Essais

L’Europe est une superpuissance qui s’ignore

Fossiles, malbouffe, désinformation : la puissance mondiale s’est longtemps bâtie sur une « économie de la mort ». Celle de demain reviendra aux nations qui sauront basculer à temps vers « l’économie de la vie ». L’Europe, sans le savoir, en est déjà la première puissance – à condition d’en trouver la niaque et en faire son projet.

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Christo, Floating Piers (projet) dessin, 2014

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Maurice Ravel — Concerto en sol

Pendant que les rares démocraties sont remises en cause par des dirigeants criminels ou faibles, que les dettes publiques dévoilent les inconsciences, que les plus courageux sont abandonnés, que les valeurs se délitent, que les tambours roulent et que des guerres, aujourd’hui régionales, menacent de se fondre en une seule et même guerre mondiale qui pourrait faire des centaines de millions, peut-être même un milliard de victimes, on en vient à oublier une question essentielle : la survie de l’humanité est aujourd’hui en jeu.

Au-delà même des ravages d’une guerre planétaire, nous ne pourrons pas survivre si nous ne nous organisons pas pour échapper au suicide que laissent prévoir les bouleversements écologiques et toutes les autres formes de sabotage de la vie aujourd’hui à l’œuvre.

L’horizon de cette terrible catastrophe nous invite à raisonner par l’absurde. Supposons que la grande puissance de demain continue de se construire, comme celle d’hier, sur une « économie de la mort ». Il faudrait alors admettre qu’un État pourrait devenir une grande puissance, ou le rester, tout en accélérant la destruction de ce sur quoi repose sa puissance et celle des autres : des terres fertiles, une population en bonne santé, la créativité et la liberté, un climat propice à la vie. C’est absurde.

S’obstiner à suivre ce modèle mortifère, c’est se condamner à l’échec. C’est pourquoi nous devons réfléchir à la puissance de demain et nous y préparer dès aujourd’hui, en investissant différemment — non pas seulement par éthique de conviction, mais aussi par éthique de responsabilité.

L’Europe a toutes les chances de réussir cette transformation. Cela exigera une grande énergie mentale, cette force que notre continent a exprimée de mille façons. Certains la conçoivent comme une morsure : la « nhac » gasconne, le « Biss » allemand ou le « mordente » italien. D’autres la situent dans le ventre : le « sisu » finlandais, tout comme les « guts » anglais, renvoie à ce qui se trouve à l’intérieur du corps. D’autres encore la lisent sur le visage : la « grinta » italienne, le regard de celui qui n’acceptera pas la défaite. Et chacun y ajoute son propre mot : le « grit » anglais, la « chutzpah » yiddish, le « filotimo » grec, la « nezlamnist » ukrainienne — ce qui ne peut être brisé.

Les deux économies : celle de la vie et celle de la mort

Toute activité humaine se range dans l’une ou l’autre de deux catégories : soit elle sert, directement ou indirectement, à protéger, nourrir et épanouir la vie, et en particulier celle des générations futures ; soit elle sert, directement ou indirectement, à l’affaiblir, à la détruire, à l’abréger. J’appelle la première « l’économie de la vie » ; la seconde, « l’économie de la mort ». Cette distinction a d’abord des conséquences économiques et politiques. Elle a aussi des conséquences géopolitiques.

L’économie de la vie regroupe toutes les activités utiles aux générations futures (que l’on me pardonne la longueur, nécessaire, de cette liste) : l’énergie durable (renouvelable et nucléaire), la mobilité durable, l’industrie décarbonée, l’alimentation saine, l’agriculture biologique, la protection de la biodiversité, de l’humus et de la nature sous toutes ses formes, la gestion sobre et le partage équitable de l’eau, l’économie circulaire ; la sécurité, la défense, la prévention, la finance durable, l’assurance des risques, l’éducation tout au long de la vie, la culture, l’indépendance de la presse, le développement de l’esprit critique, la protection des libertés publiques, la liberté de la recherche fondamentale, la protection des enfants, le respect des droits des femmes et des minorités, la tolérance, le refus du racisme, l’ouverture aux autres, et enfin l’État de droit et la démocratie.

