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© Corentin Fohlen / Le Grand Continent
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Au cours de ses entretiens avec Numa Sadoul, qui viennent d’être publiés, Riad Sattouf confie adorer les Schtroumpfs. L’œuvre de Peyo est rarement citée en des termes si laudatifs, rarement autant prise au sérieux. Riad Sattouf apprécie la charge névrotique et la petite folie que dégagent les histoires des Schtroumpfs. Prenons Le Schtroumpfissime, album dans lequel le Grand Schtroumpf doit s’absenter quelque temps du village. Pour le remplacer, l’un des Schtroumpfs est élu chef, provisoirement. Il dérive, il dévisse, et devient vite un tyran entouré de courtisans terrorisés, eux-mêmes odieux avec leurs subalternes. C’est est une étude lumineuse de l’exercice du pouvoir et des névroses qu’il convoque : soumission, docilité grimaçante. Les six volumes de L’Arabe du futur publiés entre 2014 et 2022 (Allary), sous-titrés Une jeunesse au Moyen-Orient, se lisent eux aussi par moments comme une œuvre politique, un document sur le Moyen-Orient, sur la Libye et la Syrie des années 1980 en particulier.
Riad Sattouf est né en 1978. Enfant, il a passé plusieurs années en Libye et Syrie (à Ter Maaleh). Son père, libyen, était un universitaire panarabiste ; sa mère est bretonne. Ils sont rentrés en France et en 1992, le père est reparti en Syrie en vidant les comptes en banque et en enlevant le plus jeune des trois enfants, Fadi, qu’il a gardé avec lui en Syrie en faisant du chantage à la mère : pour revoir son fils, il fallait qu’elle vienne vivre en Syrie. La mère a longtemps essayé en vain de le retrouver et de le récupérer. Ces années furent très difficiles pour tous les enfants. Moi, Fadi, le frère volé (2024, Les Livres du Futur) est le premier album d’une série consacrée à cette tragédie.
Riad Sattouf arrive à 11 heures à notre rendez-vous dans un café situé près de la Maison de la Radio. Le dessinateur est attendu sur France Culture à l’heure du déjeuner. Sattouf est très observateur, à l’affût des signes de la comédie de la vie. Il est rigolard, comme s’il avait un temps d’avance sur nous. Son intelligence analytique est constitutive de son génie artistique ; elle nourrit son humour. Il est très sensible aux odeurs et facilement gêné par certaines d’entre elles : « Je trouve qu’il y a des gens qui sentent très mauvais et qui semblent l’ignorer complètement. Ou alors ils s’en fichent, je ne sais pas. Quand j’étais jeune, je me souviens par exemple de certains auteurs et autrices de bandes dessinées qui ne mettaient jamais de déodorant. Dans les festivals, par exemple. Quand ils dédicaçaient, il y avait des foules compactes autour d’eux, des gens qui se pressaient pour avoir un dessin, et personne ne semblait remarquer l’odeur fétide. Moi, à côté d’eux, j’étais à deux doigts de m’évanouir. Je ne comprenais pas comment les gens pouvaient rester là, dans cette atmosphère, en disant : ‘Oh, c’est beau ce que vous faites !’ Je suis très sensible aux mauvaises odeurs. » Il marque une pause, avant d’ajouter très sérieusement comme s’il voulait tester d’emblée notre sens de l’humour : « J’en ai senti une tout à l’heure, juste devant le café, qui émanait d’une poubelle, une odeur très spéciale. Peut-être y avait-il des restes humains à l’intérieur ? On devrait prévenir la police ? » On lui répond immédiatement que c’est possible, il est rieur et pour surenchérir, il se lève de sa chaise pour nous sentir : « En tout cas, vous vous n’avez pas de souci à vous faire : vous sentez très bon. »
