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Il n’a échappé à personne que les États-Unis s’éloignent de l’Europe à grands pas depuis la victoire de Donald Trump en novembre 2024. Ce n’est pas seulement le signe d’un virage radical de leur politique étrangère, désormais ouvertement hostile à la construction européenne. Il témoigne en réalité d’un changement profond du récit national qui structure le destin historique étatsunien, et qui concerne à la fois la vision que le pays a de lui-même et celle qu’il a de sa relation avec le monde.
La caractéristique la plus frappante de ce nouveau récit est la volonté de revenir aux origines de l’histoire du pays. Depuis janvier 2025, les commentateurs ont beaucoup écrit sur le retour à une politique impérialiste, caractéristique du XIXe siècle. Ce n’est pas faux, mais il serait encore plus exact de dire que les États-Unis reviennent à ce qu’ils considèrent comme les fondamentaux de la nation telle qu’elle s’est construite à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Autrement dit, les États-Unis de 2026 sont atteints d’un syndrome originaliste. De quoi s’agit-il ?
La mutation du récit étatsunien
Je propose d’appeler « grand estrangement » 1 le processus historique par lequel les États-Unis cessent progressivement de se représenter comme une puissance occidentale partageant un destin commun avec l’Europe, pour renouer avec un récit national exclusivement américain.
À partir du XIXe siècle, le récit que les États-Unis ont écrit d’eux-mêmes est celui d’un pays désigné par la providence pour créer un paradis sur terre, d’abord sur le continent américain, puis sur l’ensemble de la planète. Le progrès matériel devait être le moteur de ce destin, tandis que la démocratie états-unienne devait servir d’exemple. Ce récit, formalisé par les intellectuels et les responsables politiques sous le nom de « destin manifeste », Manifest Destiny, était fondé sur une volonté d’émancipation vis-à-vis de l’Europe, perçue comme le continent des tyrannies et des persécutions. Cette idée a structuré la construction de l’identité nationale étatsunienne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle est né un nouveau récit : celui du sauvetage par les États-Unis d’une Europe ayant basculé dans la barbarie et le totalitarisme. En 1945, le messianisme étatsunien a trouvé un nouveau terrain d’application : le relèvement matériel, la modernisation économique et la rééducation démocratique de l’Europe. Il s’agissait de faire advenir un monde meilleur et de s’en faire le garant. L’Europe, du moins dans sa partie occidentale, a largement souscrit à ce récit.
Dans les années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, ce récit a changé, lentement mais sûrement, sans que l’on y prête suffisamment attention. On est passé des États-Unis, sauveurs de l’Europe, à une critique virulente de la « Vieille Europe », expression employée en 2003 par Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense de l’administration Bush. Cette évolution a connu une brusque accélération avec l’élection de Donald Trump en 2016, et surtout avec son retour au pouvoir en 2025. Tout se passe désormais comme si les États-Unis avaient effectué un retour en arrière vers le XIXe, et même le XVIIIe siècle, pour revenir à l’Amérique des origines et s’éloigner à nouveau de l’Europe. Les exemples sont légion.
De nombreux entrepreneurs du numérique sont fascinés par les figures de l’Amérique originelle, en particulier par Thomas Jefferson, l’un des rédacteurs de la Déclaration d’indépendance de 1776 et le troisième président des États-Unis, de 1801 à 1809. Ils se considèrent comme les héritiers directs de l’esprit de la révolution de 1776 et comme les créateurs d’une « nouvelle démocratie jeffersonienne » 2, incarnée par le cyberespace, dans lequel les individus sont totalement libres de s’exprimer, suivant le principe du premier amendement de la Constitution. Leur croyance en la capacité de la technologie à créer une nouvelle civilisation s’accompagne d’un rêve de retour à une Amérique originelle qu’ils idéalisent et parent de toutes les vertus démocratiques, tout en feignant d’oublier qu’elle était fondée sur un substrat intellectuel raciste et une société esclavagiste.
En 1945, le messianisme étatsunien a trouvé un nouveau terrain d’application : le relèvement matériel, la modernisation économique et la rééducation démocratique de l’Europe.
