Essais

La génération des dernières fois

La tragédie de la première génération de l’eschatocène c’est qu’elle doit sauver un monde qu’elle n’aime pas et trouver sa place dans une civilisation qui l’efface.

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© Victor Litzler

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Alan Silvestri — Avengers Assemble Theme

Chaque génération a dit : devant moi, les ténèbres. Chaque génération a cru naître au moment où le monde mourait. Chaque génération s’est vécue incomprise et pourtant forte d’une mission. Je me souviens de mes vingt ans. C’était un triste mois de janvier. Dans les rues de Paris, des hélicoptères tournoyaient à la recherche des frères Kouachi. Cette même année, Donald Trump descendait d’un escalator pour annoncer sa candidature à l’élection présidentielle, le Premier ministre britannique proposait un référendum sur l’Europe, des attentats ensanglantaient la France, la diplomatie internationale tentait de contenir le conflit en Iran à Vienne, l’invasion russe du Donbass à Minsk, le réchauffement climatique à la Cop de Paris. Contenir le réchauffement sous les deux degrés : cette phrase de l’Accord de Paris sonnait comme une devise. L’inévitable désastre devait être contenu. J’ai eu vingt ans quand il était encore temps d’empêcher le monde de se défaire. 

La jeunesse dure tant que des premières fois vous arrivent. À ce titre, la jeunesse n’est pas le début de la vie. Elle est une disposition d’esprit. Que veut notre jeunesse qui a fait irruption ces dernières semaines dans la vie politique et sociale du pays ? Bien heureux qui sait parler pour elle. Pourtant, renoncer à être son ventriloque n’interdit pas d’essayer de comprendre sa condition. « Bismillah c’est les ténèbres ». Parodique, la phrase proclamée dans les manifestations a pris un sens politique. Pour notre jeunesse aussi, le présent et l’avenir ne sont que ténèbres et menaces. 

Cette génération éprouve un malheur qu’elle n’a pas inventé : exister dans un monde qui n’est pas fait pour elle. Comme les romantiques du XIXe siècle, arrivés après les épopées et les guerres, elle se sent née trop tard dans un monde trop vieux. Mais cette génération n’a pas la mélancolie de Musset. Cette génération regarde avec effroi les révolutions du capitalisme – mais elle ne cherche pas comme les symbolistes du XIXe siècle le sens du monde dans les délices mystiques. Cette génération confinée pendant l’épidémie éprouve le sentiment d’un traumatisme collectif qui lui a ravi son insouciance et ses plus belles années. Mais elle n’en a pas retiré comme « Ceux de 14 » après la Grande Guerre un nihilisme blême et une cécité coupable. Cette génération parle la langue du progrès, enjoint à ses camarades de courir car le vieux monde est derrière elle, veut l’égalité pour les femmes et les hommes, et mêle son destin à ceux d’autres peuples sur la terre. Mais elle n’est pas la génération de Mai 68, enfants du « baby-boom », optimistes et nombreux, qui par la force du nombre parvenaient à expulser leurs parents des places de contrôle et d’autorité. Cette génération a vécu la fin d’un système, craint pour la pérennité de la vie sur terre, mais n’est pas devenue assez désabusée pour le punk ou le no future. Cette génération a grandi derrière les écrans plutôt que dans les jardins d’enfants, avec pour jouet des algorithmes – mais contrairement aux geeks inventifs à l’esprit universel, elle en est ressortie déprimée, atteinte de maladies psychiatriques sévères. Cette génération possède au fond trois différences qui la retranchent de toutes les cohortes passées. 

Elle arrive d’abord après les Millenials. À eux – à nous ! – fut serinée la fin de l’histoire. Certes nous avions vite perdu nos illusions. Nés entre la chute du Mur et celle des Tours jumelles, nous avions bien compris que l’histoire était sortie de son sommeil. Pour ceux venus après nous, il n’y a pas eu de prélude. Ils ont été jetés dès leur naissance dans une ambiance de fin du monde. Quelqu’un né en 2010 n’a connu d’autre paysage que ce triste film : crise financière, incendies, canicules, guerres, épidémies. Et puis, la haine, les colères, les luttes, les raidissements politiques. Et toujours, le pressentiment que nos années vingt étaient comme les années trente de l’autre siècle. De 2000 à 2026, d’une génération à l’autre, nous sommes passés de la fin de l’histoire à l’histoire de toutes les fins. Fin de la paix, de la démocratie, du monde. Si l’on parle d’anthropocène pour décrire le bloc de siècles où l’Homme domine le monde, et d’eschatologie pour désigner l’étude de la fin du monde, nous sommes dans l’eschatocène. C’est l’époque de la sortie de toutes les époques.

