«Je n'ai jamais pris racine ailleurs» Naples selon Erri De Luca
Chez le grand écrivain italien, une assiette de spaghetti, un verset en hébreu ou une ascension en montagne racontent la même quête : rester fidèle à son propre point de départ.
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Dans la Drôme, j’ai un voisin. Un voisin, enfin, presque : il faut un vélo pour aller chez lui, mais ce sont des distances humaines, celles qu’on mesure en cols et non en kilomètres. C’est un homme qui conduit un tracteur, qui fait les foins, qui restaure des bois. Son nom ? Thierry Frémaux : il est aussi, chaque mois de mai, le prince du domaine le plus chic de la planète, délégué général du Festival de Cannes. C’est cette contradiction qui m’a toujours retenu : comment passe-t-on du tracteur à la limousine ? Mieux qu’un transfuge de classe, un transfuge de code : Frémaux est une idiosyncrasie dont la sociologie n’a pas la clef.
Tout commence par le sol, et le sien est celui de Tullins, dans l’Isère, où il a racheté, jeune, la ferme des paysans d’à côté, abandonnée, tombée en ruine. Il a grandi ailleurs, Brunoy et Mai 68, puis Caluire, puis Vénissieux, au début des Minguettes. La colline était alors le rêve : après les bidonvilles, on avait dressé des tours d’où l’on domine tout Lyon, et l’on croyait que les gens y auraient tout. Son père, ingénieur, Arts et Métiers, aurait pu rester à Caluire, bourgeoise et coquette. Non, il choisit les Minguettes, presque un acte social, et choisit EDF quand ses camarades partaient dans le privé. Ces camarades-là seront largués vingt ans plus tard, plans sociaux et préretraites, tandis que lui, moins payé, prenait sa retraite dans une maison qui veillait sur les siens. Ce service public, il le porte encore, jusque dans sa manière de tenir Cannes.
Ainsi qu’il me l’explique, « la ferme est une manière de ressaisir les lieux des grands-parents, qui faisaient la noix, le lait, les coupes de bois, et vivaient bien, non loin du Vercors ». Il n’exploite pas, il restaure, et sur ce point il est intarissable. Un bois mal entretenu pollue, un bois entretenu s’abîme, sinon la sécheresse fait tomber le frêne, raconte-t-il. Il a les tracteurs, les machines, il s’amuse. Restaurer, dit-il, c’est rendre les lieux tels qu’il les a connus, y compris ceux du voisin qui ne sont pas à lui : le coin de terre où l’on se trouve, on y fait attention, et si chacun faisait ainsi, on ferait tous gaffe.
Il connaît sa végétation sans en être l’obsédé, comme il aime le vin rouge sans y connaître grand-chose. Et il constate, laconique, que le sud avance : on fera bientôt du vin dans les Hauts-de-France.
Le vélo tient une grande place dans sa vie, dit-il. Ce n’est pas qu’une question de sport. La bicyclette, c’est d’abord la montagne, les montées, cinquante, quatre-vingts, cent kilomètres, et puis du dénivelé. Il monte le Vercors, le col de Rousset, La Chapelle. Il part souvent seul, le matin. Il fait la Chartreuse aussi et il se rappelle que son grand-père maternel, infirmier, fut l’un des rares à pénétrer le monastère alors strictement interdit aux externes, ayant soigné les moines. De sa maison il a devant lui la Chartreuse et le Vercors, ce paysage dont on prête à Stendhal l’idée qu’il valait l’Italie. Lui a toujours tenu que la Drôme valait la Toscane. Sa ferme est en pisé, de la terre et non de la pierre, sur le plateau. Et l’on trouve toujours, entre Valence et Cannes, ces premiers oliviers, ces premiers cyprès qui disent que le sud monte.
Il skie beaucoup, « très bien », dit-il en frimant un peu. L’autre coin aimé, c’est La Grave dans les Hautes-Alpes : le Galibier, le Lautaret, la Meije, l’Oisans. Il ne veut pas s’en éloigner, ce qui rend Paris hors de question. Ses deux enfants, âgés de vingt et un et vingt-trois ans, s’en fichent ou s’y font, sachant qu’à sa disparition, ils ne sauront pas tenir la maison, car c’est un travail : il lui faut quinze jours pour faire les foins après son retour de Cannes. C’est lui qui les fait.
Le cinéma, m’explique-t-il, il ne le découvre pas à Lyon, mais à Brunoy, au ciné-club de la MJC, que son père coanimait dans les années 1960.
