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Commençons par une sorte d’énigme. L’an dernier, face aux attaques de l’administration Trump, Columbia a cédé, mais Harvard a résisté, et a même obtenu des succès notables devant les tribunaux. Malgré cela, Yale choisit aujourd’hui de se plier. Comment expliquer un contraste aussi frappant ?
La réponse tient dans un règlement massivement important proposé par l’Office of Management and Budget 1.
De quoi s’agit-il ?
C’est un texte peu connu du grand public, mais il s’agit de la refonte la plus profonde, depuis sa création en 2013, du cadre qui régit l’ensemble des financements fédéraux : la « Uniform Guidance ».
L’administration Trump a transformé un simple guide en règlement contraignant, applicable d’un bloc à toutes les agences.
Surtout, il exige que la quasi-totalité des subventions fédérales, qui étaient jusqu’ici attribuées sur la base du mérite scientifique, soient désormais soumises à un « examen préalable à l’attribution » et à l’approbation de responsables politiques « seniors », chargés de vérifier que ces subventions « font avancer de manière démontrable les priorités politiques du Président » 2.
Le texte précise même que les recommandations des pairs évaluateurs « demeurent consultatives » et ne sauraient être « entérinées de manière routinière ».
Est-ce une tentative de mise au pas de la recherche universitaire par l’administration ?
Absolument. Concrètement, ce règlement dote l’administration Trump du pouvoir discrétionnaire de couper les financements fédéraux où elle veut et comme elle veut. Il l’autorise à prendre en otage chaque subvention fédérale de chaque université. Voilà la nouvelle donne : ce n’est pas Yale qui a changé en douze mois, c’est l’arme pointée sur l’Université américaine qui a changé de nature.
Une précision pour le lecteur européen : l’Office of Management and Budget (OMB) est un bureau de la Maison-Blanche, dont la mission principale est d’assister le président des États-Unis dans l’élaboration du budget. Comment un organe technique peut-il présider à cette révolution de l’organisation de la science américaine ?
C’est le cœur de l’affaire. La recherche scientifique menée dans les universités a soutenu la domination américaine dans les domaines technologique, scientifique, médical, militaire et économique depuis la Seconde Guerre mondiale, quand le gouvernement fédéral a commencé à financer massivement les sciences.
Mais ce soutien reposait sur un principe ferme : la distribution des fonds devait être décidée par des experts désintéressés, qualifiés pour évaluer les mérites des propositions scientifiques et technologiques.
En un seul geste effroyable, le règlement proposé par l’OMB entend renverser ce principe fondamental. Le financement fédéral est désormais suspendu au-dessus de la tête des administrateurs d’université comme une épée de Damoclès, menaçant de décapiter la recherche de toute université assez audacieuse pour résister aux exigences de l’administration.
Pour caractériser ce recentrement inédit du pouvoir présidentiel, vous allez même jusqu’à convoquer Staline et sa relation avec la science, dans un texte que vous venez de faire paraître dans Slate 3. Cette comparaison n’est-elle pas excessive ?
Non, elle est exacte dans son principe. Comme Joseph Staline dans l’ancienne Union soviétique, l’administration Trump revendique le droit d’exercer un contrôle politique direct sur la recherche scientifique.
La mainmise totalitaire de Staline fut catastrophique pour la science soviétique, et nous pouvons attendre des conséquences non moins massives et dévastatrices de l’effort de Trump pour mettre les universités au pas.
Lesquels ?
Un premier effet, aisément prévisible, sera de freiner le développement scientifique et technologique américain.
Mais il y en a un deuxième tout aussi essentiel : soumettre les universités de recherche américaines à la domination de l’administration. Aucune université ne peut se permettre d’ignorer la manière dont cette administration exercera sa discrétion, sinistre et ouvertement politique, pour diriger le flux des subventions scientifiques.
Remontons à la source de cette offensive. Selon vous, le rapport Kratsios sur la science trumpiste, qui vient de paraître, est un texte fondateur. C’est un discours de J.D. Vance qui désignait « les universités comme l’ennemi »…
En 2021, cherchant à redéfinir le mouvement conservateur, J. D. Vance a déclaré la guerre aux institutions de l’enseignement supérieur américain.
Devant la National Conservatism Conference, il a affirmé que les universités enseignaient des « orthodoxies progressistes » basées sur la « tromperie et le mensonge », et que les conservateurs devaient donc « attaquer honnêtement et agressivement les universités de ce pays ».