Ludovic Tournès
Un autre exemple de cette évolution de fond est la montée en puissance, parmi les juristes, de la doctrine originaliste, qui consiste à lire et interpréter la Constitution telle qu’elle a été rédigée par les Pères fondateurs, et non comme un texte vivant devant s’adapter aux transformations du contexte historique et de la société. Cette doctrine, qui a connu un succès croissant à partir des années 1970, est aujourd’hui bien représentée à la Cour suprême, où cinq de ses neuf membres la défendent, dont trois nommés par Donald Trump (Neil Gorsuch en 2017, Brett Kavanaugh en 2018 et Amy Coney Barrett en 2020).
Troisième exemple : les multiples références au XIXe siècle dans le discours trumpien. Alors qu’il était peu féru d’histoire lors de son premier mandat, le second se traduit par des hommages répétés à Andrew Jackson (1829-1837), président populiste et champion de l’Amérique blanche, dont le portrait trône dans le Bureau ovale, ou à William McKinley (1897-1901), le président des tarifs douaniers. Cette mobilisation croissante des références historiques porte la marque évidente des idéologues tels que Steve Bannon ou les membres de la Heritage Foundation, qui ont élaboré l’armature idéologique du second mandat de Trump. Lors de son discours d’investiture, le 20 janvier 2025, le président a également réactivé la mythologie de l’Amérique pionnière en déclarant : « Nous poursuivrons notre destinée manifeste vers les étoiles, en envoyant des astronautes américains planter le drapeau américain sur la planète Mars » 3. On pourrait citer d’autres indices, en apparence anodins, mais qui traduisent bien cette obsession originaliste, tels que la somme de 1,776 milliard de dollars affectée au fonds créé en mai 2026 pour indemniser les personnes poursuivies par l’administration Biden pour leur participation à la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021 (fonds dont la création est, pour l’instant, gelée par la justice fédérale).
Enfin, il ne faut pas oublier l’attention portée par l’administration Trump à l’écriture, ou plutôt à la réécriture, de l’histoire étatsunienne. Celle-ci se manifeste notamment à travers une offensive contre les musées de la Smithsonian Institution, accusés de « wokisme », et sommés, après le décret « Restoring Truth and Sanity to American History » du 27 mars 2025, d’apporter des « corrections » dans leur présentation de l’histoire de l’esclavage. L’objectif est d’atténuer ce que l’administration Trump considère comme une vision négative du récit national. Cette tentative de réécriture de l’histoire se manifeste également à l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance : en décembre 2025, l’administration Trump a créé un groupe de travail parallèle afin de court-circuiter la commission bipartisane chargée par le Congrès d’organiser les festivités. Plusieurs événements prévus ont été annulés en raison de leur supposée orientation « woke ».
Mis bout à bout, ces éléments dessinent l’image d’un pays en crise identitaire, désireux de se replier sur ses épisodes fondateurs, et qui semble emprunter une voie fondamentaliste rappelant l’islam radical. Ceux qui pensent encore que les présidences de Trump ne sont qu’une parenthèse après laquelle tout reviendra à la normale en seront très certainement pour leurs frais. Il n’y aura pas de retour à la normale. Ou plutôt, ce retour est précisément en train d’avoir lieu, mais la « normale » n’est pas celle que l’on croit. Beaucoup d’Européens se représentent la normalité étatsunienne à l’aune de la période 1945-1989, lorsque ce pays a joué un rôle décisif dans la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la reconstruction de l’ordre international et dans la mise en place d’un multilatéralisme, dont il a grosso modo respecté les règles pour autant qu’elles ne contredisaient pas ses intérêts nationaux.
Ceux qui pensent encore que les présidences de Trump ne sont qu’une parenthèse après laquelle tout reviendra à la normale en seront très certainement pour leurs frais. Il n’y aura pas de retour à la normale.
