L’Allemagne et l’inflation

Cette pièce de doctrine est consacrée à l’inflation en Allemagne, traitée en plusieurs points : l’explication de la peur de l’inflation par le souvenir de Weimar, sa traduction picturale (Otto Dix) et littéraire (Zweig), l’utilisation par l’Allemagne des conséquences (le nazisme) de l’inflation historique pour peser plus lourdement sur la BCE, qui s’en voit politisée.

L’Allemagne et l’inflation. Si vous nous avez suivi jusqu’ici, vous aurez compris qu’un thème émerge dans le débat économique contemporain : c’est celui de l’inflation. Terme économique, comme compensation ou déflation, on se sentirait particulièrement excité par son maniement à moins. Ainsi, Le Point, lorsqu’il doit annoncer que les prix à la consommation ont augmenté de 0,3%, choisit d’intituler sa manchette comme suit : En 2016, l’inflation redémarre en France et relègue l’article quelque part entre une chronique d’Aymeric Caron et une pub pour les lingettes Swiffer©. Quand la même nouvelle est donnée contrapuntiquement par son isomorphe allemand, l’hebdomadaire Das Bild, celle-ci figure discrètement en une:

Traduction laissée aux bons soins de Google : « Alarme d’inflation ! La Bundesbank dévie l’euro.

Ici, pour un souci comparatif, vous trouverez un bon exemple des circonstances particulières qui valent au journal Le Point de s’exciter pour une raison qui en-vaut-vraiment-la-peine.

L’Allemagne hantée par l’inflation. Aujourd’hui notamment, à l’heure où l’inflation atteint le chiffre de 1.7% quand dans le restant des pays de la zone Euro elle peine à dépasser les 1%. L’Allemagne a même peur de l’inflation, ou prétend en être terrorisée, comme le montre aujourd’hui le large assortiment d’articles de journaux allemands parus depuis la publication des chiffres annuels d’évolution des prix, lesquels n’hésitent pas à crier à l’agonie pour les petits épargnants. On évitera à ce sujet les élucubrations des publications douteuses comme le Bild, et on s’orientera vers la lecture d’un autre article de la FAZ, qui évoque cette menace d’une manière autrement plus explicite, et ce dès son titre, en voyant planer l’Europe le « spectre de l’inflation » — vous pouvez lire l’article, dans notre version française, ici.

Spot the difference

Encore un spectre allemand. Le terme Gespenst, très fort dans les lignes d’un journal sérieux et particulièrement attentif à distinguer sa ligne éditoriale de tout élément qui pourrait l’assimiler au marxisme-léninisme, reflète un épisode historique qui a profondément marqué l’histoire allemande: le phénomène d’hyperinflation de la République de Weimar, voyant entre 1922 et 1924 son point culminant. Une miche de pain en venait à représenter des sommes se comptant en milliards de marks qu’il fallait alors régler avec des billets de plusieurs centaines de milliards de marks, voire de billions de marks, émis par un État devenu à son corps défendant faux-monnayeur léviathitanesque (Bild fait figurer un de ces billets dans son éditorial anti-inflationniste, p.2). Pour faire face à cette surenchère, les Allemands d’alors se retrouvaient à devoir régler tout objet quotidien à grands renforts de sacs postaux remplis de billets de banque.

Une performance totale. On pouvait du coup utiliser les billets pour faire du collage, dès lors que ceux-ci coûtaient moins cher que le simple papier qu’ils finissaient par devenir.

Le pôle économie du GEGE au travail. De gauche à droite, Pierre, Ulysse, Nathan. Munich, septembre 1923.
Otto Dix et les spectres des victimes. Cet épisode extrême a constitué un traumatisme photographique et quotidien, finissant par apparaître comme un thème privilégié de l’art allemand de l’entre-deux-guerres, passant des formes expressionnistes à celles de la nouvelle objectivité (Neue Sachlichkeit). La destruction physique et morale de la guerre et de la défaite se transforme selon la leçon d’Otto Dix en destruction économique. Ainsi, au cours des années 1920, Otto Dix changera le titre de son dessin Une prostituée et un blessé de guerre, en le remplaçant par le très significatif : Deux victimes sacrificielles du capitalisme. Le massacre des corps se dévalue aussi, dès lors qu’une inflation sans fin — inversion de Midas — fait déchoir toutes les valeurs aussitôt que frappées.

+ Bonus germanophones. Afin de rendre aux lecteurs germanophones un peu du prestige mondain ôté en limitant leur accès exclusif aux articles de la FAZ, nous nous permettons de conseiller de lire les impressions les impressions de Stefan Zweig, contemporaines de son retour en Autriche après 1918, et témoignant brillamment du climat des années d’après-guerre, et de ces épisodes d’inflation, d’abord autrichienne puis allemande, dont nous fournissons la traduction de ce bref passage: C’est sans aucune mesure, sans aucune valeur que l’argent fondait et s’évaporait; il n’y avait plus qu’une seule vertu: être habile, opportuniste, sans scrupules et sauter sur le dos de la bête enragée plutôt que de se laisser piétiner.

L’inflation, d’une tragédie à une farce. Traumatisme historique puissant quoique estompé par les douze ans du régime traumatique qu’allait traumatiser l’Allemagne, après les dix années de traumatisme qui lui succédèrent, l’épisode hyperinflationniste de la République de Weimar a traumatisé la mémoire collective allemande — ce que l’on peut retrouver jusqu’à aujourd’hui exprimé ou recomposé sous le visage de cette peur grégaire de voir disparaître comme par magie un bien laborieusement thésaurisé, hypothèse du pire avancée systématiquement par la presse ultrarhénane, en contexte délicatement inflationniste. L’inflation n’est cependant pas toujours le diable (en particulier si elle se cache dans les détails d’un 1,7%), et le syndrome post-traumatique allemand a bon dos.