L’économie de la mort (que l’on me pardonne, là aussi, la longueur de la liste) regroupe les énergies fossiles et tous leurs usages — la mobilité, le plastique, les emballages, les tissus synthétiques ; la malbouffe industrielle, l’artificialisation des sols, le tout-jetable, la destruction des écosystèmes et des espèces vivantes, la désinformation, la censure, l’oppression, les discriminations, l’exploitation des femmes et des enfants ; toutes les drogues enfin, de l’alcool au fentanyl, de la xénophobie à l’antisémitisme, des jeux d’argent à la finance spéculative.

Christo et Jeanne-Claude, The Floating Piers (projet), Lac Iseo, Italie.

L’économie de la mort est aujourd’hui aussi la plus subventionnée : les subventions publiques mondiales aux énergies fossiles sont supérieures aux dépenses mondiales totales d’éducation et atteignent près des deux tiers des dépenses mondiales de santé.

Elle est aussi plus rentable, et plus créatrice de croissance, que l’économie de la vie. Polluer coûte malheureusement beaucoup moins cher que dépolluer, et cela vaut pour mille facettes de l’économie de la mort : épuisement des sols, aliments ultra-transformés, brainrot conçu pour capter l’attention des enfants sur Internet. Bien entendu, ce faible coût est un leurre, valable uniquement à très court terme. La facture à payer plus tard n’en sera que plus lourde, avec toutes les pathologies sociales, physiques et écologiques qu’elle charrie : pandémies, famines, guerres et catastrophes climatiques.

À l’avenir, les puissances de premier rang seront celles qui privilégient dès aujourd’hui l’économie de la vie.

Les biens stratégiques de l’économie de la vie

L’économie de la vie a ses ressources indispensables, qu’il faudra sécuriser comme on le fait aujourd’hui avec les énergies fossiles. Parmi elles figurent évidemment les richesses du sol et du sous-sol : leur disponibilité, mais aussi leur préservation, deviennent un enjeu absolument crucial de souveraineté. Et le bien-être des humains sera, bien entendu, une préoccupation centrale et déterminante des politiques de la vie.

Qui sont aujourd’hui les grandes puissances de l’économie de la vie ?

Une telle grille de lecture doit nous conduire à revoir de fond en comble ce que l’on considère comme la richesse et la puissance des nations. Tout ce qui entre aujourd’hui dans le calcul du PIB mais relève de l’économie de la mort devra en être retranché.

L’Europe est aujourd’hui, sans le savoir, la première puissance de l’économie de la vie. Elle est la seule entité politique à en réunir les prérequis : des systèmes de santé efficaces, une éducation de qualité, une agriculture biologique importante, un souci écologique qui se traduit notamment par un recours intensif au recyclage. Elle compte 17 millions d’hectares cultivés en bio ; l’éolien et le solaire y occupent une part majeure du mix électrique ; l’Allemagne recycle 68 % de ses déchets.

La France, en particulier, est aujourd’hui l’un des pays les plus avancés de la planète sur la voie de l’économie de la vie, sans en avoir pleinement conscience ni s’en prévaloir. Ses enfants figurent, selon l’Unicef, parmi les mieux lotis du monde, juste derrière ceux des Pays-Bas et du Danemark, deux autres pays européens. Elle dispose d’un système de santé universel, d’une recherche scientifique de tout premier plan protégée par la liberté académique, d’une école qui, malgré ses failles, reste gratuite et obligatoire jusqu’à seize ans, et d’une tradition ancienne de protection sociale et de libertés publiques garanties par l’État de droit. Son électricité est à 95,2 % d’origine bas-carbone ; elle est le premier pays européen par la surface cultivée en agriculture biologique ; elle protège un tiers de son territoire par des espaces naturels, dépassant déjà son objectif pour 2030. Tout cela repose sur une stratégie clairement assumée il y a plus de cinquante ans — et aujourd’hui menacée par la tentation, suicidaire, de réduire les budgets de la recherche, de la prévention sanitaire, de l’éducation et de la protection de la nature.