Ses premiers souvenirs sont là, confus : La Chevauchée fantastique de John Ford, Bogart, cette sensation de pénétrer dans l’obscurité et de s’y sentir bien aussitôt. Il aime le cinéma, il aime les films. Il tient à faire cette nuance : « Il y a aimer le cinéma, et aimer les films. » « La cinéphilie suit le chemin classique : les copains, puis la rêverie, et l’on devient auteur. » D’où sa formule : « Dès qu’on parle des metteurs en scène, et non plus des comédiens, on est cinéphile, on s’intéresse à celui qui fait, non à celui qui joue. » Vers l’âge de seize ou dix-sept ans, il bascule, un soir, devant Pierrot le Fou, dans une salle de quartier. Ce film lui fait comprendre que le cinéma peut aussi être cela.
Autre singularité qu’il m’expose : chez Frémaux, le cinéma n’est jamais loin du judo, sur lequel il a écrit. Judoka, il connaissait tous les clubs de Lyon et tous les cinémas ; habitant Les Minguettes, à cinq kilomètres du centre, il a connu la ville par ces deux voies, les seules qui le reliaient au monde. Dans le judo, il était l’intello, le cinéphile des stages ; dans le cinéma, le grand aîné Tavernier le trouvait bizarre d’être sportif, à une époque, les années quatre-vingt, où cela ne se faisait pas vraiment. Le judo l’a fait vivre, prof de dix-neuf à trente-cinq ans, dans deux clubs, de quoi payer ses études. Le cinéma, à l’inverse, était la dépense, le lieu où il comprenait qu’il existait un monde, et où, sans faire son dandy, il se sentait appartenir. Le second s’est peu à peu substitué au premier, se contente-t-il de dire, comme si ce trajet particulier constituait une norme.
Restait l’histoire. Il me détaille l’enchaînement. Maîtrise, DEA, une thèse commencée qu’il ne finira pas, des articles aussi. Il participe aux débuts de Radio Canut à Lyon, l’une des premières radios libres de France en 1977, qui émet de la Croix-Rousse parce que la préfecture est plus bas et qu’on gagne un quart d’heure sur les voitures des flics ; les émetteurs venaient d’Italie, pour ne pas se faire prendre. Puis 1981, Mitterrand, et tout change, grand moment, mais bref, car le collectif lui passe vite. Ses parents étaient gauchistes, son père au Parti socialiste unifié, plutôt Rocard ; ses frères et sœurs plus politisés que lui. Lui l’est par son travail : tenir un club de judo est un engagement, faire attention à la société, là où l’on est, vaut le syndicalisme ou un engagement politique qui ne l’ont jamais tenté. Encore un lien avec le père, encore le service public, encore le bien commun.
Le passage de l’apprenti historien au professionnel s’est fait presque naturellement. Sa maîtrise portait sur les années lyonnaises de la revue Positif, avant qu’il ne se lance dans une histoire sociale du cinéma, non pas de l’art ou de l’industrie, mais de la pratique, à l’échelle d’une ville : Lyon, créatrice du cinéma. Il a la fulgurance dans un escalier : travailler l’histoire de la cinéphilie, qui n’existait pas comme objet. On parlait des Cahiers du Cinéma et de la Nouvelle Vague, mais à Lyon, une autre génération n’avait pas encore formé de groupe de cinéastes. Il y avait les Cahiers à Paris, et Positif à Lyon, et l’Institut en est encore aujourd’hui l’éditeur, la revue étant revenue au bercail.
Chercheur le jour, et judoka le soir, il a tout son temps. Il apprend que Tavernier lance l’Institut Lumière. Il s’y fait passer pour journaliste, surtout pour approcher l’homme qu’il admire, qui a vingt ans de plus que lui. Il reste une photo de leur première rencontre, et cette formule que Tavernier lui glisse : « dire du bien de Buñuel dans Les Cahiers, et de Fuller dans Positif, pour rendre fous les deux camps, la droite avec les jambes de gauche, et la gauche avec les jambes de droite ».
Il commence comme bénévole, comme le veut sa génération indifférente à l’argent, jusqu’à ce qu’on lui verse un maigre salaire. Bernard Chardère, le fondateur de Positif et le premier directeur de l’Institut, lui confie des tâches : c’est là qu’il apprend le métier sans être payé, ce qui explique pourquoi il veille aujourd’hui sur les bénévoles. Il se retrouve sans l’avoir véritablement cherché au cœur de l’histoire, m’explique-t-il, dans un lieu presque sacré. Un jour, il découvre La Sortie des usines Lumière dans une mauvaise copie et comprend que le film a été tourné à quarante mètres de là. Personne ne le savait : on y faisait sa vidange, on s’y garait. Il y avait tout à faire, et c’est pourquoi il harcèle les édiles, qui ne veulent jamais construire pour la culture, afin qu’ils achèvent l’endroit. On ignore souvent où la littérature, la musique ou la peinture ont été inventées ; le cinéma, on le sait, c’est là, martèle-t-il.
