De l’autre côté à quatre années-lumière
L’histoire extraordinaire de FrrrFFffffrRrrrrrrRrrrrrRRrrrr (2026 - 2608) signée Noham Selcer
Fleur Parsombre s’est éteinte hier, le 8 avril 2101. Elle souffrait depuis longtemps d’une de ces « néo-maladies », que les médecins peinent encore à qualifier, du fait de la rapidité des mutations virales. Les logiciels médicaux n’avaient permis que de déterminer très exactement le moment de sa mort. Aussi, famille et amis sont venus massivement quelques heures auparavant, pour partager avec elle un dernier verre et une dernière parole. J’ai eu le droit d’assister à ce moment à la fois émouvant et très digne, et cette sorte de cérémonie m’a semblé tout à fait caractéristique de son œuvre : un tragique affronté la tête haute, sans chercher à l’amoindrir ou le cacher, pour le surmonter, ou du moins en rendre un témoignage lucide. Le nombre incroyable de personnes présentes nous a rappelé également l’affection que tous lui portaient, ainsi qu’à son œuvre.
Née le 17 octobre 2026, à Bellegarde-sur-Valserine, sa vie a commencé sous les auspices des grands cataclysmes. Son enfance a été entrecoupée par les GCC (Grands Confinements Climatiques). Ses parents, deux enseignants, ont occupé ces confinements en lui lisant une grande abondance de livres et de poèmes, en lui apprenant des langues et en lui offrant, via l’écran d’ordinateur familial, l’essentiel de la culture mondiale, qu’elle dévorait avec avidité. « Je ne connaissais que cela. La culture était mon monde : il n’y en avait pas d’autre. L’été, nous ne pouvions connaître le grand air que par la lecture. », écrit-elle dans son autobiographie, Le Printemps revient. Surmonter le tragique historique fut dès son enfance non un mode d’écriture, mais une obligation existentielle.
Ses premières tentatives littéraires remontent à la plus tendre enfance, mais ses premières publications coïncident avec le début de la Guerre Civile européenne, dont on connaît l’issue terrible. Ces premiers travaux, critiques et poétiques, s’inscrivaient dans la poursuite poétique du début du XXIe siècle : poésie fragmentée, faite de ruptures de syntaxe et d’ellipses, selon un jeu savant. Cette poésie, elle en fait aussi l’analyse, dans son célèbre essai La Clarté à venir. Elle y étudie l’œuvre de Pierre Vinclair, que l’on a redécouverte ces dernières années, et dont elle s’est largement inspirée. Elle écrit ainsi dans son autobiographie : « Toute ma poésie et toute ma pensée poétique sont issues de Pierre Vinclair. » Pourtant, les critiques ont longtemps refusé de reconnaître la filiation entre les deux œuvres, trop obnubilés par le génie certes indéniable de Fleur.
Du chaos de la Troisième Guerre mondiale, elle reste d’abord relativement à l’abri, avec les montagnards du Jura. Elle écrit ses poèmes sur la Source du Groin – ce mince filet d’eau qui lui garantit la survie lors de la terrible année 2052. C’est quand les derniers dirigeants français se réfugient à Grasse qu’elle s’engage à leurs côtés dans les forces de la Lutte finale. La fin du conflit, puis les dures années vécues parmi les ruines, lui ont donné la matière essentielle de son œuvre.
La parution, en 2055 des Événements en est un. Dans une forme épique totalement nouvelle, mêlant tous les registres existants, enchaînant les poèmes d’une simplicité déconcertante et ceux d’une complexité qui donne encore des sueurs froides aux universitaires, elle rend compte dans un style froid et brûlant des années sombres qu’elle vient de traverser. Ce livre, plus long que la Recherche du temps perdu et devenu le livre de sa vie, suit le devenir historique de notre siècle, dans ses horreurs et ses retours de lumière. L’enthousiasme des lecteurs et de la presse a été général. Pour la première fois depuis très longtemps en France, un livre de poésie a soulevé les foules. Avec le cynisme qui parsème parfois son œuvre, elle écrit à ce propos : « Évidemment que les gens sont revenus à la poésie, il n’y avait plus que ça. »
Alors que Fleur Parsombre connaît déjà un succès international, son roman Soleils noirs fait d’elle l’autrice la plus vendue et la plus citée du siècle. Il s’agit du pendant romanesque au cycle des Événements : plus accessible au grand public, plus généreux aussi. La forme du roman familial, trouée par les scènes de folie et de violence, y trouve un élan nouveau, qui inspirera nombre d’auteurs, si bien qu’on parle même désormais d’une « littérature soleil noir ». Tandis que Les Événements réunit L’Iliade et Les Contemplations de Victor Hugo, Soleils noirs rassemble les épopées antiques, Les Trois Royaumes de Luo Guanzhong et les romans de Virginia Woolf.
