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Pourquoi les Européens — y compris les leaders qui lui étaient les plus favorables, comme la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni — rejettent-ils et sont-ils rejetés par Donald Trump ? Après « l’été de l’humiliation » et un hiver marqué par l’aventurisme géopolitique de la Maison-Blanche du Venezuela au Groenland en passant par l’Iran, les Européens semblent avoir pris conscience que l’absence d’autonomie vis-à-vis de Washington avait un coût inacceptable.
Les histoires d’Hérodote et les tragédies d’Eschyle nous enseignent que les petites cités-États grecques l’emportaient sur l’immense empire perse lorsqu’elles se pensaient comme communautés de citoyens libres plutôt que de sujets.
Mais c’est dans une autre théorie puissante et oubliée de la liberté qu’il faut puiser pour penser les racines nouvelles d’un moment républicain européen.
Pour une théorie complète de la liberté
Donald Trump a recomposé les ruines de la grande crise économique de 2008 dans un nouveau modèle, que l’économiste Branko Milanovic appelle « national market liberalism ». Ce dernier maintient la doctrine néolibérale dans la gestion de l’économie intérieure, rejette son internationalisme et son cosmopolitisme, et embrasse à leur place le nationalisme et le mercantilisme. Il n’y aurait ainsi que deux destins possibles pour les pays occidentaux : soit le retour au néolibéralisme globalisant, soit ce nouveau mélange de libéralisme dévoyé et de nationalisme. En un mot, soit Trump soit Blair.
Réduire les options réalistes à cette alternative est une gifle à tous les progressistes. Un gifle salutaire, sans doute, mais dans une analyse à long terme, exclure l’option progressiste paraît contestable.
L’objection la plus évidente est que ce nouveau mélange n’est pas une solution stable. Ce modèle risque de ne même pas effleurer les causes économiques de l’angoisse et de la colère des classes moyennes et populaires qui ont produit l’insurrection populiste des dernières années du Brexit à la montée en puissance du RN, de l’AfD et de Vox en France, en Allemagne et en Espagne en passant par la succession de phénomènes politiques aussi divers que Beppe Grillo, Matteo Renzi, Matteo Salvini et Giorgia Meloni en Italie.
Si cette pression populaire continue, les progressistes auront toujours une vaste base sociale potentielle.
Comment peuvent-ils la capturer ? La réponse est simple : il faut devenir de nouveau une force radicale qui sait revenir à la racine des problèmes.
Le principal obstacle à un changement de trajectoire a été l’influence politique d’un vaste segment dont l’intérêt était de préserver le statu quo. De là a découlé une autre limite, plus idéologique, ancrée dans la conception dominante de la liberté que nous héritons de la tradition libérale et dont la formulation théorique la plus célèbre et la plus influente a été proposée par Isaiah Berlin dans une conférence donnée à Oxford en 1958 1. La liberté, disait-il, c’est toute absence de contrainte ou, plus généralement, d’ingérence dans nos choix : si quelqu’un m’interdit l’une des options qui se présentent à moi ou m’en impose une, mon choix n’est pas libre.
Sous la direction de Giuliano da Empoli.
Avec les contributions de Michael Albertus, Robert-Henri Berger, Emily Feng, Stacie Goddard, Beeban Kidron, Phil Klay, Oleksandra Matviitchouk, Abraham Newman, Minxin Pei, Paul Saffo, Afra Wang, Dan Wang et Meredith Whittaker.
Le dossier chinois sous la direction scientifique de David Ownby comprend les contributions de Lu Feng, Wang Huning, Jiang Shigong et Zhao Xiaozhuo.
Cela ne fait aucun doute. Mais la liberté se résume-t-elle à cela ? Prenons l’exemple du travail précaire. Dans les relations entre employeur et employé, l’asymétrie des pouvoirs est considérable : le revenu et la situation du salarié dépendent de la décision discrétionnaire de son entreprise. Même en l’absence de pression effective de celle-ci, la dimension structurelle d’une telle asymétrie pèse quotidiennement sur le travailleur. Par hypothèse, sans garde-fous juridiques, elle est si puissante qu’elle pourrait l’inciter à renoncer à ses droits — sur le temps de travail, les tâches à effectuer, les heures supplémentaires — pour s’attirer les faveurs de son employeur en incitant celui-ci à le garder. Une personne qui se comporte ainsi est-elle pleinement libre ? Alors qu’on serait tenté de répondre que non, la conception libérale de la liberté nous oblige à conclure par l’affirmative, au prétexte que l’employeur n’a pas contraint le travailleur à ces renoncements : il ne les a même pas demandés.