La réussite de ces entretiens avec Numa Sadoul tient à leur fluidité. Ils ont le naturel d’une conversation entre deux amis réglés sur la même longueur d’ondes : « Numa Sadoul a été le premier à faire un grand livre d’entretiens avec Hergé. Et dans ce livre, Hergé se livre beaucoup plus qu’il ne le fait, consciemment en tout cas, dans ses albums. Mais ce sont surtout les entretiens de Numa avec Mœbius qui m’avaient énormément marqué. J’admirais profondément Mœbius à l’adolescence. Je voulais être lui, en fait. C’était un génie absolu du dessin. Il avait des visions, une façon d’utiliser les couleurs, les perspectives, de représenter des mondes imaginaires, qui était stupéfiante et hypnotisante. Quand j’étais adolescent, on n’avait d’informations sur rien, Internet n’existait pas. On ne savait pas comment vivaient les auteurs de bandes dessinées. Je n’avais aucune idée de leur quotidien, de ce qui se passait dans leur tête, de la façon dont ils construisaient une bande dessinée de A à Z. J’ai trouvé toutes les infos dans les livres de Numa Sadoul. Aujourd’hui, sur Instagram, il y a dix mille auteurs qui se filment en train de dessiner, qui parlent de leur vie. Ils montrent leurs techniques, leurs dessins, leurs lectures, leurs voyages, leurs difficultés. On peut tout voir, tout savoir. »
Cela n’intéresse pas Sattouf ; il faut du mystère. « À l’époque, les livres de Numa Sadoul étaient pratiquement les seuls documents qui permettaient d’entrer dans la tête de ces auteurs. Dans celui avec Mœbius, ils parlent de tout. De leurs lectures, de cinéma, de drogue, de leurs expériences personnelles. Et moi, assez bêtement, je me suis mis à vouloir reproduire tout ce dont ils parlaient. J’ai lu les mêmes livres, regardé les mêmes films. J’ai même essayé de prendre de la drogue, mais ça n’a pas très bien marché heureusement. L’œuvre de Mœbius possède une dimension onirique et surréaliste extrêmement puissante. Et je trouvais ça très émouvant de l’écouter raconter son système, de pouvoir découvrir ce qui se passait dans sa salle des machines. De comprendre comment tout ça se fabriquait. »
Numa Sadoul a connu aussi Franquin et il était un grand ami de Georges Brassens. Il raconte à Riad Sattouf une journée qu’il passe chez Brassens en slip, parce que son pantalon a été éclaboussé par de l’huile : « Parler avec Numa Sadoul, c’est un peu comme avoir accès à un voyageur temporel. Il a connu une époque qui me paraît aujourd’hui incroyablement lointaine, une époque que j’ai à peine entreaperçue à travers mes grands-parents. Il a rencontré des gens qui appartiennent à la mythologie française. Et moi, j’ai envie de savoir comment ils étaient réellement. Par exemple, est-ce que Brassens disait du mal des autres ? Est-ce qu’il était jaloux ? Est-ce qu’il était mesquin, parfois ? Que sentait-il ? Ce sont des choses qui m’intéressent énormément. »
Si l’on demande à Riad Sattouf de présenter sa propre salle des machines, la façon dont lui viennent les dessins, le texte, l’organisation d’une planche, il répond en s’appuyant sur ce qu’il voit derrière notre dos, à travers la vitre du café : « Si je veux dessiner quelque chose qui se passe dans le monde réel, par exemple ces deux personnes qui marchent de l’autre côté de la rue, là, je vais forcément transformer un peu ce que je vois. Je vais augmenter la taille du ventre du monsieur, par exemple. Ou accentuer sa façon de marcher. Il faut que ça devienne un peu intéressant à regarder. Que ce soit une scène réelle ou une histoire qui me vient à l’esprit, j’ai besoin qu’il y ait quelque chose de drôle qui se passe. Il faut qu’il se passe un petit truc marrant. C’est ce que j’adore chez Hergé. Dans ses dessins, l’humour est partout. Dans les personnages, dans les attitudes, dans les détails les plus insignifiants, dans les décors quasi vides. Il y a une espèce d’émerveillement enfantin à dessiner un bonhomme qui marche avec une canne. Rien que ça, ça peut être drôle. Pour moi, un dessin doit être agréable à regarder, ou alors il faut qu’on puisse y lire une petite histoire. Même dans un détail minuscule. »
Lorsqu’il crée un personnage, il entend sa voix dans sa tête : « J’ai une assez bonne mémoire auditive. Quand quelqu’un m’a marqué, d’une manière ou d’une autre, je peux assez facilement retrouver sa façon de parler, ses expressions, son rythme, son accent. Ça m’aide beaucoup pour écrire des dialogues. J’adore les imitateurs, par exemple, Laurent Gerra me fascinait ado. Je sais que tout le monde n’aime pas forcément les imitations. Et j’adore les accents. Je pourrais écouter quelqu’un parler pendant des heures simplement parce que j’aime sa façon de prononcer certains mots. » Illustration, si l’on ose dire, immédiate : voici que Sattouf se lance dans une grande imitation d’Hergé. D’autres suivront.