De l’usage géopolitique des fantasmes. Cette peur panique et irrationnelle de l’inflation, et le recours à cet argument massue, cent fois rebattu, de l’histoire allemande, comme pour mieux illustrer des maux terribles que doit amener systémiquement toute inflation, ont aujourd’hui un véritable poids géopolitique, dont l’Allemagne sait parfaitement faire usage. À son profit. La force des termes employés (« spectre » pour la FAZ, le Bild qualifie de « courbe de l’horreur » la remontée de l’inflation fin 2016) témoigne ouvertement, au-delà d’un art médiatique de jouer sur les cordes toujours sensibles de la peur, d’une volonté de choquer, et peut-être aussi d’influencer la politique européenne, manière de crier au loup en faisant planer un autre spectre et une autre menace : ceux qu’évoquent les souvenirs mal enfouis d’une période sombre que l’Europe ne souhaite certainement pas revivre

Draghi, prince de Weimar. L’article sur le retour du « spectre de l’inflation » (cfr. supra) raconte d’ailleurs que Wolfgang Schäuble a lui-même laissé échapper un commentaire par lequel il semble imputer à M. Mario Draghi la responsabilité de la montée actuelle des partis europhobes et populistes, mettant par là même le président de la BCE sur un pied d’égalité avec les politiciens de la République de Weimar, incapables en leur temps d’empêcher l’ascension (pourtant résistible, nous disait Brecht) de la NSDAP.

SOS fantôme. Comment chasser un fantasme en quatre mouvements. Même si personne ne voit encore de moustache en brosse à dent se profiler à l’horizon, le gouvernement et l’opinion publique allemande font un usage volontariste, quoique implicite le plus souvent, de cette image, pour peser plus efficacement sur les décisions monétaires européennes. Les multiples sollicitations à laquelle elle doit faire face peuvent brouiller sa capacité à agir de manière cohérente et prévisible, à l’inverse de son homologue américaine. Nous nous sommes penché sur l’analyse d’un économiste de J. P. Morgan, parue sur le Financial Times le 11 janvier, afin de tirer des dernières décisions des banques centrales européenne et américaine une leçon intrigante.

1. Acteurs et décors. Prenons le temps tout d’abord de planter le décor. Les acteurs du monde financier réagissent aux décisions de politique monétaire, mais ils ne sont que rarement pris au dépourvu par ces décisions. En effet, la forward guidance, dont parle le Financial Times, sert de point de repère pour interpréter les signaux économiques et former une anticipation, en dernière instance, de ce que projette de faire la banque centrale. Pour la BCE, cette forward guidance prend la forme du fameux « whatever it takes » prononcé par Mario Draghi le 26 julliet 2012, indiquant que les mesures nécessaires pour stimuler l’économie européenne, entre autres d’atteindre les 2% cible d’inflation, seraient poursuivies jusqu’au bout.

2. Les règles d’un monde régulier. Si l’économie semble repartir, alors les agents s’attendent naturellement à un resserrage de la politique monétaire (donc arrêt ou diminution du Quantitative Easing, voire augmentation des taux). C’est ce qui s’est produit avec la banque fédérale américaine récemment, mouvement permis par la remontée de la croissance américaine enregistrée corrélativement à une baisse du chômage. À l’inverse, l’absence d’amélioration ou la détérioration des signaux économiques conduisent à une poursuite, voire à une intensification du stimulus (donc baisse des taux ou Quantitative Easing).

3. Déréglée BCE? C’est cependant là que l’attitude de la BCE est intéressante. Alors que l’inflation est toujours bien en dessous de la cible des 2% définie pour la zone Euro, et même si elle a reculé depuis le précédent communiqué de la BCE, il y a eu ralentissement du Quantitative Easing. Cela nous ramène à notre peur de l’inflation, et trahit une certaine forme d’ingérence politique effectuée en douceur par l’Allemagne : à supposer que les attentes des observateurs soient économiquement rationnelles et cohérentes, ce qui nous semble être le cas, alors la BCE n’agit pas tout à fait comme elle le devrait le faire légitimement. Elle semble retenue, empêchée de s’éloigner trop loin du point de vue de la rigueur monétaire, point de vue qui est, force est de le constater, celui de l’Allemagne.

4. Du retour du politique. La BCE devrait donc réagir par plus de stimulus, mais ne le peut pas parce qu’elle est, entre autres choses, tributaire de l’opinion allemande, première économie de la zone Euro, et sans qu’elle en ait forcément une conscience pleine et entière, soumise à des pressions venant du gouvernement fédéral allemand. Encore si l’on prend le temps d’observer l’influence politique que l’Allemagne exerce sur la BCE (ce que nous avons tâché de faire aussi brièvement que l’exercice le tolérait), et alors même que le dogme germanique est — officiellement — l’indépendance et la non-politisation de la banque centrale, on aboutit à une constatation nette : dans la crise surgit le politique.

Des Allemagnes. Si vous aussi vous aimez tellement l’Allemagne que vous préféreriez qu’il y en ait deux (ou trois, ou multiples comme au temps de l’Empire), sachez que nous sommes en train de préparer un travail d’analyse géopolitique qui viserait à démontrer comment, y compris avec la crainte de l’hyperinflation, les représentations géopolitiques allemandes ne sauraient coïncider avec une forme géopolitique unitaire — État cybernétique, guide et phare de l’Europe réelle, L’Allemagne nous montrerait la voie d’une Europe qui ne saurait se faire sans défaire du même coup le reste nocif de l’État nation et dont la crainte sans fonds apparent paraît être un excellent symptôme?

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