En Europe, vers 1848, cette conception de la liberté a supplanté une autre, qui était restée incontestée pendant deux millénaires. C’est celle que l’on retrouve aussi bien chez les classiques que chez Machiavel, chez Montesquieu que chez Marx, et même chez des auteurs rattachés à la tradition libérale comme John Locke et Adam Smith. Pour tous ces auteurs, est libre celui qui n’a pas de maître, celui qui ne dépend pas de la volonté d’autrui, celui qui n’est pas soumis à un pouvoir sur lequel il n’a aucun contrôle. En d’autres termes, est libre celui qui n’est pas dominé.
Si la conception libérale est généralement définie par la non-ingérence, la synthèse la plus courante de la conception classique est l’idée de non-domination, ou d’indépendance. Au cours des dernières décennies, elle a été reprise par une philosophie politique qu’on désigne généralement sous le nom de « républicanisme ». On pourrait qualifier cette théorie plus complète de « liberté républicaine » 2.
On ne peut vivre libre que dans une république
Selon l’historien des idées Quentin Skinner, qui a le plus contribué à la renaissance de cette conception classique, la question essentielle n’est pas de savoir quelles options s’offrent à moi, comme le supposait Isaiah Berlin, mais « qui détient le pouvoir ? » (« who is in control ? ») 3. Si quelqu’un d’autre me domine, alors je ne suis pas libre.
Pour Skinner, les libéraux triomphants de 1848 qui avaient les révolutions américaine et française derrière eux, avaient été animés par la conception classique de la liberté. Ce qui les a surtout poussés à insister sur le fait que ce mot ne signifiait rien d’autre que l’absence d’ingérence dans nos choix, écrit-il, c’était leur « panique face à la démocratie » 4.
Pour les libéraux, liberté et démocratie sont en effet des valeurs distinctes. Si la liberté est comprise uniquement comme non-ingérence, alors toute loi la viole puisque le droit nous contraint. Par conséquent, l’origine de la loi est parfaitement indifférente : qu’elle ait été voulue par un parlement représentatif, par une poignée d’oligarques ou par un autocrate, ce qui compte pour la théorie de la non-ingérence, c’est uniquement qu’elle nous empêche ou nous impose quelque chose. Sur ce point, Berlin était sans équivoque : il va jusqu’à écrire que le citoyen pourrait facilement avoir plus de liberté sous un « despote à l’orientation libérale » que dans une démocratie interventionniste 5. Les libéraux contemporains sont très majoritairement démocrates, mais ils admettent aussi que liberté et démocratie puissent entrer en tension. Friedrich Hayek et Milton Friedman en ont donné un exemple extrême lorsqu’ils ont choisi, au nom de leur conception de la liberté, de soutenir le régime militaire imposé au Chili par le coup d’État de 1973.
Dans le premier chapitre du Prince, Machiavel affirme qu’on ne peut vivre libre que dans une république. Il consacrera l’ensemble des Discours à la réflexion sur les moyens de poursuivre cet idéal. Dans les pages de Thucydide, Périclès tient à peu près le même discours 6. Le point de départ de toute théorie politique républicaine est précisément celui-ci : la liberté implique la démocratie, car si les lois ne reflètent pas notre volonté, c’est qu’elles reflètent la volonté d’autrui. Or obéir aux lois des autres nous place en situation de domination. La liberté républicaine se fixe par conséquent pour objectif de donner aux citoyens un contrôle égal et effectif sur les autorités publiques.
La République de Schumpeter
La liberté est le premier mot de la devise de la République française, et le principe que nos sociétés ont tendance à considérer comme suprême. Grâce à la conception libérale, le drapeau de la liberté est aujourd’hui entre les mains des conservateurs, des défenseurs du statu quo.
La conception républicaine nous permet de leur arracher ce drapeau pour le rendre aux progressistes. Plus forte, plus exigeante, plus vraie, cette conception est un idéal politique capable de raviver la réflexion des progressistes, et leurs propositions politiques : surtout qu’il existe une étroite synergie entre cette vision de la liberté et la théorie Schumpétérienne de la croissance.