La Chine est, elle aussi, une grande puissance de l’économie de la vie en devenir. Elle reste évidemment très en retrait sur des dimensions essentielles de l’économie de la vie (la démocratie, les libertés publiques, la liberté de la presse, l’esprit critique, le respect de l’État de droit, la protection des sols contre l’artificialisation, l’alimentation saine, la santé, l’éducation, le recyclage, la qualité de l’eau, la liberté de la recherche fondamentale) et demeure le premier émetteur mondial de CO₂ et le premier constructeur de centrales à charbon. Dans de nombreux autres domaines, en revanche, elle obtient des résultats remarquables. Elle a ainsi installé 434 gigawatts de capacités solaires et éoliennes en 2025, portant son parc total à plus de 1 800 gigawatts.

Elle domine la fabrication mondiale de panneaux solaires, de batteries et de véhicules électriques, et elle investit plus que quiconque dans les biotechnologies pour faire naître une industrie alimentaire saine et durable.

Les États-Unis, eux, reculent depuis 2025 sur presque toutes les dimensions de l’économie de la vie, sauf la défense, la recherche et l’innovation. Vingt-sept millions d’Américains demeurent sans couverture santé — et pourtant les dépenses de santé du pays atteignent 18 % du PIB. Pour le reste, le score des États-Unis en matière de libertés publiques, tel que le calcule Freedom House, est au plus bas, et l’administration Trump démantèle les règles environnementales.

Les grandes puissances de demain seront celles qui maîtriseront l’économie de la vie

Les nations qui sauront, les premières, organiser leur transition vers l’économie de la vie tout entière (et non vers sa seule façade énergétique) domineront le monde de 2050, parce qu’elles auront bâti un développement durable, harmonieux, résilient face aux chocs climatiques, sanitaires, sociaux, technologiques et démocratiques qui s’annoncent. À l’inverse, celles qui resteront prisonnières de l’économie de la mort, même si elles excellent dans telle ou telle de ses composantes techniques, seront à terme affaiblies par le coût croissant des catastrophes qu’elles n’auront pas su prévenir, minées par les maladies chroniques, les sols épuisés, l’atrophie de l’esprit critique, une cohésion sociale fracturée, une opinion soumise à la propagande, aux drogues et aux vérités alternatives.

Plus globalement, si l’humanité veut survivre aux bouleversements climatiques, sanitaires, éducatifs, démographiques et technologiques des trente prochaines années, la part de l’économie de la vie dans le PIB mondial devra atteindre au moins les deux tiers d’ici le milieu du siècle, contre moins de la moitié aujourd’hui.

Christo et Jeanne-Claude, The Floating Piers, Lac Iseo, Italie, 2014-16

C’est un chantier immense, sans doute le plus vaste que l’humanité ait jamais entrepris, plus considérable que la révolution industrielle ou la reconstruction d’après-guerre. Il exigera, dans chaque pays, d’agir sur quatre leviers, qu’il faut se garder de hiérarchiser :

– Un levier matériel, qui concerne notre rapport à l’énergie et à la nature : le développement d’une électricité renouvelable et décarbonée ; l’électrification de toute l’industrie ; la généralisation d’une agriculture biologique qui restaure les sols et la vie de l’humus ; la gestion sobre et le partage équitable de l’eau ; la généralisation du recyclage et de l’économie circulaire ; la protection systématique de la biodiversité, des forêts, des zones humides et des océans. 

– Un levier humain : l’investissement dans la prévention. Comment prévenir les différents risques, anciens et surtout nouveaux, auxquels nous sommes confrontés ? Trois familles de risques, au moins, sont à considérer : climatiques, économiques et sociaux. Investir dans l’humain, cela signifie aussi éduquer tout au long de la vie. Cela signifie consacrer plus de ressources publiques à la jeunesse et aux actifs qu’aux retraités, qui auront été mis en situation de pouvoir constituer leur patrimoine.