Cette génération est aussi ce que les générations précédentes n’étaient pas : une espèce en voie de disparition. Ce furent les romantiques qui inventèrent les malheurs des enfants du siècle parce qu’ils étaient les premiers confrontés à la question de choisir leur vie d’adulte, dans une société où la Révolution avait retiré les places et les ordres. Deux cents ans plus tard, c’est l’inverse. Dans des sociétés vieillissantes et qui ne font plus d’enfants, cette génération a devant elle le vertige de l’anomalie statistique. La réduction du nombre de postes dans l’Éducation nationale, logique d’un point de vue démographique, devient l’un des motifs de colère. Parce que c’est le moment où cette génération se rend compte qu’au sens propre comme au sens figuré, elle compte de moins en moins. Cette génération vit non seulement avec la fin du monde. Elle vit aussi avec la fin des bébés, un retournement démographique qui menace de signer sa mise en minorité politique au profit des citoyens les plus âgés. 

Cette génération inaugure enfin le monde de l’intelligence artificielle devant lequel elle éprouve deux sortes de peur légitime.

La première est d’ordre économique. C’est l’angoisse devant le chômage de masse né de la substitution des travailleurs par les machines. En Chine, avec le développement de l’IA et de la robotique, le chômage des jeunes atteint sans doute un quart de la population. Peut-être est-ce un chômage frictionnel qui s’atténuera le temps venant. Il reste que – pour parler en termes marxistes – cette nouvelle révolution du capitalisme provoque par la mécanisation des métiers, un déplacement de la valeur du travail vers le capital, une concentration des richesses et une propagation des inégalités. Il ne suffit pas qu’à long terme un nouvel équilibre soit trouvé. La simple anticipation de cette hypothèse de chômage massif suffit à faire descendre dans les rues une jeunesse tenaillée par le doute au moment de s’engager dans une voie professionnelle. Ces jeunes vivent une expérience radicale par son ampleur et son étendue : la fin des métiers dont ils avaient rêvé ou auxquels ils s’étaient résignés. 

La seconde angoisse est d’ordre métaphysique car l’IA va très vite et qu’elle touche à des domaines singuliers. D’abord, la technologie connaît des bonds fantastiques. André Malraux notait qu’il y avait eu davantage de ruptures technologiques pendant le vingtième siècle que pendant les deux mille ans précédents : « Si les grands Pharaons avaient dû parler à Napoléon, ils auraient parlé de la même chose. Bien sûr, l’armée française était plus étendue que l’armée de Ramsès. Mais c’étaient les mêmes ministres, les mêmes finances, la même guerre. Alors que si Napoléon devait parler sérieusement avec le président des États-Unis, ils ne sauraient plus de quoi parler en commun ». De l’Égypte antique à la France du XIXe siècle, le monde évoluait dans une même sorte de civilisation agraire antérieure à l’irruption de l’électricité ou de l’arme atomique. Nous vivons une accélération technologique si forte que nous changeons de civilisation. Ce n’est pas seulement entre Napoléon et Kennedy qu’un rideau est tombé. Ni entre nous et nos parents. Ou entre nous et nos enfants. C’est entre nous de l’année dernière et nous de demain matin. Nous devenons à nous-mêmes notre propre ancêtre. 

Cette révolution industrielle et technologique est en outre spéciale parce qu’elle rend duplicables et accessibles les privilèges de l’esprit humain. En cela, elle révoque la particularité de l’Homme. Dans le slop et les prompts des machines, l’intelligence artificielle fait advenir la fameuse prophétie de Michel Foucault « L’homme s’effacera, comme à la limite de la mer, un visage de sable ». L’intelligence artificielle voue à la brocante des pans entiers de notre activité sociale et des activités tenues pour le privilège des hommes. Elle apporte aussi son lot de progrès. La Silicon Valley nous propose de renoncer au travail salarié et promet de guérir toutes les maladies. Ces tableaux d’une humanité future délivrée des contingences sont parfois merveilleux et souvent déchirants. 

Ainsi triomphe partout la certitude que nous faisons tant de choses pour la dernière fois. Cette génération est bien celle de toutes les fins. La fin du monde par les violences de l’histoire et le dérèglement du climat. La fin de la croissance démographique qui signe la mise en minorité politique de la jeunesse. La fin du travail ou en tous cas la disparition de milliers de métiers à cause de l’intelligence artificielle. La fin d’une certaine conception de l’Homme. La fin de dizaines de choses de la vie que nous aimions et que nous avions aimé apprendre. Parfois pour le meilleur et parfois pour le pire. Tout s’en va, nos repères et nos galères. Les étés tempérés, la démocratie, la littérature, la famille, le cancer, le salariat et la mort – tout cela s’effacera, comme à la limite de la mer, un visage de sable.

Si la jeunesse est le temps des premières fois, cette génération est vouée à vivre les dernières fois. En cela, sa révolte est tragique. Elle résulte d’un divorce entre sa vocation, inaugurer le monde, et son rôle, devoir refermer une civilisation. On est incapables de dire à quoi ressembleront, dans vingt ans, les gens de vingt ans. L’angoisse de notre jeunesse réside dans cette part radicale d’inconnu. Elle est sommée de sauver un monde qu’elle n’aime pas et de trouver sa place dans une civilisation qui l’efface.