On doit en effet prendre au sérieux un argument centré sur l’efficacité et qui a fait le succès des critiques contemporaines de la démocratie : dans l’histoire, libéralisme et prospérité auraient toujours marché de pair et seule la conception de la liberté comme non-ingérence pourrait par conséquent préserver les incitations nécessaires à la croissance économique.
La réponse que nous souhaiterions formuler à cette objection intéressante réside dans l’articulation entre la liberté républicaine et la « destruction créatrice » 7.
Selon la théorie schumpétérienne, sur le long terme, la croissance dépend de l’innovation. Dans un processus conflictuel par lequel la création de nouveaux produits et de nouvelles méthodes de production détruit les anciens, l’innovation nécessite des marchés du capital et du travail fluides, afin que les deux puissent passer de ce qui est ancien et moins productif à ce qui est nouveau et plus productif. Dans la théorie schumpétérienne, les grandes entreprises bien établies, issues d’innovations passées, craignent les nouveaux innovateurs qui pourraient les supplanter. Pour se défendre, elles ont tendance à utiliser à la fois leur pouvoir économique et leur influence sur le pouvoir politique. Lorsque ces entreprises parviennent à fermer aux nouvelles innovations les marchés qu’elles dominent déjà, la croissance de la productivité et du bien-être social ralentit. En Europe et aux États-Unis, c’est une raison importante de la faible croissance de ces dernières décennies 8.
Le développement économique et la liberté politique ont donc un adversaire commun dans cette large frange des élites économiques qui craint la destruction créatrice et dispose d’une influence suffisante sur les autorités politiques pour plier les politiques publiques à sa défense. Un adversaire qui, bien sûr, invoquera la liberté définie comme non-ingérence pour se défendre. Or s’il ne fait aucun doute que la liberté favorise le développement, sa version républicaniste est préférable à la version libérale y compris sous cet angle. La meilleure illustration en est la dérive oligarchique et oligopolistique en cours aux États-Unis, qui trouve son fondement idéologique précisément dans le principe de non-ingérence — croyance séculaire incontestée dans ce pays — et qui ralentit la croissance de la productivité 9.
L’innovation nécessite bien sûr des politiques de recherche adéquates et un écosystème financier approprié, mais elle dépend en fin de compte des talents individuels. Or la recherche empirique atteste que les opportunités de créer de l’innovation sont fortement influencées par le statut socio-économique de la famille d’origine. La conséquence est évidente : sans protection sociale et sans enseignement public adéquats, nombre des talents dispersés dans la population ne s’épanouiront pas ou resteront inactifs.
C’est là que réside la deuxième convergence avec la théorie républicaniste, qui affirme que seule l’action publique peut protéger notre liberté contre les asymétries de pouvoir générées par le marché, les relations sociales ou la nature elle-même. Elle vise à ce que l’État garantisse à tous une sphère égale d’autodétermination définie par nos droits fondamentaux, et renforcée par des ressources publiques suffisantes — santé, éducation, information, protection sociale — pour nous permettre d’exercer nos droits selon notre volonté, contrairement au travailleur précaire de mon exemple.
C’est en effet surtout cela que les libéraux de 1848 n’ont pas voulu accorder aux classes inférieures. Anatole France ironisait à la fin du XIXe siècle sur la « majestueuse égalité des lois », qui « interdit tant aux riches qu’aux pauvres de dormir sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain » 10. L’horizon que nous suggère par contraste Philip Pettit, le plus grand théoricien du républicanisme, est le suivant : chaque citoyen doit être en mesure de pouvoir « regarder n’importe qui dans les yeux sans raison ni de crainte ni de déférence » 11.
L’autonomie face au spectre de l’oligarchie
Le principal adversaire tant du développement économique permis par l’innovation que de la liberté politique, ce sont ces élites économiques qui craignent la destruction créatrice et disposent de suffisamment de pouvoir pour influencer les politiques publiques.
Or contre cette oligarchie, il est possible de former une vaste coalition issue non seulement des classes moyennes et populaires mais aussi de ce segment des élites économiques qui est prêt à prendre les risques de l’innovation. Si une telle coalition se diviserait peut-être sur d’autres thématiques — comme la réglementation du marché du travail — il n’est pas inévitable que cela remette en cause l’accord partiel sur la nécessité de tenir ensemble démocratie et développement économique. Sur cette base, des coalitions nationales pourraient se regrouper en une ou plusieurs coalitions européennes pour l’intégration politique et l’autonomie du continent.
