, intellectuelles, morales et l’imagination nécessaires pour penser et produire cet effort ? Nous ne pouvons le savoir avec certitude. Mais il n’y a pas de moment plus politique que celui-ci. Il est scandaleux qu’aucune des forces politiques qui devraient nous conduire n’ait fait preuve de sa capacité à proposer une vision claire. À la veille des élections européennes les plus cruciales de notre histoire, les forces qui gouvernent l’Italie prennent des décisions qu’elles sont incapables d’expliquer et dont elles ne mesurent pas les conséquences – bien que celles-ci risquent d’avoir un impact redoutable sur la démocratie et le destin du pays pour les trente prochaines années.

Si l’Union telle que nous la connaissons devait se dissoudre, ce serait une très bonne nouvelle pour la Russie, qui recouvrerait ses droits sur l’Est, mais aussi pour les Etats-Unis qui auront l’avantage de négocier avec 28 petits pays plutôt qu’avec ce colosse économique, financier, culturel que nous sommes aujourd’hui. En ce sens le souverainisme serait un véritable acte de trahison pour les nations, extirpées de leur périmètre de protection et livrées aux intérêts asiatiques et atlantiques. Contre le souverainisme qui ronge le continent de l’intérieur et contre les forces géopolitiques qui l’attaquent de l’extérieur, il faut penser à l’échelle européenne. Il ne s’agit pas d’une “cession” de souveraineté comme si on offrait une chose pour la perdre, mais d’une mise en commun dans le cadre d’institutions communes, pour dessiner notre avenir ensemble avec plus de courage et de créativité : c’est le défi européen de notre époque  

Ce texte, relu et approuvé par l’auteur, a été traduit à partir de deux articles parus en italien sur le magazine Il Post

https://www.ilpost.it/gianlucabriguglia/2018/10/11/post-europa/

https://www.ilpost.it/gianlucabriguglia/2018/08/28/il-sovranismo-e-una-perdita-di-sovranita/