Son talent est, entre autres, de révéler ce qui est derrière ou sous les choses : les infimes mouvements d’humeur, les craintes, les légères vexations. Dans L’Arabe du futur, il se rend chez une psychanalyste, et les séances avec cette femme l’aident : « D’après ce que j’ai compris de la psychanalyse, et d’après la modeste expérience que j’en ai eue, le monde est compris par l’esprit humain comme un ensemble de signes et de mises en scène, de symboles. Tout peut être interprété comme une mise en scène, un peu comme au cinéma ou dans une bande dessinée. Il y a du sens partout. Dans les gestes, dans les postures, dans la façon dont les gens se présentent aux autres. Et c’est vrai que j’ai tendance à chercher à décrypter un sens dans tout ce que j’observe. J’avais été énormément marqué par les cours de mise en scène que j’avais suivis à l’École des Gobelins. Je venais d’un milieu qui n’était pas cultivé du tout. Chez moi, personne ne lisait de livres. On ne se posait pas de questions sur la fabrication des images. On ne se demandait pas pourquoi certains films ou certaines bandes dessinées étaient beaucoup plus puissants que d’autres. Par exemple, pourquoi les séries télévisées d’AB Productions me semblaient-elles si mauvaises, si plates, alors que Blade Runner me paraissait absolument extraordinaire ? Je ne comprenais pas pourquoi. Et aux Gobelins, grâce à un professeur extraordinaire, j’ai découvert qu’il y avait derrière chaque image une quantité incroyable de techniques, pour insuffler une sorte d’inconscient au film, basés sur des choix de mise en scène. Le cadrage, la focale, la disposition des personnages, les décors, la lumière… Tous ces choix produisent des effets sur le spectateur, sans qu’il en ait nécessairement conscience. Mais cela renforce le propos. »
Ce professeur extraordinaire s’appelle Alain Monclin. Sattouf décide de se lancer dans une nouvelle imitation qui oscille entre Jean-Michel Apathie et Didier Deschamps : « Dans Blade Runner, par exemple, au début du film, l’assistante de Tyrell est un robot qui arrive en marchant de loin. Elle est filmée avec une courte focale, ce qui fait qu’elle marche, mais en réalité, elle n’avance pas : elle ne grossit pas, elle semble faire du surplace. » Sattouf reprend sa voix normale. « Quand on regarde, on ne s’en rend pas forcément compte, on se dit elle qu’elle est en train d’arriver. Mais en même temps, on ressent un truc étrange. » Il reprend la voix du professeur : « C’est typiquement fait pour que le spectateur comprenne, mais inconsciemment. »
Riad Sattouf ajoute qu’il en va de même en peinture, en bande dessinée ; dans tous les arts visuels. « On peut, en tant qu’artiste, orienter la lecture inconsciente que quelqu’un va faire de notre œuvre. Quand j’ai compris ça, ça a été une révélation. J’avais l’impression de découvrir une sorte de super-pouvoir. Et c’est un super-pouvoir qu’on peut décider de développer, de pousser très loin, ou au contraire de ne pas utiliser du tout. »
