Jack Levine est l’un des rares artistes communistes américains à avoir eu un grand succès dans les années 1930. Né en 1915, il s’impose dès l’âge de 20 ans environ – autour de 1935.
Dans le contexte de la crise de 1929, Levine représente un art de gauche – plus précisément, de la gauche américaine. Il est assez proche de la Neue Sachlichkeit, la Nouvelle Objectivité allemande, celle de George Grosz.
Les œuvres de Levine sont relativement répétitives. On y voit attablée la haute société américaine : des banquiers, des journalistes plus ou moins véreux, des hommes politiques plus ou moins mafieux, et certains militaires accompagnés de prostituées, qui se gobergent. Levine est l’auteur d’une peinture forte, souvent très colorée. Presque caricaturale, mais sans jamais vraiment tomber dans la caricature. À l’inverse des artistes allemands de la Nouvelle Objectivité, il ne s’en prend pas à des personnalités réelles. En revanche, il dépeint de façon crue et truculente les travers d’un capitalisme qui s’en met plein les poches. On peut le rapprocher de grands artistes communistes français de l’après-guerre comme André Fougeron.
Son succès tient jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, pendant la chasse aux sorcières, il connaît une forme d’insuccès. Il est sous le feu de vives critiques et surtout marginalisé à cause du Museum of Modern Art (MoMA). Dans ce contexte de guerre froide, Alfred Barr, le directeur du musée, ainsi que la classe politique américaine se mettent à soutenir l’abstraction lyrique à la Pollock, née à la toute fin de la guerre, qui devient alors l’image même de la liberté et le fer de lance de l’Amérique, par opposition au réalisme de type soviétique. Étant notoirement communiste et d’un réalisme outrancier, Levine n’est plus à la mode.
Il fait tout de même partie des artistes envoyés à la grande exposition américaine à Moscou en 1959. On y trouve évidemment un certain nombre d’abstraits – des œuvres de Pollock, notamment. Que choisit d’exposer Levine ? L’œuvre qu’il envoie est extrêmement violente : Welcome Home. Elle représente un banquet avec ces mêmes figures, notamment celle du milliardaire et de la prostituée. La figure féminine y est très maquillée et vulgaire, tandis que les hommes mangent comme des ogres. Souvent, on trouve aussi un homme incarnant l’armée parmi les acteurs de la sauterie.
Eisenhower était absolument furieux que ce tableau circule à Moscou : il considérait que cela donnait des billes à Khrouchtchev pour critiquer les États-Unis. Il s’agissait au contraire, pour ceux qui avaient fait ce choix, de montrer la liberté d’expression et la faculté de critiquer – y compris par l’image –, et ce, jusqu’aux élites américaines.
Election Night, 1969
Election night, s’inscrit dans la suite de ce travail. Il s’agit d’un simple dessin. Un lavis. Il est toutefois typique de son œuvre. Il date de 1969. L’élection dont il est question est celle de Nixon en 1968. Il n’y a pas de portraits précis. Mais c’est une critique assez virulente de la classe politique américaine. Il suffit de regarder les personnages représentés. À droite, la femme apparaît un peu effarée. À l’extrême gauche, un visage probablement féminin, aux lèvres très maquillées, regarde d’un air attentif le personnage central. Dans ce banquet, celui qui attend vraiment les résultats de cette élection, c’est sans doute ce personnage au centre. Debout, un homme barbu l’entoure de ses bras.
Ce lavis est extrêmement proche de tableaux célèbres de Levine, comme Welcome Home. C’en est presque une répétition, en noir et blanc, à l’encre, avec seulement des variantes de détail. Il s’agit toujours de la même image un peu brechtienne de la classe politique attablée et vautrée. Il y a un côté « Bon appétit, messieurs », comme l’affirme Victor Hugo dans Ruy Blas, qui paraît assez évident.
À cette époque, Levine est un artiste singulier. Le fait que son iconographie soit très proche de la gauche allemande d’avant-guerre est très inhabituel aux États-Unis. Après avoir connu un début fulgurant, puis avoir été marginalisé, il est aujourd’hui très peu connu, bien qu’il ait une œuvre importante. Sa réception montre à quel point la construction du goût est fondamentalement politique : le fait que l’on assimile l’art américain de cette époque à la grande abstraction, alors qu’il n’y avait pas que cela, relève d’une construction politique.