Un café avec le Grand Continent

«Je donne encore cent ans à l’Empire américain» Régis Debray

Dans la guérilla bolivienne, le Che avait demandé à Régis Debray de lui rapporter L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Soixante ans plus tard, le philosophe français voit dans la sud-américanisation des États-Unis par le caudillo Trump une étrange revanche de l’histoire.

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© Corentin Fohlen

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Violeta Parra — Gracias a la vida

Debray ne bouge plus, alors qu’il a tant bougé. Il n’aime pas vraiment parler de l’Amérique qu’il a combattue et dont il est toujours interdit de séjour. Il n’aime pas vraiment parler du Che. 

Et pourtant, après avoir déjeuné, quand on s’installe dans un grand salon où deux fauteuils nous attendent de part et d’autre d’une vieille cheminée en pierre pour boire le café il nous dit : « Je ne sais pas pour qui vous travaillez vraiment, mais vous êtes un bon agent, vous êtes bien renseigné. Vous avez fait un bon travail. » 

Et c’est quand il éclate dans ce rire nasal et électrique dont lui seul a le secret que l’on sent qu’un entretien un peu différent peut commencer.

Les révolutionnaires ont peu le sens de l’humour

On sait en effet que juste avant qu’il n’entre à l’Élysée en mai 1981 Régis Debray se trouvait à combattre aux côtés des sandinistes au Nicaragua, à quelques kilomètres du Salvador. Il ne s’y rendra jamais, mais il y assistera à des transferts d’armes pour aider la guérilla salvadorienne qui lutte à quelques kilomètres de là. 

On sait aussi qu’il était très proche d’un poète et révolutionnaire salvadorien au nom tarantinesque, Roque Dalton. On lui rappelle une anecdote qu’il nous avait lui-même racontée un jour : les services secrets cubains appelaient Dalton, «  el jodedor » (« le déconneur »). « C’est très juste », réagit un Debray soudain rêveur. Ses souvenirs reviennent. « Roque était une personne extraordinaire, avec une bonne humeur et un sens de l’humour contagieux… » Il s’arrête et ajoute dans un souffle : « Enfin, pas si contagieux que ça. » C’est-à-dire ? « Je vais vous dire, sans vouloir vous attrister, que les révolutionnaires ont peu le sens de l’humour. » Dalton a fini par être exécuté par ses propres frères d’armes, quatre jours avant ses quarante ans. Ils l’accusaient d’être un agent double pour le compte de la CIA. « C’était faux, évidemment. »

Cette histoire n’est pas si anecdotique qu’elle y paraît. « Le meurtre de Roque a été pour moi très emblématique. J’ai compris à ce moment-là qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. » Nous sommes en mai 1975, ce n’est donc pas la première fois que Debray se pose des questions. « Mais tout de même, ce choc m’a énormément touché, et que cela fût possible m’a fait réfléchir sur les conditions a priori de la connaissance révolutionnaire. » Il finit par murmurer, nostalgique : « C’est un des hommes que j’aimerais le plus revoir de cette époque-là. »

Le dernier livre

Forcément, la tentation est trop grande. On sait aussi qu’il n’aime plus trop parler de cela. Mais on a l’impression qu’il y a une ouverture. Et le Che, aimerait-il aussi le revoir ? Il hésite. Ni oui ni non. Il ne répond pas. Ce n’est pas la bonne question. On tente par un autre chemin. Avait-il aussi un sens de l’humour, le Che ? « Non, pas vraiment. » 

Debray est ailleurs, il pense à autre chose. D’autres souvenirs refont surface. « Je n’ai jamais compris le choix qu’il avait fait ou qu’on avait fait pour lui. » On ne comprend pas tout de suite cette phrase énigmatique, mais on ne l’interrompt pas. « Pourquoi a-t-il choisi cette région qui n’avait strictement aucune caractéristique ? » 

Il parle de la Bolivie de 1967, comme s’il y était encore. Il en revient brusquement. « Pour tout vous dire, je n’ai jamais su comment ça s’était passé, cette fois-là. » 

Il répète : « Je n’ai jamais bien su. » On sent que ces questionnements continuent de le hanter. En novembre 1966, le Che, entré dans le pays sous faux papiers, a choisi d’aller à Ñancahuazú, dans le sud-est de la Bolivie, « un endroit que j’ai trouvé incroyablement hostile, à la fois par sa géologie et surtout par sa vacuité totale de population. Il y avait çà et là quelques caseríos, mais enfin, ce n’était pas grand-chose. » 

« Alors qu’au nord de la Bolivie, il y avait plein d’appuis, beaucoup de gens très favorables. C’est très curieux, je n’ai jamais bien compris. » A-t-il été mal conseillé, volontairement ? Il ne sait pas, il n’écarte pas cette possibilité. Puis, il avance une hypothèse : « Je crois qu’il était subconsciemment attiré par l’Argentine. Il y avait cette attirance vers la frontière argentine, encore que le Che n’en parlait pas. Mais enfin, ça se sentait tout de même. »

Il sentait peut-être la fin approcher, d’où cette volonté de se rapprocher de ses terres natales ? Qui sait. En Bolivie, le Che (qui s’y faisait appeler Ramón), demande à Debray de lui rapporter à son prochain voyage The History of the Decline and Fall of the Roman Empire de l’historien anglais Edward Gibbon. Entre deux embuscades, le Che lisait beaucoup, et son Journal de Bolivie tient la liste de ses lectures. 