Sa pratique artistique cependant n’est pas thérapeutique et ne soigne pas ses blessures : « C’est vrai qu’il y a dans le dessin une forme d’émerveillement, une espèce d’hypnose apaisante un peu enfantine. Je le ressens encore aujourd’hui quand je regarde les originaux d’un dessinateur que j’admire. Un très beau dessin original, pour moi, c’est presque une apparition surnaturelle. Il y a quelque chose de miraculeux dans le fait qu’un être humain ait pu produire ça avec sa main. Dessiner peut provoquer chez moi une émotion extrêmement positive, que je ressens assez rarement ailleurs dans la vie quotidienne. » Et écrire ? « Écrire une histoire, en revanche, c’est très pénible. Et ça devient même de plus en plus difficile, parce que j’ai de plus en plus de lecteurs et de lectrices. Je n’ai pas envie de les décevoir. Je suis aussi en compétition permanente avec moi-même. J’ai envie que chaque nouveau livre soit meilleur que le précédent. Donc ce n’est pas forcément une activité qui apaise. »
En 2025, il a illustré Terre des hommes d’Antoine Saint-Exupéry (Gallimard). Début novembre 2026 sortira Vol de nuit, illustré par lui, toujours pour les éditions Gallimard : « J’adore l’aviation, les aviateurs, depuis que je suis enfant. J’ai rencontré des écrivains très célèbres avec lesquels j’aurais pu travailler, dont j’aurais pu illustrer les textes. Mais quand j’étais ado, j’ai tellement aimé Saint-Exupéry que j’avais envie de réaliser ce rêve-là en particulier et de faire des dessins pour lui. Enfant, je rêvais de voler avec la Patrouille de France. J’étais fasciné par les figures qu’ils dessinaient dans le ciel. Je trouvais ça incroyablement puissant et apaisant. Il y avait quelque chose de presque surnaturel dans ces avions qui évoluaient ensemble, dans ces signes qu’ils traçaient au-dessus de nos têtes. Le livre Un mythe moderne de Carl Jung, analyse très bien la stupéfaction et les inspirations que peuvent faire naître dans l’esprit humain les signes dans le ciel. » Lorsque Riad Sattouf a un rêve (et il en a beaucoup), il cherche à l’accomplir. Voici comment il s’y prend : « Quand Terre des hommes est sorti avec mes illustrations, j’ai envoyé un exemplaire aux membres de la Patrouille de France. Je me disais que tous les pilotes devaient forcément admirer Saint-Exupéry. Et je ne m’étais pas trompé. Ils étaient très contents de recevoir le livre. Ils m’ont invité à venir les voir, et de fil en aiguille, j’ai fini par participer à un vol du 14 Juillet. Pour moi, cet événement a été quelque chose de surnaturel. Comme si la réalité m’envoyait des signes. C’est un peu la même chose avec Numa Sadoul. J’admirais ses livres depuis mon adolescence, et des décennies plus tard, je me retrouve à faire un livre d’entretiens avec lui. Quelle étrangeté ! Il y a quelque chose d’assez mystérieux dans la façon dont certains rêves d’enfant finissent par se réaliser. »
Riad Sattouf aime regarder le ciel, mais il n’en oublie pas pour autant le présent, au contraire. Il regarde autour et devant lui. Il n’est pas inquiet. « Je suis plutôt optimiste de tempérament. Le futur ne m’inquiète pas particulièrement, je le vois même assez positivement. Avec l’intelligence artificielle, j’ai l’impression que le pire qui pourrait nous arriver, ce serait qu’elle décide de couper l’électricité. C’est ce que je ferais pour me débarrasser de l’humanité si j’étais une IA ! Ou de se la réserver à elle-même. Qu’elle nous dise : ‘Bon, maintenant, l’électricité, Internet, c’est pour nous. Vous, vous n’y avez plus accès. Retournez dans la nature un peu.’ »