– Un levier institutionnel, qui touche aux libertés. L’économie de la vie suppose, on l’a dit, un État de droit stable et légitime, capable de garantir, sur plusieurs décennies, la sécurité juridique des investissements, la constance des normes environnementales et sanitaires, et la protection des biens communs contre leur appropriation par quelques-uns. Cet État de droit ne se construit et ne se maintient dans la durée que par la mise en place de moyens crédibles de sécurité et de défense, en particulier contre les agressions numériques ; il suppose la délibération publique, le contrôle du politique par les citoyens et la capacité à empêcher les cartels de l’économie de la mort de capturer durablement les institutions.

– Un levier technologique : la maîtrise de trois technologies clés (biotechnologies, neurosciences et intelligence artificielle) et la réorientation de leurs usages. Les biotechnologies, qui peuvent régénérer les sols, restaurer la biodiversité, mettre au point de nouveaux vaccins et traitements préventifs, ne doivent pas être détournées, comme c’est le cas aujourd’hui, vers des agents biochimiques offensifs ou un eugénisme dérégulé. Les usages des neurosciences doivent impérativement basculer d’une logique de captation de l’attention, qui prévaut aujourd’hui, vers une logique de protection cognitive, d’éducation à l’esprit critique et de santé mentale. Quant à l’intelligence artificielle, elle devra être mise au service de la santé humaine — recherche et diagnostic —, et non de tâches de police et de surveillance, comme c’est le cas aujourd’hui.

Il faudra pour cela des réformes immenses, chiffrées et mesurables, rendant enfin l’économie de la vie plus rentable que l’économie de la mort, dans chacune de ses dimensions :

– une tarification universelle et croissante du carbone ; la fin programmée des subventions aux énergies fossiles ; une fiscalité qui pénalise réellement la surconsommation, l’artificialisation des sols, la destruction de l’humus et le gaspillage de l’eau, et qui encourage à l’inverse l’agroécologie, le recyclage et l’économie circulaire (par exemple en rendant obligatoires, comme le fait déjà l’Allemagne avec succès, la collecte et la valorisation systématiques des déchets) ;

– la réorientation d’une part significative ( au moins le quart) des systèmes de protection sociale vers la prévention plutôt que vers le seul curatif, vers les jeunes plutôt que vers les retraités, en faisant de l’assurance des risques de l’existence un droit universel plutôt qu’un privilège. Il faudra garantir par la loi un financement pérenne et sanctuarisé de l’éducation à tous les âges de la vie et de la recherche fondamentale, à l’abri des pressions de court terme. Il faudra aussi des lois contraignantes protégeant les enfants de l’exploitation politique, familiale, idéologique, religieuse, économique et numérique, et garantissant l’égalité effective des femmes et des minorités dans l’accès aux ressources, à l’emploi et à la représentation politique ;

– une diplomatie de l’économie de la vie, pour promouvoir une régulation internationale de l’intelligence artificielle, des biotechnologies et des neurosciences qui subordonne leur déploiement à des finalités compatibles avec la vie.

Les nouvelles coalitions géopolitiques nécessaires

Aucune nation, pas même les plus puissantes aujourd’hui, ne pourra rassembler seule l’ensemble des ressources et des compétences de l’économie de la vie. Il faudra donc des alliances d’un genre nouveau :

– des alliances minières et industrielles, pour sécuriser dans la durée, et de façon équitable pour les pays producteurs, l’accès aux métaux critiques de la transition énergétique.

– des alliances scientifiques et éducatives, pour mettre en commun les efforts de recherche fondamentale, échanger les talents et diffuser largement les découvertes et les innovations utiles à la vie.

– des alliances sanitaires, pour que chaque pays, jusqu’aux plus pauvres, ait accès aux découvertes et aux innovations médicales.

– des alliances numériques et politiques entre démocraties partageant les mêmes exigences de protection des libertés, des enfants et de l’esprit critique, pour imposer ensemble des règles communes à l’intelligence artificielle, aux biotechnologies et aux neurosciences.

– des alliances de défense, comme celle qui protège aujourd’hui l’Ukraine, tant que des dictatures menaceront des démocraties.