On lui propose alors la Cinémathèque française. Il refuse : il a mieux à faire à Lyon, et surtout, il ne veut pas quitter le Vercors. Puis, Gilles Jacob l’appelle pour Cannes. Nous sommes en 2000, et voilà le contraste : le lieu le plus snob de la planète et lui, l’homme d’origine rurale. Dans sa génération, Frémaux pense être l’un des rares à demeurer dans l’action culturelle publique, alors que ses camarades sont devenus producteurs ou distributeurs, faute d’avoir osé se lancer dans la réalisation. Gilles Jacob appartenait à ce même monde.
Comment tient-on dans un tel milieu quand on vient d’où il vient ? D’abord, souligne-t-il, il négocie de garder Lyon, mêmes tutelles, donnant-donnant, et Jacob accepte : c’était son équilibre, ne pas risquer de tout perdre d’un coup. Ensuite Jacob le connaît grand amoureux de Cannes, où l’on avait fêté à Lyon les cinquante ans du Festival, pour lui, ça compte ; il arrive avec des opinions de festivalier, Jacob en accepte l’augure. Et Tavernier veille, non qu’il le protège, mais on les sait liés. Juridiquement, le Festival est une association qu’on maintient à au moins moitié publique.
On pourrait le financer entièrement par le privé, et ce serait la Palme d’or offerte à une marque : on ne veut pas, on ne peut pas. Pierre Viot, son prédécesseur à la présidence du Festival, le lui a dit d’emblée, Cannes doit rester aux mains de la puissance publique. Et le voilà de nouveau au père, à EDF, au bien commun. Pas de syndicalisme, pas de politique, mais cela, son engagement. À Lyon, l’Institut reçoit six cent mille personnes par an : un acte.
Il signe la sélection à cent pour cent, et pourtant se laisse faire, entouré de camarades : il impose et il se laisse imposer. Il assume sa marginalité : le cinéphile est toujours le marginal, le cinéma n’étant pas culture noble mais art roturier, comme disait Sartre ; on doit toujours prouver que les gens ont besoin des vieux films, on est habitué à se bagarrer. Chaque année une polémique, mais cette année presque rien ; il y a eu Bolloré et la pétition, mais ce n’était pas eux, Cannes, l’objet du scandale. Bolloré, c’est l’homme à qui il en veut le moins : du pognon, des convictions, tout au service de ses idées ; il est plus gêné par ceux qui, autour, obéissent au doigt et à l’œil. Bolloré a un projet idéologique qui n’est pas le sien, mais il a le droit de l’avoir, c’est le jeu démocratique et c’est avec des convictions démocratiques que le débat doit avoir lieu.
Il a une théorie sur la critique, qu’il résume d’une formule : « la critique a perdu le public, comme la gauche a perdu le peuple, même phénomène ». La critique a perdu le public parce qu’elle ne lui parlait plus, se parlait à elle-même, dans les années quatre-vingt-dix, deux mille ; aujourd’hui elle n’a hélas plus d’importance. Avec la Nouvelle Vague il communie absolument, avec ses zélateurs pas tout à fait. Il met Godard au plus haut, jusqu’au dernier film tourné au pied de son lit la veille d’une mort décidée ; il le prend en peintre, n’achète pas tout, mais en a reçu assez d’émotions esthétiques et politiques. Truffaut, très brillant, Saint Truffaut, dont on aime les films par nostalgie d’une certaine France. Son apprentissage à lui, c’est le classique français ; entre Renoir et Duvivier il ne les oppose pas.
Ces querelles mobilisaient jadis un large cercle ; aujourd’hui tout le monde aime tout, chacun aimant à l’intérieur plutôt ceci ou cela. À Cannes, on faisait claquer les fauteuils, on se levait devant les metteurs en scène ; désormais cela se joue sur les réseaux, tout aussi violents. La presse critique, on ne s’en soucie guère ; ses enfants n’ont jamais lu une critique, tout juste trois phrases sur Instagram. On dit le cinéma finissant, concurrencé par les plateformes ; il n’y croit pas. Invention géniale, elles accompagneront le cinéma, il faut les deux, Netflix réfléchissant plus qu’avant à sortir en salle parce qu’il y a de l’argent à gagner. Rien ne remplace le grand écran : le cinéma a inventé les salles, les posters, la légende, la critique, tout ce que n’ont pas les plateformes. Il cite Godard : « La télévision fabrique de l’oubli. Le cinéma fabrique des souvenirs » et il précise l’intuition du cinéaste suisse : « on se souvient des films vus à la télé, non de l’acte, ce jour-là, ce lieu-là, ce film-là, avec une amie, avec ses enfants, ou seul. »
Cet été, Nolan sort son Odyssée, et Nolan, c’est les salles, rien que les salles. Ulysse, par Nolan, c’est un événement. Frémaux retourne le célèbre texte de Walter Benjamin sur l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique. L’œuvre perd son aura parce qu’elle est reproductible… Mais le cinéma la retrouve comme lieu mental et physique, car « l’acte d’y aller, ce jour-là, ce lieu-là, pour chacun, la restitue ».