Craint-il les progrès de l’IA, notamment pour son travail ? « Pour le moment, je n’ai pas vraiment l’impression que l’intelligence artificielle pourrait m’aider à faire mes bandes dessinées, et encore moins me remplacer. Je n’ai jamais vu une intelligence artificielle capable de dessiner comme moi. J’ai fait l’expérience, d’ailleurs. J’ai donné un de mes dessins à une IA et je lui ai demandé de dessiner dans mon style. » Résultat : « Elle m’a répondu, de façon très convenue, qu’elle ne pouvait pas le faire pour des raisons de droits d’auteur. Je lui ai expliqué que c’était moi, l’auteur, et que je lui donnais l’autorisation. J’ai insisté. Elle a fini par produire quelque chose, mais ce n’était pas du tout satisfaisant. »
L’usage qu’il fait de l’IA est alors totalement différent, personnel plutôt que professionnel. Pour Sattouf, la machine est moins Hergé que Socrate. « En revanche, j’utilise assez souvent l’IA comme une sorte de super-papa. Je dis ça parce que mes enfants me posent des questions sur absolument tous les sujets. Ils sautent du coq à l’âne en permanence. Ils veulent savoir comment fonctionne une étoile, pourquoi tel animal fait telle chose, comment on fabriquait les épées au Moyen Âge… Et moi, j’ai exactement le même rapport avec l’intelligence artificielle. Je lui pose toutes les questions encyclopédiques qui me passent par la tête à longueur de journée… »
Sociologue, Riad Sattouf est également à sa façon un analyste politique. Ce qu’il a écrit sur l’antisémitisme au Moyen-Orient a sans doute incité des gens à venir lui demander de s’engager politiquement : « Oui, il m’est arrivé d’être sollicité par des hommes ou des femmes politiques, mais pas tellement, en même temps. Ce qui est la preuve qu’ils ne sont pas si brillants que ça, moi j’adorerais m’avoir comme conseiller. » Il nous regarde en riant. Il est soucieux des réactions de son public, en direct. « Mais en vrai je n’ai pas envie de faire ça. J’ai des opinions politiques, évidemment, comme tout le monde, mais j’essaie de les garder pour moi. Je suis assez mal à l’aise avec les livres très idéologiques, les œuvres dont les auteurs cherchent avant tout à défendre une cause. Je n’ai pas envie de défendre une idéologie dans mes bandes dessinées. J’ai envie de raconter des histoires qui montrent la vie sous le plus de facettes possibles. » Et puis les hommes et les femmes politiques qu’il a rencontrés lui ont semblé légèrement dérangés. « Ils m’ont fait un peu peur, à chaque fois, quels que soient leurs bords. Je pense qu’il faut être légèrement givré pour vouloir faire ce métier. C’est très mystérieux, comme vocation. »
On l’aura compris, les politiques ne sont pas trop sa tasse de thé. Ce qu’il aime vraiment ? « Raconter ce que j’ai vu, essayer d’en faire un récit avec du sens. Par exemple, quand je faisais la vie secrete des jeunes, ou Pascal Brutal, on me disait parfois à l’époque que j’éxagérais, que je voyais tout en noir… Alors que c’est devenu notre réalité aujourd’hui ! C’est très amusant de mon point de vue, à observer. Par exemple, quand j’étais enfant, je pensais que tout le monde savait qu’en Syrie, dans mon village en particulier, il existait une haine extrêmement profonde des Juifs et d’Israël. Pour moi, c’était une évidence. J’ai grandi au milieu de ça. Et quand je vois aujourd’hui le retour de la haine des Juifs, mondiale, sur les réseaux c’est effrayant ce qu’on peut lire, j’ai l’impression de retrouver des choses que j’ai connues enfant, qui nous rattrapent. C’est stupéfiant et terrifiant à observer. »