L’Europe peut devenir la première puissance mondiale par l’économie de la vie

Au total, si la Chine a quelques atouts pour devenir le leader mondial de l’économie de la vie, il lui manque l’essentiel : le goût de la liberté. Dans ce contexte, l’Europe peut devenir la superpuissance dominante de l’économie de la vie. Elle aura pour cela quelques réformes plus spécifiques à mener :

1 – renforcer la démocratie dans toutes ses instances ;

2 – assumer pleinement l’effort d’une défense autonome que lui impose la menace directe d’une dictature agressive à ses frontières, tout en refusant que cet effort légitime soit financé au détriment des autres piliers de l’économie de la vie ;

3 – achever l’union de son marché des capitaux et de son marché de l’énergie, pour financer à l’échelle continentale, grâce à son immense épargne aujourd’hui détournée vers les États-Unis, les investissements massifs dans l’économie de la vie qu’aucun État membre ne peut porter seul ;

4 – assumer une diplomatie économique offensive, qui exporte les normes de l’économie de la vie, faisant ainsi de la régulation un instrument d’influence planétaire ;

5 – se doter d’un réseau d’alliances qui lui garantisse la disponibilité des éléments clés de l’économie de la vie qu’elle ne produit pas en quantité suffisante sur son territoire.

Rien de tout cela ne sera possible sans mettre l’énergie mentale des peuples, leur niaque, au service d’un projet nouveau, enthousiasmant : l’économie de la vie.

Rien ne manque plus à l’Europe qu’un projet. Devenir le champion mondial de l’économie de la vie en est un. Cela suppose d’orienter vers cela son énergie mentale, sa niaque. La niaque (sujet auquel je viens de consacrer tout un livre) a toujours été une dimension essentielle, et bien trop méconnue, de la géopolitique.

Une guerre, militaire ou économique, n’a jamais été gagnée par un seul programme d’armement ou par des réformes budgétaires. Il y faut de la résilience, une capacité à absorber les chocs, du courage, du sacrifice, de l’héroïsme : ce que je nomme « la niaque », qu’on peut aussi appeler énergie mentale, ténacité, grit, fighting spirit, grinta, furia, chutzpah. Elle est l’énergie première de toute puissance, bien plus que le charbon, le pétrole, le nucléaire, la puissance de la marine ou la force des armées.

Aucun peuple n’a pu devenir une puissance sans en disposer durablement. Aucun peuple ne pourra le devenir sans elle à l’avenir.

Sans elle, face à la menace, vient le temps de la peur, de la résignation, de la lâcheté, du pacifisme, du défaitisme, de la collaboration avec l’ennemi, du chacun pour soi, de l’effondrement.

À travers l’histoire, seuls les peuples dotés d’une très puissante niaque sont devenus des puissances dominantes. Ce fut le cas, en leur temps, des Vénitiens, des Hollandais, des Anglais, des Américains. De même, seuls les peuples ayant cette niaque ont gagné des guerres : ainsi des Vietnamiens, chez qui elle se nomme « máu chiến » ; des Finlandais, chez qui elle se nomme « sisu », trait identifié comme la source principale de leur résistance aux Russes en 1939-1940. Ainsi, aujourd’hui, des Ukrainiens, qui résistent à un ennemi supérieur en nombre surtout grâce à leur « nezlamnist », leur niaque, bien plus déterminante encore que la taille de leurs armées.

On sait maintenant que la niaque naît de la mobilisation autour d’un projet ou de la prise de conscience d’un danger. Les deux sont aujourd’hui réunis : nous sommes tous confrontés à un ennemi mortel, l’économie de la mort. Et l’économie de la vie est un projet. Le projet d’un continent revenu une fois de plus à l’avant-garde de la civilisation.

Pour le mener à bien, pour basculer à temps vers l’économie de la vie, il faudra donc bien plus qu’un programme technique détaillé : il faudra cette énergie mentale extraordinaire, totale et tenace. Qui l’aura ? Qui saura la transmettre à des peuples drogués par toutes les formes d’illusions ? C’est sans doute la question clé des échéances à venir.