« Comme Mahmoud Darwich le fit au XXe siècle pour la Palestine, j’ai écrit mes poèmes pour raconter le point de vue de Troie. Cette fois-ci, ce n’était pas à l’échelle d’un peuple vaincu, mais à l’échelle du monde, car c’est le monde entier qui perdit la dernière guerre. Troie brûla, mais, je le sentais, des individus l’emporteraient avec eux et, comme Énée, iraient former de nouvelles cités. L’effondrement n’est pas la fin, mais la dissémination. De cette dissémination, de nouveaux printemps peuvent jaillir. »
C’est en référence à cette citation fameuse que l’époque contemporaine, depuis 2060, est dite des « nouveaux printemps ». Quand on lui a demandé ce qu’elle pensait de cette expression, elle a répondu : « On peut la conserver seulement à trois conditions. Premièrement si l’on considère attentivement le pluriel : nous sommes loin de vivre ce renouveau uniformément, même si le monde a bien sûr gagné en apaisement. Deuxièmement, si le printemps est bien une saison connotée positivement, il ne faut pas oublier qu’il est suivi d’étés violents et, plus tard, d’hivers terribles. Troisièmement, depuis les années 2020, il n’y a plus de saisons. »
Fleur Parsombre a continué à parfaire son œuvre. Si le cycle des Événements est très commenté, celui des Résonances, qui en est comme un écho plus apaisé, est moins connu. Sa poésie y est plus méditative, auto-réflexive, et parfois purement descriptive. Sa série de poèmes « Faire face », dans laquelle elle décrit en détails les visages de proches ou de passants disparus au cours du siècle, mérite d’être relue à nouveaux frais. Son grand volume autobiographique, Le Printemps revient, ne doit pas occulter ses nombreux essais, tels que les Lettres de la Voyante, où son immense érudition se déploie avec un humour constant. Le versant joyeux de son œuvre est contrebalancé par ce qu’on n’ose appeler « sa part sombre », à laquelle appartient notamment Lettres mortes, un roman épistolaire fait de lettres de suicide dont un personnage résume l’atmosphère avec ces mots : « Nous ne sommes plus des Werther, seulement des vers de terre. »
Quelques mois avant sa mort, Fleur Parsombre nous disait : « Maintenant que j’ai survécu au XXIe siècle, je peux mourir tranquille. » Elle est partie la tête haute, dans ce mélange de légèreté et d’extrême sérieux qui la caractérisait. Nous aussi, grâce à elle et à son œuvre, nous avons pu rester à la fois lucides face à notre siècle, et pleins d’espoir d’un horizon meilleur. Le siècle est fini, vive le nouveau siècle. Fleur Parsombre est morte, vive la Poésie.
J’ai regardé un gros cadavre gris
nager tranquille et serein dans le Rhône.
J’avais seize ans et c’était le temps qui
s’écoulait, léger comme un drone armé.
Le cadavre rejoindra la mer,
l’océan, comme je rejoindrai ma vie.
Le drone viendra, je me cacherai
près du mince filet de source fraîche.
Mon père voulait retourner au Fleuve,
il me l’avait dit avant de mourir.
Je haïssais sa sérénité, je
haïssais sa dernière volonté
qui m’obligea à de nombreux dangers.
Mais, regardant son cadavre serein,
je compris cette leçon insensée :
Tout coule et avec tout nous coulerons.
(Fleur Parsombre, Les Événements, Livre 1)
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