Sattouf est visionnaire. Prenons La Vie secrète des jeunes ou Pascal Brutal, héros masculiniste qu’il a inventé au début des années 2000, avant que les masculinistes ne soient si nombreux, si présents, si nocifs. « La façon dont on lutte contre le patriarcat ou le masculinisme est un autre sujet qui m’intéresse. Dans les pays occidentaux, il existe une lutte très importante contre le patriarcat. Mais j’ai parfois l’impression que cette lutte refuse de regarder certains endroits où il s’exerce pourtant de façon extrêmement violente. Ça me fait penser à quelque chose que j’avais lu sur le virus Ebola. J’avais découvert que certaines personnes qui survivent à Ebola peuvent conserver le virus dans certaines parties de leur corps, même après leur guérison. Le système immunitaire a réussi à maîtriser l’infection, mais le virus peut persister dans des zones où il est moins accessible aux défenses immunitaires. Dans les yeux, par exemple. Il reste là, caché, et dans certaines circonstances, il peut réapparaître. » Le paradoxe est éloquent, difficile de trouver meilleure image. Il sourit, il continue. « Je trouve que c’est une métaphore assez intéressante de la façon dont certaines sociétés traitent leurs problèmes. On croit s’être débarrassé de quelque chose. On pense avoir vaincu une idéologie, une forme de violence, une façon de penser. Mais en réalité, elle est toujours là. Elle s’est simplement réfugiée dans un endroit où l’on ne veut pas ou n’ose pas regarder. Elle est cachée derrière nos yeux. Et un jour, elle ressort. »
De la masse des hommes politiques « légèrement dérangés », il sauve De Gaulle. Il n’a pas vu les deux films d’Antonin Baudry, il le regrette et s’en explique : « Je ne vais presque plus au cinéma hélas. Avec l’âge, je crois que supporte de moins en moins le concept d’humains enfermés ensemble dans une pièce. Dans une salle de cinéma, j’ai l’impression de retrouver tout ce qui s’effondre lentement dans la société : le désintérêt et l’ignorance de l’autre, les gens regardent leur téléphone, discutent, ne comprennent rien au film, bouffent hyper fort… Quand j’étais plus jeune, dès que quelqu’un parlait, un autre spectateur lui demandait de se taire ou faisait chut. Aujourd’hui, parler pendant le film semble être devenu parfaitement naturel. Faire une remarque semble même être devenu dangereux… Je suis mal à l’aise, enfermé dans cet espace avec tout le monde. »
Il voit notre étonnement, il décide de poursuivre en redressant le col de sa chemise et en prenant un air fier, non sans ironie : « Depuis que mes livres ont eu du succès, je me suis offert une super installation chez moi, ce qui me permet d’éviter les salles… Je peux parler tout seul, regarder mon téléphone et manger sans déranger personne. » Il est quand même allé au cinéma récemment. « Le dernier film que j’ai vu au cinéma, c’était Dune 2, que j’ai adoré. J’étais en Bretagne, dans un multiplex ultra-moderne en banlieue sous la pluie. J’avais choisi une séance à 15 heures, en semaine. J’étais tout seul dans la salle. Je m’étais acheté un Cornetto et j’étais installé à la distance idéale de l’écran. C’était un moment absolument génial. »
Riad Sattouf a une intelligence de la jeunesse ; une sensibilité extrême à l’enfance. Il perçoit et restitue comme peu de dessinateurs, comme peu d’écrivains et peu de scénaristes (Cédric Klapisch a eu ce don dans Le Péril jeune, en 1994) le comique involontaire et volontaire, l’énergie, la lucidité, les pulsions des plus jeunes. À Numa Sadoul, il dit dessiner des saynètes sur la jeunesse pour montrer tout ce que les adultes ne voient pas : la brusquerie ou la violence, les chagrins, les humiliations, les mises en danger, les rires.