Il a également ajouté : « Nous livrons nos enfants à nos ennemis, et il est temps d’arrêter de le faire. » 4
La nouvelle administration Trump poursuit systématiquement cet agenda : en utilisant les financements considérables que le gouvernement fédéral fournit à la recherche comme levier, l’un des premiers actes de Trump revenu au pouvoir a été de chercher à faire pression sur les universités pour qu’elles renoncent à enseigner des idées progressistes et adoptent des perspectives conservatrices.
Quelle a été la stratégie de l’administration Trump depuis son arrivée au pouvoir ?
L’an dernier, la tactique favorite consistait à utiliser des accusations d’antisémitisme pour justifier des coupes budgétaires de grande ampleur, à moins que les universités n’acceptent des conditions qui n’avaient que peu ou pas de rapport avec les accusations initiales.
L’administration semble désormais avoir changé d’approche. Elle accuse Yale d’accorder une admission préférentielle aux candidats noirs et hispaniques, ce qui constituerait une violation du Titre VI du Civil Rights Act, lequel interdit aux universités recevant des fonds fédéraux de pratiquer la discrimination raciale.
Ces accusations sont juridiquement faibles et, en temps normal, elles seraient contestées devant un juge sans hésiter. Ce qui est certain, c’est que l’administration cherchait un outil juridique à la hauteur de son ambition. Yale s’alarme qu’elle l’ait enfin trouvé.
Pourriez-vous revenir sur ce point juridique afin d’en expliciter la portée politique ?
L’administration évalue la conformité au Titre VI à l’aide d’un mémorandum de l’ancienne procureure générale Pam Bondi, daté du 29 juillet 2025, qui prétend appliquer l’arrêt Students for Fair Admissions v. Harvard, par lequel la Cour suprême a mis fin à la discrimination positive en 2023. Or, ce mémorandum contredit frontalement l’arrêt qu’il invoque.
Il en offre même une interprétation extrême. Contredisant directement l’opinion du Chief Justice John Roberts dans cette affaire, il interdirait aux universités de prendre en compte les essais dans lesquels les candidats décrivent les obstacles qu’ils ont surmontés, au motif remarquable que de tels essais pourraient devenir un « substitut » à des « caractéristiques protégées ». Roberts avait explicitement préservé cette possibilité. Le mémorandum est si rempli de critères vagues et incertains qu’il pourrait aisément servir de levier pour semer le trouble dans les admissions aux programmes de premier cycle, de médecine et de droit de Yale.
Selon les informations qui circulent, Yale serait prête à accorder au ministère de la Justice un droit de regard sur les admissions de son college, de son école de médecine et de sa faculté de droit. Cette dernière est la même où J. D. Vance a été formé…
Oui, c’est ce qui me conduit à parler de terreur. Que l’université soit disposée à risquer les joyaux de sa couronne en dit long sur le pouvoir terrible du règlement de l’OMB. Ce règlement facilite l’extorsion, purement et simplement. Je ne suis pas dans le secret des administrateurs et des trustees de Yale. Mais je parierais une petite fortune que l’impact potentiellement dévastateur de cette règle est ce qui motive leur décision, hautement controversée, de négocier avec l’administration Trump.
La menace de retrait des financements fédéraux est-elle suffisante pour faire plier les établissements ?
La question de savoir comment l’École de médecine de Yale peut survivre sous sa forme actuelle sans les revenus de la recherche financée par l’État fédéral est par exemple déjà posée.
Ce n’est pas un hasard si Yale a pris la mesure remarquable d’engager le cabinet McGuireWoods, qui a joué un rôle si contestable dans les négociations avec l’administration lorsque le président très respecté de l’université de Virginie, James Ryan, a été limogé sans ménagement.
La présidente de Yale, Maurie McInnis, a écrit à la communauté universitaire que négocier avec le ministère de la Justice sur des allégations de violation du Titre VI relevait de la « pratique courante » 5. Vous ne lui accordez pas ce point ?
McInnis a tort. Il n’y a rien de « courant » dans ce que fait actuellement l’administration Trump.
Trump dirige une administration qui a démontré sa volonté d’utiliser les subventions fédérales comme levier pour transformer la nature même des universités américaines. Il dirige une administration qui agit régulièrement sans considération apparente pour les procédures légales.
Contrairement à tout président antérieur, il dirige une administration qui menace d’infliger des sanctions et des souffrances, allant bien au-delà de tout ce que la loi prescrit, ou même autorise. Le courriel de la présidente visait à donner l’impression qu’il ne se passait rien d’inhabituel. Or, c’est précisément l’exceptionnel qui est en train de devenir la règle.