Ludovic Tournès
Mais la victoire de Donald Trump en 2024 invite à relire l’histoire des États-Unis d’une autre manière : et si cette période n’était en réalité qu’une longue parenthèse qui s’est refermée au lendemain de la guerre froide, lorsque les États-Unis sont progressivement revenus à la logique unilatérale, nationaliste et exceptionnaliste qui a caractérisé leur histoire de 1783 à 1941 ? Vu sous cet angle, c’est la présidence Trump II qui incarnerait le mieux ce retour à la normalité étatsunienne.
Ce visage, que les Européens de la génération d’après-guerre ne connaissaient pas, ou n’ont pas voulu voir, se révèle aujourd’hui dans toute sa crudité. L’administration présidentielle actuelle a brutalement déchiré le récit idyllique d’une Amérique généreuse, modernisatrice, démocratique et prospère, qui a été écrit après la Seconde Guerre mondiale. Ce récit, à l’initiative de Franklin Roosevelt, était destiné au monde entier : dans son discours dit des « quatre libertés », prononcé le 6 janvier 1941, il avait insisté sur le fait que ces libertés devaient s’appliquer « partout dans le monde » (everywhere in the world). Les Européens de l’Ouest ont pu intérioriser ce récit parce qu’il les incluait dans une alliance transatlantique construite contre l’ennemi commun qu’était l’URSS.
Mais, aujourd’hui, le récit originaliste de l’« America First » version Trump est taillé pour les seuls États-Unis. Sur le terrain, il se traduit par l’abandon de l’Ukraine au profit de la Russie, par les velléités d’annexion du Groenland, par la guerre commerciale contre l’Europe, par les leçons de démocratie que J.D. Vance a données aux Européens à Munich, et par le soutien à l’extrême droite allemande ou à Viktor Orbán, lors des élections hongroises d’avril 2026.
En réactivant le récit de leurs origines, les États-Unis (re)deviennent étrangers à l’Europe, raison pour laquelle je qualifie de « grand estrangement » ce processus souterrain à l’œuvre depuis les années 1980. Si le récit étatsunien écrit en 1945 a pu être désirable pour les Européens, celui de 2026 ne l’est plus du tout.
Affirmer un récit européen
Si l’estrangement étatsunien est lourd de menaces pour l’Europe, il ouvre aussi une fenêtre d’opportunité historique à saisir pour occuper le terrain laissé vacant et affirmer un récit proprement européen. Non pas dans un élan naïf qui nous amènerait à présenter l’Europe comme un continent exempt de tous les maux, mais pour tenter de mettre en avant des valeurs exactement inverses à celles que la dérive étatsunienne veut nous imposer : le respect de l’État de droit à l’intérieur des frontières, le respect des engagements internationaux à l’extérieur, le refus de la brutalisation du débat politique et de la loi du plus fort, et l’engagement sans faille dans la transition écologique, entre autres.
Ce n’est pas si difficile : la dérive actuelle de l’administration Trump ne fait qu’accentuer le besoin d’un récit d’une Europe qui prend son destin en main. Ce récit a déjà commencé à s’écrire sous la pression des événements récents. De fait, la guerre en Ukraine est en train d’accoucher d’un nouveau récit, celui d’une Europe considérée comme un tout. Plusieurs indices ne trompent pas.
Premièrement, une fracture existe depuis le XIXe siècle entre l’Europe occidentale, urbanisée et industrialisée, et l’Europe orientale, rurale et agricole ; la guerre froide a accentué ce gouffre. Malgré l’intégration des anciennes démocraties populaires dans l’Union depuis les années 1990, cette frontière n’a pas disparu. C’est l’invasion de l’Ukraine qui est en train de l’effacer, en faisant prendre conscience aux Européens qu’un destin commun se joue face à l’agresseur russe. Avant 2022, l’idée que l’Ukraine appartienne à l’Europe pouvait susciter des doutes. Aujourd’hui, elle devient de plus en plus évidente. En effet, en participant à la défense de l’Ukraine, l’Europe assure sa propre défense, tant la Russie poutinienne se pense déjà en guerre contre l’Union, dont elle considère certains pays comme faisant partie de ses territoires naturels (c’est le cas des pays baltes) et d’autres comme relevant de sa zone d’influence (c’est le cas des anciennes démocraties populaires).