Le dessinateur esquive les questions personnelles qu’on lui adresse. Il a écrit une série autobiographique qui s’est vendue à plusieurs millions d’exemplaires, mais on ne sait rien de sa vie privée actuelle. Il habite entre Paris et la Bretagne, il a des enfants, il a créé sa propre maison d’édition, Les Livres du Futur en 2024 : c’est à peu près tout ce qu’on sait. Il botte en touche et ne parle pas de lui quand on lui demande si son affection pour les jeunes fait de lui un bon éducateur : « C’est très difficile, d’éduquer quelqu’un. D’ailleurs, je suis assez incapable d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Parfois, des auteurs de bandes dessinées ou des écrivains me montrent leur travail et me demandent des conseils. Je leur dis ce que j’en pense, je leur donne des trucs, mais ils ne suivent jamais mes conseils. » Cela le fait rire. Il nuance : « Bon, je n’ai pas la science infuse, évidemment. Mais sur certains sujets, j’ai quand même quelques convictions. Quand j’ai commencé à dessiner, je n’ai pas poussé mon intelligence beaucoup plus loin que de me dire : ‘Hergé dessinait comme ça, je vais essayer de faire pareil.’ Je regardais comment il faisait et j’essayais de reproduire ce qu’il avait fait. Je crois qu’on ne peut pas décider d’éduquer quelqu’un. C’est la personne en face qui doit avoir envie d’apprendre quelque chose de vous. Si elle n’a pas envie de vous écouter, vous pouvez lui expliquer ce que vous voulez, ça ne sert à rien. »
Jeune, il a lu Mémoires d’outre-tombe et il en parle à Numa Sadoul : « Chateaubriand m’a énormément marqué, un peu comme Saint-Exupéry. Ce sont des auteurs dont les œuvres me paraissaient monumentales, presque intouchables. Je pensais que ce serait très difficile à lire. Et finalement, j’ai découvert que leurs livres étaient assez accessibles. Je ne me suis pas senti brutalisé par leur lecture. Chateaubriand raconte sa jeunesse, son enfance, la Révolution française, les gens qu’il a rencontrés. Évidemment, je voyais bien son côté contre-révolutionnaire, ses opinions politiques, mais ça ne l’empêchait pas de dire des choses très justes sur les êtres humains. Et surtout, je le trouvais très drôle. » Pense-t-il à un passage en particulier ? Il attendait la question. « Par exemple, quand il raconte sa présentation au roi de France, c’est extrêmement amusant. C’est essentiellement l’humour qui me guide chez les auteurs. Quand je sens qu’un écrivain est capable de rire de lui-même, de trouver drôle ce qui lui arrive, je me sens immédiatement proche de lui. »
Et pourquoi ne pas illustrer Chateaubriand ? L’idée l’amuse. Il nous confie qu’il voit des dessins quand il lit. Peut-être même quand il regarde autour de lui, tout le temps. « Parfois, je me dis de manière mégalomane que je pourrais illustrer les Mémoires d’outre-tombe. » En voilà une bonne idée. Il ajoute, toujours avec son sourire espiègle : « En plus, les droits sont libres. Il n’y aurait personne à payer. »
Comment qualifierait-il les jeunes actuels ? La Vie secrète des jeunes a plus de vingt ans. Il a commencé à l’écrire en 2004, et il a continué à le faire pendant dix ans. Le second volume se terminait sur les attentats du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, dont Sattouf était un collaborateur : « C’est très difficile d’avoir un point de vue général sur les jeunes d’aujourd’hui. Mais je vois bien qu’ils ne sont pas complètement comme nous étions à leur âge. Ils ont un désenchantement terrible. Une des raisons pour lesquelles je suis devenu auteur de bandes dessinées, c’est qu’il y avait un mystère immense autour de ce métier. Je ne savais pas comment on devenait auteur de BD. Je ne savais pas comment les auteurs vivaient, comment ils travaillaient. Il fallait acheter une certaine encre, aller dans une boutique spécialisée pour trouver des plumes particulières, essayer de retrouver celles qu’utilisaient Hergé ou Mœbius. On imaginait qu’un auteur de bandes dessinées avait chez lui une table à dessin spéciale, qu’il passait ses journées à dessiner, puis qu’il apportait ses planches chez un éditeur. L’éditeur trouvait ça bien ou pas. Ensuite, on imaginait qu’il prenait un train Corail pour aller voir l’imprimeur et qu’on leur servait des mets raffinés, car ils étaient auteurs. Et puis, pour une raison complètement mystérieuse, des gens se mettaient à adorer leurs bandes dessinées. Ou à les détester. Tout ça me fascinait. »