Si Yale cède, qui pourra résister ?
C’est toute la question, et elle dépasse de très loin Yale.
Si la puissante Yale, avec ses immenses ressources, a si peur du règlement de l’OMB qu’elle ne trouve pas le courage de résister à des accusations juridiquement faibles, quel espoir peut-il rester pour une université de recherche ordinaire ?
Si Yale transige, la tache sur son honneur ne viendra pas seulement de sa propre complaisance envers des tactiques d’intimidation : elle viendra aussi d’avoir lâché ce loup d’administration sur l’ensemble de la communauté de recherche américaine.
Vu d’Europe, le silence et l’aboulie que rencontrent des initiatives aussi brutales et violentes de mise au pas étonnent. Comment les expliquez-vous ?
Les Américains devraient s’y opposer farouchement, non seulement devant les tribunaux, mais aussi au Congrès et dans l’arène politique. Nous devons leur expliquer l’extrême stupidité d’une règle qui promet de jeter du sable dans les rouages de la recherche technologique et scientifique, alors que celle-ci s’est révélée être un moteur de la prospérité américaine depuis 1945.
Or, je constate qu’il y a eu étonnamment peu de résistance face aux attaques menées par l’administration contre la science, le savoir et les universités. Les États-Unis sont devenus une nation tribale, au sein de laquelle l’un des camps semble vouloir l’emporter, même au prix d’une diminution des ressources nationales essentielles, telles que les capacités techniques et administratives nécessaires pour promouvoir la santé, prévoir le climat ou produire des connaissances.
Les universités ont si longtemps tenu pour acquise l’importance fondamentale de leur mission qu’elles ont complètement perdu la capacité — et peut-être même la volonté — de tendre la main à une nation en proie à des troubles et à la confusion afin d’éclairer l’opinion publique.
Que pourraient faire les autorités scientifiques européennes dans ce contexte ?
C’est avant tout un problème américain. Seuls les Américains peuvent le résoudre. Tout au plus puis-je implorer mes collègues européens de faire preuve de patience et de comprendre que de nombreux Américains, voire la plupart d’entre eux, s’opposent à Trump et à ses politiques atroces.
En fin de compte, c’est à nous, Américains, qu’il revient de mettre un terme à ce cauchemar national, et nous y parviendrons. S’ensuivra alors une longue période durant laquelle il faudra rétablir la confiance. À ce moment-là, la compassion et le soutien de la communauté internationale seront essentiels.
Face à la rhétorique d’un « nouvel âge d’or » 6, la guerre culturelle trumpiste n’est pas déjà en train de saper les fondements de la puissance américaine, alors que la rivalité scientifique avec la Chine est intense ?
Oui, nous devons nous demander si l’administration Trump est déterminée à gagner sa guerre culturelle contre l’enseignement supérieur américain au point d’accepter, pour ce prix, le déclin de l’influence américaine.
Et la question qui en découle s’adresse au pays tout entier : reste-t-il assez de fierté nationale réelle dans le peuple américain pour se dresser contre un agenda aussi autodestructeur ?
Sources
- Le texte a été publié au Federal Register le 29 mai 2026, cosigné par une quarantaine d’agences fédérales, pour mettre en œuvre le décret présidentiel 14332, « Improving Oversight of Federal Grantmaking », signé par Donald Trump le 7 août 2025. La période de commentaires publics s’est achevée le 13 juillet ; l’administration vise une entrée en vigueur au 1er octobre 2026.
- OMB, « Guidance for Federal Financial Assistance », notice of proposed rulemaking, Federal Register, 29 mai 2026 (2 CFR Part 200, §200.205(b)). Synthèse du Congressional Research Service : May 2026 Proposed Rule on Uniform Guidance for Federal Grants : Summary of Selected Changes | Congress.gov
- Robert Post, « Harvard Fought Trump’s Abuses. Yale May Fold. I Think I Know Why », 30 juillet 2026.
- J. D. Vance, « The Universities are the Enemy », Discours à National Conservatism Conference, 2 novembre 2021.
- Maurie McInnis, Message from the president, Yale University, 13 juillet 2026.
- Science : A New Golden Age est le titre du rapport remis le 21 juillet à Donald Trump par Michael Kratsios, directeur de l’Office of Science and Technology Policy (OSTP), un organisme rattaché à la Maison-Blanche.