Le livre aussi est en crise, on le voit dans les faillites en librairie qui s’accumulent. Ce qu’il reproche, et l’on revient à la critique, c’est que toutes les vitrines se ressemblent et que le pays en meurt. Vivant deux fois en province, il entend son voisin paysan et ses goûts. N’a-t-il pas le sentiment de tenir un monde finissant ? Lui aussi est de la culture des livres, et plus il avance, plus il l’est : chez sa compagne, il a tous ses livres, tous ses DVD, et il se dit que le jour où il s’arrêtera, il aura de quoi tout refaire, revoir tous les films d’Ingmar Bergman, relire tout Régis Debray qui l’implore chaque année de mettre des écrivains dans le jury cannois.
Ses enfants n’achètent presque jamais de livres. L’un sera un peu peintre, l’autre hésite et voudrait être libraire, mais on lui dit que ce n’est peut-être pas le moment. « Oui, un monde finit », dit-il, mais il est optimiste, et trouve bien qu’il faille se bagarrer pour le faire survivre, que cela relève de la responsabilité de chacun. Il aime rappeler que c’est tombé sur lui, le jeune Lyonnais à qui revenait la rue du premier film. Il avait l’âge, le moment, le cinéma pour passion, et il a rencontré qui il fallait.
En été, il travaille, car il explique : « les vacances sont faites pour travailler tranquillement ». Il écrit un essai sur Jack London, dans la collection de François Sureau et Sandrine Treiner, Ma vie avec. London était son écrivain, non de jeunesse : pas L’Appel de la forêt, mais Martin Eden, Radieuse Aurore, Le Vagabond des étoiles. Il le relit et consacre une large partie de sa bibliographie à rendre hommage aux chercheurs, ayant bien connu Francis Lacassin, grand préfacier de London, qui était venu faire un peu de cinéma à Lyon dans les années cinquante et qui est ainsi entré dans son corpus. Selon lui, dans Martin Eden, London s’est complètement planté. Il prétend faire une critique de l’individualisme en socialiste, « or pas du tout », on est en empathie avec Martin, ses rêves, son amour de la rue, son désespoir.
Cette année, à Cannes, on lui a reproché l’absence d’Américains. Mais la question n’est pas qu’il n’y en a pas, il y en avait, tient à souligner : « James Gray a fait un film génial. » La vraie question est de savoir ce qui arrive à l’Amérique. La réponse est qu’il y a moins de cinéma à Hollywood, tout simplement. « Hollywood a marvelisé le public. Même Spielberg n’est pas venu, et pour une raison : Hollywood ne s’expose pas sans être sûr de son coup. »
« Les gros films protègent les petits », c’est sa position de toujours. On peut ajouter : il faut mêler glamour et « auteurisme ». Il y a un de Gaulle, ce cinéma que les Américains faisaient et ne font plus, un biopic qui a l’intelligence du grand public. Il fallait bien que les Français le fassent. « Hors compétition, parce que c’est sa meilleure place, et il est inutile qu’il se mesure au reste ; mais là où il est, il tient son rang, et cela, il faut le saluer. »
Il travaille déjà l’édition prochaine, fidèle à sa tradition : le dernier jour de Cannes, il se fait la liste du Cannes suivant. D’autant que l’an prochain, c’est la quatre-vingtième édition, en pleine présidentielle.
Je regarde cet homme sympathique et plein de vie. Thierry Frémaux a passé sa vie entre deux domaines qui ne devraient pas se toucher, la ferme en pisé de Tullins où le frêne tombe de sécheresse, et la Croisette où le cinéma du monde vient chercher sa lumière ; le paysan et le prince. Mais à vélo, tout cela se rejoint, et moi, de l’autre côté du col, je continue de le regarder faire, avec l’étonnement du voisin qui n’en revient toujours pas.
Chez le grand écrivain italien, une assiette de spaghetti, un verset en hébreu ou une ascension en montagne racontent la même quête : rester fidèle à son propre point de départ.
« Pendant longtemps, les Grecs ne se considéraient pas vraiment comme des Européens. Si l'on voulait être européen, il fallait partir ».