Qu’est-ce qui a changé ? « Aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile de créer une mythologie autour de quelque chose. De créer du désir. Je le vois même avec mes enfants. En deux secondes, ils peuvent découvrir les coulisses de n’importe quel métier. Ils peuvent voir comment travaillent les dessinateurs, les cinéastes, les astronautes, les chirurgiens… Il n’y a presque plus de mystère. On peut même voir comment vivent les milliardaires. Et se rendre compte qu’ils s’ennuient, eux aussi. Je me demande parfois comment les enfants peuvent encore rêver. De quoi peuvent-ils rêver ? » Il devient tout d’un coup rêveur, encore plus que depuis le début de notre entretien. « Moi, quand j’étais petit, j’avais énormément de rêves. Je rêvais de métiers, d’aventures, de vies que je pourrais avoir. Puis plus grave et sérieux : « À partir du moment où on a accès à Internet, où on peut tout voir immédiatement, c’est peut-être plus difficile de désirer quelque chose très longtemps. Et puis, aujourd’hui, on comprend assez vite qu’il est plus facile de devenir influenceur que neurochirurgien. Ça change forcément la façon dont on imagine son avenir. »
La veille de notre rendez-vous, il était dans un restaurant et il a observé un jeune serveur « absolument typique de cette génération Z dont tout le monde adore se moquer en ce moment ». On sent que Sattouf va de nouveau se lancer dans une description précise qui flirte avec l’imitation ou le dessin oral. C’est parti : « Il avait une petite coiffure en brocoli, vous voyez, avec les cheveux bouclés sur le dessus. Il était blond, assez maigre, avec un visage un peu émacié, quelques boutons d’acné et des biceps très développés. » Là, il s’arrête et montre sur son bras ce que donnerait le dessin avec effectivement un biceps sur-développé. « Je pense qu’il dépannait des amis dans ce restaurant, qu’il ne devait pas être serveur de métier. C’était la fin du service. Il était derrière le comptoir, en train d’essuyer des verres, et il était méga stressé. On voyait qu’il ne savait absolument pas comment s’y prendre. Il y en avait un autre, à côté, qui regardait son téléphone. Ils avaient l’air complètement perdus. On sentait qu’ils n’étaient pas vraiment à leur place, qu’ils ne savaient pas très bien ce qu’ils faisaient là. Et moi, je trouvais ça très touchant. Je voyais exactement comment j’aurais pu les dessiner. »
Il s’arrête, il regarde dans le vide, peut-être imagine-t-il ce dessin que nous visualisons parfaitement. Il reprend. « De l’extérieur, on aurait pu les trouver complètement incompétents. Ils étaient six ou sept à essayer de faire quelque chose qu’un serveur de soixante ans aurait probablement fait tout seul en deux secondes. » Il conclut : « Mais justement, je trouvais ça émouvant. Je pense que ce n’est vraiment pas facile d’être jeune aujourd’hui. »
Riad Sattouf travaille tout le temps, il continue de rêver de plein de choses. Il veut tout faire. Les idées, les projets et l’énergie ne manquent pas. Il prépare une adaptation sur grand écran des Cahiers d’Esther ; en février sortira le deuxième volume du Jeune acteur, une série consacrée à Vincent Lacoste dont le talent s’est révélé dans Les Beaux gosses (2012). Dans le mensuel Notre Temps, il raconte l’histoire de sa mère, Clémentine, privée de l’un de ses fils et ces dessins constitueront une nouvelle série. Il a envie d’illustrer Mermoz, de Joseph Kessel. L’aviation et l’espace le fascinent : « Dans Les Beaux Gosses, j’avais fait jouer le rôle du professeur de physique par Jean-Pierre Haigneré, qui est spationaute et ancien pilote d’essai. J’adore l’espace, la conquête spatiale ! J’adorerais écrire quelque chose sur ce sujet. Mais peut-être que je ne devrais pas vous le dire, d’ailleurs ! Le mystère est important ! »
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