« Le Che pensait sans doute que l’Empire américain serait comme l’Empire romain. En tout cas, il voulait lire le livre. » 

Debray n’aura jamais le temps de le lui remettre. « Son intuition était peut-être bonne d’ailleurs. Moi je donne encore 100 ans à l’Empire américain. » Il ajoute en mettant les mains dans les poches de sa veste aux multiples poches où se tiennent encore fièrement des stylos de toutes sortes : « Je reviendrai pour voir. » 

La revanche de l’histoire 

Le rendez-vous est donc pris pour dans 100 ans. Mais, en attendant, que faire ? Trump et son clan veulent faire de nous leurs vassaux, voire nous écarter pour de bon. Ils ne s’en cachent même pas. Que préconise donc celui qui, dit-il, ne peut toujours pas se rendre aux États-Unis, à cause de ses fréquentations « d’organisations terroristes » latino-américaines ? 

« Comment résister ? », répète-t-il amusé. Le Debray désabusé (il l’admet lui-même) ressurgit. Appelons-le Mr Hyde. 

Vous n’allez pas être déçus : « Pour tout vous dire, je crois que c’est foutu. » 

Notre conversation l’est-elle tout autant ? On ne se résigne pas. Et lui non plus, en réalité. « Je crois que l’américanisation qui commence à la fois par le bas et par le haut fait que nous sommes devenus une province américaine qui rouspète de temps en temps, mais pour la forme. Le plus héroïque qu’on fait, c’est de s’abstenir d’intervenir par exemple en Iran. Oser être absent. » Il sent notre perplexité qui flirte avec la déception, alors il précise : « Vous savez, je ne m’occupe plus du tout de politique. Mais ce qui me frappe vraiment, c’est que dans la période gaullienne, l’OTAN était quelque chose de nauséeux. Il fallait en sortir. Et je vois maintenant qu’on parle de l’OTAN comme la référence à la dérive. »

Il nous demande si on le trouve défaitiste. Difficile de le nier, et il ne le nie pas : « J’ai peut-être une tendance un peu défaitiste, mais honnêtement je considère que c’est fini. Nous sommes devenus une province qui ne peut plus se rebeller contre la capitale de l’Empire, qui n’y pense même plus, sauf quelques lunatiques. » 

On n’aurait pas de mal à être ces lunatiques, lui faisons-nous remarquer. Mais il se trouve que de très sérieux sondages – comme notre série Eurobazooka –montrent que nous sommes loin d’être « quelques lunatiques ». Il le concède, mais il n’est pas convaincu que cela puisse se transformer en énergie politique. « Je pense que nous sommes vraiment intégrés. Je vous réponds comme un Grec face à un Romain du IIIe siècle. Quand on demande au Grec s’il se rebelle un peu, il répond : ‘eh bien, c’est l’Empire, cher ami.’ De mon temps, les jeunes intellectuels se retrouvaient à Rome ou à Milan, et ils se retrouvent aujourd’hui à New York ou sur la côte Ouest. C’est comme ça, il y a une sorte de phénomène quasi physique ou magnétique, le cours des civilisations. »

On lui signale que, bon, l’Amérique de Donald Trump ne fait pas vraiment rêver. Cette fois-ci, il acquiesce. Et comme preuve de son regard encore bien aiguisé, il propose une nouvelle lecture : les États-Unis ne seraient-ils pas en train de se latino-américaniser ? Il réfléchit un instant et tranche : « Ça devient un pays d’Amérique latine. » Avant de surenchérir avec une hypothèse subsidiaire : « On peut voir Trump comme un caudillo. » Il est content de sa trouvaille, et pour cause. « Une latino-américanisation des États-Unis, c’est drôle quand même. C’est la revanche de l’histoire. »

Carpentier, García Márquez, Vargas Llosa et les autres 

Trump caudillo, l’image n’aurait pas déplu aux grands romanciers du Boom latino-américain qui ont fait du roman du dictateur presque une forme littéraire presque parfaite. Il pourrait être un personnage de La fête au Bouc de Vargas Llosa, par exemple. « Absolument. Il faut qu’on révise nos classiques. La résistance doit aussi venir d’en bas. » En plus d’avoir connu nombre de ces écrivains, Debray est un fin connaisseur de cette littérature. Elle est même à l’origine de son premier départ en Amérique latine. Il nous parle notamment d’un auteur et d’un livre : Alejo Carpentier, El siglo de las luces. « J’ai une passion pour Carpentier. Le siècle des Lumières m’a complètement vampé. C’est formidable que vous m’en parliez ; il en sera question dans mon prochain bouquin, pour essayer de leur mettre un peu sur les tables. » Il s’interrompt. Comme, tout à l’heure, lorsqu’il était en Bolivie, il semble cette fois-ci se promener à travers les magnifiques pages de Carpentier. Il en revient un peu changé, et manifeste sa sensibilité de lecteur : « C’est dommage que vous vouliez me faire pleurer, parce que j’étais de bonne humeur. »