Deuxièmement, l’engagement militaire massif de certains pays d’Europe orientale et le déplacement progressif du centre de gravité de l’Union vers l’Est contribuent également à l’effacement de la frontière entre ces deux Europe. Cette évolution s’accompagne d’une nouvelle dynamique continentale dont les principaux moteurs ne sont plus seulement le couple franco-allemand et les pays fondateurs de la CEE.
Ce n’est pas si difficile : la dérive actuelle de l’administration Trump ne fait qu’accentuer le besoin d’un récit d’une Europe qui prend son destin en main.
Ludovic Tournès
Troisièmement, le récit d’une Europe partageant des intérêts communs est en train de s’écrire sans les États-Unis, dont le désengagement n’en est sans doute qu’à ses débuts ; quant à l’OTAN, cette organisation née du contexte de la guerre froide et de la volonté étatsunienne, elle est appelée par l’histoire à disparaître ou à muter en organisation de défense européenne. Ce processus, qui prendra sans doute une ou plusieurs décennies, marque la fin de l’Occident tel qu’il a été construit pendant la guerre froide 4. Nous aurons gagné au change si la disparition de cet Occident sous leadership états-unien permet à l’Europe de retrouver l’indépendance géopolitique dont elle jouissait jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Ce récit qu’engendre la nouvelle donne internationale, il revient aux Européens d’en accompagner l’écriture s’ils veulent achever leur décolonisation culturelle à l’égard des États-Unis. On se tromperait en pensant que la culture est une production spontanée. De même qu’il n’y a pas de main invisible du marché, il n’y a pas de main invisible de la culture. Les travaux d’Anne-Marie Thiesse, par exemple, ont notamment montré que la construction des identités collectives, qu’elles soient nationales ou non, résulte en grande partie d’actions volontaristes 5. Ce qui a été réalisé par les nations au XIXe et au XXe siècle doit désormais l’être à l’échelle de la nation européenne.
L’écriture de ce récit doit être soutenue par l’Union, mais cela ne peut pas suffire. Plus fondamentalement, il faut faire appel aux professionnels du récit que sont les écrivains, les cinéastes, les dramaturges, les musiciens, les plasticiens ou les vidéastes, non pas pour construire un récit officiel qui ne serait qu’un succédané européen de la propagande russe, chinoise, ou du révisionnisme historique trumpien, mais pour élaborer des récits pluriels de l’Europe dans toute sa diversité, sa complexité, son tragique mais aussi sa beauté.
L’Europe a une chance qu’elle sous-estime : elle possède une incroyable quantité d’artistes de tous pays et de toutes sensibilités. Si les historiens sont là pour écrire une histoire de l’Europe, le rôle des artistes est d’écrire des histoires d’Europe : d’individus, banals ou exceptionnels, de paysages, d’amour, des histoires grandioses ou de tous les jours, des histoires comiques ou tragiques, des histoires de tous les pays et non l’histoire d’un continent abstrait. S’il est vrai que la culture est la mise en récit d’un destin collectif, alors nous avons besoin de ces récits pour mettre en forme ce destin en train de s‘écrire dans les tranchées ukrainiennes. Ces artistes doivent appartenir à toutes les formes d’expression mais aussi à tous les horizons géographiques, esthétiques et sociaux : on ne peut pas se contenter de ressusciter la culture des élites qui a fait rayonner le continent jusqu’au début du XXe siècle, celle de Stefan Zweig, Thomas Mann ou Paul Valéry, maintes fois célébrée à juste titre, mais qui ne représente qu’une petite partie de ce qu’est la culture européenne d’aujourd’hui.
Ce récit qu’engendre la nouvelle donne internationale, il revient aux Européens d’en accompagner l’écriture s’ils veulent achever leur décolonisation culturelle à l’égard des États-Unis.
