Pourquoi nous allons au concert en masse ?
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Le 1er septembre, le vice-président des États-Unis est apparu dans un podcast d’un animateur évangélique de vingt-deux ans pour parler de la fin du monde avec le ton de quelqu’un qui parle plutôt politique. Il a raconté s’être passionné pour l’eschatologie vers l’âge de dix ou onze ans. Il a déclaré qu’il ne serait pas surpris d’apprendre que l’Antéchrist se promène déjà parmi nous. Il a ajouté qu’en attendant, il s’efforce d’accomplir autant que possible l’œuvre de Dieu. Puis il a prononcé la phrase qui a fait le tour du monde : « Si cela conduit à la fin des temps, tant mieux ; et si cela conduit au contraire à construire un monde qui perdurera longtemps, tant mieux aussi. »
Ces deux hypothèses sont présentées comme équivalentes, et c’est cette équivalence qui mérite notre attention. La passion pour les derniers jours accompagne le christianisme depuis sa première génération et a donné naissance à des lettres, des mosaïques, des cathédrales et au Dies irae ; il n’y a rien de répréhensible à s’y intéresser. Ce qui surprend, c’est plutôt la sérénité avec laquelle la fin et la durée sont mises sur le même plan, comme les deux platines d’une balance qui s’équilibrent.
Il convient de repartir du texte. Apokálypsis signifie « révélation », « mise au jour de ce qui était caché ». Dans la Bible, l’Apocalypse est une connaissance salvatrice, écrite pour des communautés persécutées afin qu’elles ne perdent pas espoir. Le langage courant l’a réduite à un synonyme de catastrophe, et cette réduction a des conséquences très concrètes. Lorsque la fin cesse d’être une révélation de Dieu pour devenir un calendrier à consulter, la théologie cède la place à une technique d’orientation politique.
Il y a neuf ans, suivant une intuition du pape François, nous l’appelions le culte de l’apocalypse dans un essai rédigé avec le pasteur protestant Marcelo Figueroa pour La Civiltà Cattolica. Nous y décrivions une formule simple : combattre les menaces pesant sur les valeurs chrétiennes américaines et attendre la justice imminente d’un Armageddon, l’affrontement final entre le Bien et le Mal. Nous nous intéressions davantage aux conséquences pratiques qu’à la doctrine. Face à l’urgence de la fin, tout processus s’effondre. La négociation, la médiation et la construction patiente de la paix deviennent des luxes réservés à ceux qui ont le temps, et le temps, il n’y en a pas. La communauté de la foi se réorganise en communauté de combat. Nous attribuions cette grammaire au fondamentalisme évangélique et au dominionisme de Rushdoony, et déjà à ce moment-là, il nous semblait qu’elle débordait. Aujourd’hui, cette grammaire est utilisée sans effort par un vice-président catholique : l’œcuménisme surprenant dont nous parlions s’est accompli.
En mars, Peter Thiel a prononcé quatre conférences à Rome sur le katechon, l’Antéchrist et la fin des temps. Thiel a financé la carrière politique de Vance, et le mécanisme est bien reconnaissable. L’Apocalypse ne fonctionne pas comme un discours sur Dieu et le salut ; elle sert de grille de lecture pour répartir les rôles dans l’histoire présente : celui qui fait obstacle à mes projets prépare le règne de l’Antéchrist, tandis que celui qui les soutient retarde le désastre. Thiel est un architecte de la fin qu’il dit craindre. Vance va encore plus loin et de manière plus explicite : la fin n’a même pas besoin d’être redoutée.
Ici, le problème devient théologique. L’Évangile dit que personne ne connaît ce jour ni cette heure (Mt 24, 36), et lorsque les apôtres s’enquièrent des temps, Jésus leur répond qu’il ne leur appartient pas de les connaître (Ac 1, 7). Cette ignorance ne doit pas être comblée par l’analyse géopolitique ; elle est la foi même, qui remet l’accomplissement entre les mains de Dieu et laisse aux hommes le travail. Celui qui calcule dans quelle semaine de l’histoire nous nous trouvons a déjà troqué la confiance contre la stratégie.
Il y a ensuite le poids du présent. Dans le christianisme, l’attente de la fin n’allège pas ce que nous faisons ; elle le rend définitif. Dans la scène du jugement de Matthieu 25, personne n’est interrogé sur sa capacité à déchiffrer les signes des temps. Les questions sont d’une autre nature : as-tu donné à manger, as-tu accueilli l’étranger, es-tu allé rendre visite au prisonnier ? Le pauvre est le critère du jugement, et cela renverse le sens de ce « c’est bien ». Se déclarer en paix à l’idée que sa propre action mène à la fin du monde revient à utiliser l’eschatologie comme alibi plutôt que comme mesure. Celui qui a cru accomplir l’œuvre de Dieu n’est pas pour autant dispensé de rendre compte aux hommes de ses actions.
Reste la question de savoir ce qu’est l’œuvre de Dieu et qui en décide. Pour un catholique au sommet du pouvoir américain, ce n’est pas une question de séminaire. En février 2025, le pape François a écrit aux évêques américains que le véritable ordo amoris se découvrait en méditant la parabole du bon Samaritain : un amour qui construit la fraternité sans exclure personne. C’était une réponse à l’utilisation politique que Vance avait faite de cette même expression quelques semaines auparavant. Le cardinal Robert Prevost, aujourd’hui Léon XIV, avait relayé publiquement un article contestant cette interprétation. À deux reprises, sur le même point, la même rectification : le critère chrétien ne se trouve ni dans la hiérarchie des appartenances, ni dans la proximité de la fin.
François a vidé le récit millénariste sectaire de sa substance en insistant sur la miséricorde comme attribut fondamental de Dieu. Une histoire régie par la miséricorde ne saurait être interprétée à tort comme le théâtre d’une bataille finale. Dans l’Évangile de Luc, le serviteur béni est celui que le maître, à son retour, trouve en train de travailler (Lc 12, 43). Il ne veille pas parce qu’il a calculé l’heure, et il ne cesse pas de travailler parce qu’il craint que le temps ne soit écoulé ; il travaille parce qu’on lui a confié quelque chose. Entre les deux hypothèses que le vice-président des États-Unis déclare indifférentes – un monde qui prend fin et un monde qui perdure –, s’étend toute la distance qui sépare une idéologie de la fin de l’espérance chrétienne.
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