On proteste, au contraire. Ce voyage doit le rendre enthousiaste. Il se rappelle : « Carpentier était franco-cubain, il parlait l’espagnol avec un roulement de ‘r’ qui n’a de rivalité qu’avec moi. » Et peut-être Cortázar, se permet-on d’ajouter. « C’est vrai, mais Carpentier… Avec un nom pareil déjà. Il parlait vraiment l’espagnol sans ce jota, qui a toujours été pour un Français quelque chose d’extrêmement compliqué. J’étais toujours très heureux de le voir. C’était un homme assez modeste, assez bourru. J’ai d’ailleurs assisté à son enterrement à La Havane, en 1980. Un certain nombre de Français étaient venus. »

Il se souvient aussi de García Márquez, « un homme drôle, pas au sens vulgaire du mot. Il n’en installait pas, comme on dit. » Et de Vargas Llosa, disparu il y a un, il parle avec chaleur alors que les deux hommes n’étaient d’accord sur pratiquement rien. « Je l’ai d’abord connu pro-Cuba. La dernière fois qu’on s’est vus c’était au moment de son entrée à l’Académie française. Il était fraternel et très souriant alors qu’on savait qu’il pouvait être très dur et antipathique dans ses positions. » 

Cela ne fait aucun doute, c’est la première fois que Debray est aussi souriant pendant cet entretien. Il l’admet même. « C’est rare de pouvoir parler de ces sujets en France. Je suis très content parce que ça fait revivre des gens auxquels on tient sans nécessairement s’en souvenir. Il y a une sorte peut-être de ‘vouloir vivre’ qui ressurgit. Tout ça est tellement lointain pour moi, et à la fois, quand je vous en parle, ça redevient assez proche. » 

On lui fait remarquer que tout n’est donc pas si sombre. Il contre-attaque en demandant où sont maintenant ces grands écrivains. Il cherche vraiment et trouve lui-même : « C’est vrai qu’il y a encore des petites effervescences, une inventivité qu’on voit aujourd’hui. » À qui pense-t-il ? « À l’écrivain cubain Leonardo Padura, par exemple. »

L’espoir 

Il veut toutefois calmer toute ardeur. Mr Hyde revient : « Pour tout vous dire, il y a cinquante ans, j’avais encore un vieux réflexe gaullien disant que l’Amérique, c’est très bien, mais ce n’est pas nous. J’avais beaucoup d’espoir en ce que la France pouvait jouer un rôle singulier et peut-être contagieux vis-à-vis d’autres pays. Enfin bref, j’ai eu des illusions. » 

En parlant de réflexe gaullien, on tente le tout pour le tout. On lui demande s’il a vu La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry. « Je suis allé le voir ; j’ai trouvé ce film extraordinaire. » Voici le retour de Dr. Jekyll. « Je n’ai pas été convaincu par tout, mais c’est magnifique. C’est très curieux. » Quoi donc ? « Ça réveille en nous une sorte d’archéologie patriotique. Le succès de ce film en est d’ailleurs symptomatique. » En quel sens ? « On a une telle frustration aujourd’hui de mythologie, de grands hommes, que j’étais content aussi de voir ici dans la salle de la petite ville voisine qu’il y avait du monde. »

L’optimisme ne dure pas bien longtemps. « Qui sont, ou plutôt, où sont les grands hommes aujourd’hui ? » La question résonne longtemps entre les murs épais de la maison. Debray déplore la médiocrité de la classe politique, il ne sauve au passage que Dominique de Villepin, qu’il apprécie mais qui « pour le moment, ne s’est pas présenté ». 

Il n’en dira pas plus, alors revenons enfin à la littérature. Que lit-il en ce moment ? Gracq. « Je me dis que sa langue est d’une richesse, d’une subtilité et d’une sensualité vraiment étonnante et totalement anachronique. Anachronique, mais comme il vivait très réfugié, très à l’écart de tout, peut-être qu’il ne s’en rendait pas compte. » Il ajoute dans un souffle qui se fait de plus en plus court : « Encore que, d’après ce qu’il me disait, il était assez pessimiste sur son avenir. » 

« L’interrogatoire est-il fini, M. le commissaire ? », demande-t-il gentiment. Mais quand Debray pose cette question, même (ou surtout) avec ironie, l’interrogation est chargée d’histoires. En tout cas, elle n’est pas anodine. Il en est conscient, et même fier de créer un léger embarras amical. 

« Hélas, il semblerait que oui, l’interrogatoire est fini » est tout ce qu’on trouve à lui répondre. « Dommage, c’était un interrogatoire sympathique », finit-il par dire en se levant et en nous raccompagnant jusqu’à la sortie. 

À défaut de l’avoir vraiment entendu le dire, nous resterons sur ces mots que Debray écrit quand il parle de résurrection : « On peut toujours garder espoir. »