De telles coalitions pourraient offrir aux classes populaires une perspective crédible de progrès civil et matériel, affaiblissant ainsi tant le soutien à l’extrême droite que l’abstention politique. On peut s’attendre à ce que le nationalisme et le nativisme conservent leur emprise sur une partie de l’électorat. Il est facile de détourner temporairement l’attention avec des discours identitaires, mais il est plus difficile de les tromper sur les choses concrètes qui les touchent directement comme le prix de l’essence ou la soumission quotidienne au pouvoir d’autrui.
Comme le rappelle Patrick Boucheron, Machiavel reconnaît aux dominés la connaissance de leur propre domination 12. Montrer la perspective crédible d’une plus grande liberté est une matrice puissante. Cela sera utile tant pour vaincre les démagogues nationaux que pour donner des bases internes solides à l’objectif de l’autonomie extérieure en s’associant au refus populaire de la soumission.
La conception libérale de la liberté nous laisse désarmés face au risque de capture oligarchique. En plus d’être plus vraie, la conception républicaine offre un avantage rhétorique à ceux qui préfèrent la démocratie : elle permet de s’attaquer à ce risque au nom de la valeur que nous avons tendance à considérer comme suprême — la liberté — et de démasquer la subversion oligarchique de ce mot.
L’avenir de l’Europe ne sera pas écrit à Washington
De plus en plus clairement, l’opinion publique européenne, les dirigeants du continent et même les États-Unis sont aujourd’hui devenus un adversaire idéologique, politique et économique de l’Union.
Symboliquement, il y a quelques mois, certains gouvernements européens ont d’ailleurs envoyé leurs soldats au Groenland pour dissuader une opération militaire américaine. Se demander si cette puissance est désormais un adversaire plus dangereux que Moscou ou Pékin n’est pas la bonne question : nous comptions sur la protection de Washington pour faire face à la Russie et à la Chine. La priorité est donc de combler le vide laissé par la disparition de la protection américaine tout en développant la capacité d’agir sans le soutien de Washington, et même, si cela était nécessaire, contre sa volonté.
Rattraper notre retard : le diagnostic de Draghi tient toujours
Or pour assurer la dissuasion, l’autosuffisance militaire sera de peu d’utilité si nos adversaires ne nous voient pas aussi comme un égal autonome. C’est pourquoi la dignité politique et économique retrouvée doit également être un but stratégique à rechercher.
Un tel objectif est difficile mais pas irréaliste. Le produit intérieur brut de l’Union est proche de celui des États-Unis à parité de pouvoir d’achat et le retard européen dans le domaine de l’IA et dans d’autres secteurs de pointe est préoccupant sans être pour autant irrattrapable. Les idées pour le combler existent — à commencer par celles mises en avant dans les rapports Draghi et Letta en matière de politique industrielle, de concurrence, de marché intérieur, fragmenté par des barrières implicites très élevées, et de marché des capitaux, trop peu intégré. Les capitaux nécessaires existent — qu’on pense aux flux d’épargne européens qui, aujourd’hui, traversent l’Atlantique pour financer le développement des États-Unis — et doivent être réorientés.
Le rapport Draghi est à cet égard convaincant : il sera plus facile de rattraper notre retard par rapport à la frontière technologique que de la repousser. Il n’est donc pas irréaliste de s’attendre à une accélération peu de temps après la mise en œuvre de ces propositions, ou d’autres meilleures. D’autant qu’en parallèle, il est probable que les politiques de Trump ralentiront le développement de l’économie américaine et faciliteront le rattrapage — rendant également plus facile la remise en cause de la domination du dollar.
La défense commune passe par notre industrie
Certes, par rapport à la taille de leurs économies respectives, l’Union ne dépense actuellement pour la défense que la moitié de ce que dépensent les États-Unis. Mais cet écart n’est pas insurmontable non plus : en termes absolus, ce rapport de deux pour un se réduit à environ deux points de pourcentage du PIB — les dépenses américaines s’élèvent à environ 4 %, la moyenne de l’Union à environ 2 %.
Les ressources, actuelles et potentielles, pour nous affranchir de Washington existent. Et si la fusion de tant de dispositifs militaires nationaux en un seul serait un objectif trop irréaliste, une politique de défense et de sécurité unifiée générerait des économies d’échelle et de gamme qui, à elles seules, pourraient suffire à réduire sensiblement l’écart. De plus, l’effort demandé à l’industrie européenne pourrait être un moteur de développement — car c’est par là que doivent passer les investissements importants dans la défense récemment annoncés sur le continent : ce ne sont pas les armes américaines qui nous rendront autonomes vis-à-vis de Washington.