Ludovic Tournès
Les esprits chagrins diront qu’un tel appel relève de l’incantation, et que la culture européenne n’existe pas, tant les cultures nationales sont indépassables. Rien n’est plus faux. Non seulement la culture européenne existe, mais elle existe en complémentarité des cultures nationales et non en contradiction avec elles. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la profusion de structures et de manifestations à travers lesquelles elle s’exprime. On mentionnera évidemment les programmes institutionnels soutenus par l’Union, comme Europe Creative ou les Capitales européennes de la culture (soixante-treize villes lauréates entre 1985 et 2025). Mais il faut surtout souligner la vitalité et la diversité des acteurs culturels, qu’on a tendance à oublier à force de déplorations fatalistes sur l’impérialisme et l’hégémonie culturelle étatsunienne. Or, les industries culturelles européennes sont nombreuses et actives dans tous les domaines, de l’édition aux studios de cinéma, en passant par les labels musicaux et les plateformes de streaming. Par ailleurs, sur le terrain, on ne peut que constater la profusion de festivals qui ont placé l’Europe au cœur de leur projet, et ce, bien au-delà de l’effet d’opportunité déclenché par des financements institutionnels de l’Union. Parmi des dizaines d’exemples, on mentionnera Europalia (Bruxelles), les European Literature Days (Wachau), SUNS Europe (Udine), l’International Festival of Literature and Translation (Iași), le Forum on European Culture (Amsterdam), Littératures Européennes Cognac (Cognac), le Festival of the European Short Story (Zagreb), le European Stadium of Culture (Podkarpackie), le European Music Festival (Sofia), le European Poetry Festival (Copenhague), le European Media Art Festival (Osnabrück), le European Festival of the Night (Dublin), le Scanorama Film Forum (Vilnius), le European Month of Photography (Luxembourg), le Festival de Europa (Torremolinos), ou encore Europavox (Clermont-Ferrand). Ces manifestations se sont multipliées dans les années 2000, de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud du continent. Enfin, il faut mentionner les nombreuses initiatives visant à coordonner et à mettre en réseau les activités culturelles, qu’elles viennent des États (la création d’EUNIC, le réseau européen des instituts culturels nationaux) ou d’acteurs privés (la European Festivals Association, Literature Across Frontiers).
Cette cartographie esquissée à grands traits dessine une culture vivante, bien au-delà de l’image d’une culture administrée d’en haut par la bureaucratie bruxelloise. Le succès de ces manifestations et leur ancrage dans les territoires et dans la durée (Europalia existe depuis 1969, les Littératures européennes de Cognac depuis 1988 et le Festival of the European Short Story depuis 2002) montrent qu’elles répondent à une attente du public, attente qui a toutes les chances de croître dans les années à venir, tant il est évident que les États-Unis ne représentent plus l’avenir de l’Europe. Il serait évidemment naïf de croire que les artistes suffiront à écrire ce récit. Mais ils peuvent au moins contribuer à rendre visible un destin commun qui existe déjà.
Sources
- Le terme estrangement, qui renvoie à une séparation progressive davantage qu’à une rupture soudaine, a été utilisé dans des contextes variés notamment par des historiens du schisme entre Orient et Occident ou, plus récemment, pour qualifier certaines fractures de la société américaine. Nous l’étendons ici au domaine géopolitique afin de désigner la dissolution du récit transatlantique né en 1945 au profit d’un récit américain recentré sur ses propres origines. Voir notamment Kenneth Pomeranz, The Great Divergence : China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Princeton University Press, 2000 ainsi que Peggy Noonan, « Rage Is All the Rage. And It’s Dangerous », The Wall Street Journal, 16 juin 2017, qui emploie l’expression great estrangement à propos de la polarisation américaine.
- Richard Barbrook et Andy Cameron, « The Californian Ideology », Science as Culture, 6/1, 1996, p. 44-72.
- Voir le discours d’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025.
- Hubert Védrine et Maurice Godelier, Après l’Occident ?, Paris, Perrin & Robert Laffont, 2026 ; Alfred Grosser, Les Occidentaux. Les pays d’Europe et les États-Unis depuis la guerre, Paris, Fayard, 1978.
- Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Le Seuil, 1999.