Une nouvelle stratégie commerciale
Le poids de l’Union dans les échanges internationaux, déjà supérieur à celui des États-Unis, pourrait par ailleurs faciliter la mise en place d’une politique commerciale et de coopération autonome avec les puissances qui souhaitent échapper au duopole Washington-Pékin. Les accords récents avec l’Australie, l’Inde et le Mercosur vont dans ce sens. En laissant de côté la Russie à moyen terme, une grande partie du reste du monde pourrait découvrir un vif intérêt à collaborer avec une Union plus autonome et sûre d’elle-même.
Une fois acquise, cette autonomie politique jouerait également un rôle dans les relations avec la Chine, qui considère aujourd’hui l’Union avec le calme mépris que Pékin ne réserve qu’aux simples courtisans de son véritable adversaire.
L’excédent de la Chine dans les échanges internationaux de biens a dépassé le seuil des mille milliards de dollars. Ce flux énorme d’exportations nettes trouvera de moins en moins de débouchés dans des États-Unis de plus en plus protectionnistes et exercera une pression croissante sur les marchés européens. Même si le gouvernement chinois choisissait de laisser croître sa consommation intérieure, l’accès à nos marchés deviendra une priorité de plus en plus importante pour Pékin et constitue une menace de plus en plus forte pour des secteurs critiques de notre économie. Seule une Union vraiment autonome pourra résister à une telle pression et la tourner à son avantage.
Si la synthèse républicano-schumpétérienne peut relancer l’Europe, la dérive en cours aux États-Unis, à la fois autoritaire et oligarchique, est en train de pousser Washington dans la direction opposée, affaiblissant son économie et alimentant le ressentiment populaire. Il est certes encore possible que cette dynamique s’inverse. Leurs futurs dirigeants auraient de bonnes raisons de coopérer alors, d’égal à égal, avec une Europe qui aurait construit des sociétés plus justes et plus solidaires portant des économies plus dynamiques et innovantes. Si, en revanche, cette dérive se poursuivait et que leur déclin relatif s’accélérait, il est probable que les États-Unis imposeraient à leurs nations vassales des politiques encore plus prédatrices que celles que nous pouvons craindre aujourd’hui.
Urgente et réaliste, l’autonomie républicaine de l’Europe n’est pas seulement souhaitable en théorie, au nom d’une conception plus égalitaire de la liberté. Parce qu’elle est compatible avec l’innovation dont nous avons besoin, elle aussi et surtout un choix stratégique.
Sources
- Isaiah Berlin, « Two Concepts of Liberty », dans Four Essays on Liberty, Oxford, Oxford University Press, 1969, pp. 148 et xlix n. 1.
- Cf. Philip Pettit, On the People’s Terms : A Republican Theory and Model of Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, et Quentin Skinner, Liberty as Independence:The Making and Unmaking of a Political Ideal, Cambridge, Cambridge University Press, 2025. Concernant la philosophie politique républicaine, je renvoie, dans cette revue, à mon entretien avec Philip Pettit.
- Quentin Skinner, « On Neo-Roman Liberty : A Response and Reassessment », dans Hannah Dawson et Annelien de Dijn (dir.), Rethinking Liberty before Liberalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2022, p. 247.
- Quentin Skinner, Liberty as Independence, op. cit., p. 2.
- Isaiah Berlin, « Two Concepts of Liberty », op. cit., p. 129.
- Thucydide, La guerre du Péloponnèse, II, 40, 2.
- Bien que largement inexplorée, la synergie entre ces deux théories est manifeste. Nous venons d’y consacrer un ouvrage où nous développons en profondeur leurs interactions, voir Andrea Capussela, The Republic of Innovation : A New Political Economy of Freedom, Polity, 2025.
- Voir, entre autres, Bradford DeLong, Slouching Towards Utopia, op. cit., p. 453 et suivantes.
- Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice, Paris, Odile Jacob, 2020, chap. 6.
- Anatole France, Le Lys rouge, 1894.
- Philip Pettit, On the People’s Terms : A Republican Theory and Model of Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, pp. 297–8.
- Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Paris, Éditions des Équateurs, 2017, chap. 21 et 22.