S01/10
Dimanche 28 juin 2026
Un café avec le Grand Continent

Le plan d'Emmanuel Moulin pour gouverner la Banque de France

Les gouverneurs sont-ils les derniers à prétendre « cultiver leur jardin » — comme Candide à la fin du roman de Voltaire ou comme Jean Hyppolite ?

Entretien fleuve avec le nouveau banquier central français.

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© Corentin Fohlen (photos) Tundra Studio (illustrations)

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Il faut traverser une grille, puis une cour, pour gagner le château Gaillard, folie néogothique qu’un banquier et collectionneur dont vous pouvez deviner le nom fit dresser là en 1885 avant que la Banque de France ne la rachetât dans les années vingt. On y descend vers une salle des coffres ; on y monte aujourd’hui vers Citéco, la Cité de l’économie, où des colonnes d’écoliers accablés par la canicule viennent s’initier à l’argent, comme si quelqu’un comprenait l’argent mieux qu’un enfant.

Nous sommes là pour prendre un café avec le nouveau gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin. L’homme a pris ses fonctions le 2 juin, après avoir occupé à peu près tous les postes où l’économie française se décide : le Trésor, Bercy, l’Élysée enfin, qu’il servit auprès de deux présidents.

Nous sommes assis dans une sorte de cathédrale rococo, avec l’exposition d’une émule de Martin Parr censée critiquer le sur-tourisme. Voici donc le gouverneur entouré de créatures en bikini, mi-bimbos mi-femmes de footballeur, et face à nous une étrange vidéo aussi drôle qu’un dimanche de novembre, où Christian Saint-Étienne et Élie Cohen défilent pour vanter les mérites de la pédagogie en économie. Emmanuel Moulin nous dit qu’il a choisi ce lieu parce que la Banque est aussi là pour expliquer le monde de l’argent. Il va jusqu’à insinuer que vous pourriez, chères lectrices, chers lecteurs, venir un week-end, seuls, en couple, ou avec vos enfants (point positif : il y a la clim).

Le dernier jardin 

S’il est entendu que l’ennemi nous désigne, il est également entendu que les banques centrales sont, en Occident, l’une des seules institutions à revendiquer une forme d’indépendance aussi nette vis-à-vis du politique. Qu’est-ce que le prochain gouverneur de la Banque de France va pouvoir faire pour protéger cette indépendance, est-ce qu’il pense qu’il faut la protéger pour nous protéger ? 

« Le gouverneur est indépendant comme tous les autres gouverneurs de la zone euro, et donc il prendra des décisions pour protéger les citoyens européens de l’inflation. C’est le mandat des banquiers centraux. Pour préserver votre pouvoir d’achat, pour éviter que votre épargne soit mangée par l’inflation, pour préserver votre niveau de vie. Et puis il essaiera de rendre l’Europe plus autonome, pour qu’elle ne soit pas soumise à des risques de sanctions, de coupures avec d’autres zones géographiques. »

C’est dit sans solennité, mais Emmanuel Moulin parle de lui à la troisième personne avec un naturel qui fait sourire, il a déjà épousé sa fonction.

Les gouverneurs sont-ils les derniers à « cultiver leur jardin » — comme Candide à la fin du roman de Voltaire, comme Jean Hyppolite, le grand traducteur français de Hegel, l’avait repris pour signifier le retrait studieux du philosophe loin du fracas du monde lors de la fameuse soutenance de thèse de Julien Freund —, et pour cette raison sont-ils attaqués de toutes parts ?

« Les attaques se sont plutôt concentrées aux États-Unis. Mais ce n’est pas la seule institution attaquée : la Cour suprême, les États fédérés, l’administration. Il y a une tension propre à la situation américaine. » Il marque un temps. « L’indépendance, c’est la clef de la crédibilité des banques centrales dans la conduite de leur mission. Ce qui nous protège — la durée des mandats, le fait qu’on ne peut pas recevoir d’instructions, le fait qu’on ne peut pas être révoqué — c’est gravé dans les traités. Leur remise en cause est très compliquée. »

Qu’est-ce qui fait, au juste, un bon banquier central ? Faut-il l’érudition d’un Ben Bernanke, professeur de Princeton qui dirigea la Fed pendant la crise de 2008 ? Le sens mystérieux du pouvoir charismatique de la plus haute bureaucratie d’un Mario Draghi, qui sauva l’euro en 2012 d’un jésuite « whatever it takes » légendaire ?

« Il faut avoir une certaine idée de l’Europe : une zone de stabilité, où la règle de droit est importante, où la banque centrale est indépendante. Une zone qui doit renforcer son autonomie stratégique ». © Corentin Fohlen

Ni l’un ni l’autre, sourit-il. « Il faut une bonne compréhension des mécanismes économiques. Cela ne nécessite pas forcément un PhD en économie — ce n’était pas le cas de Jay Powell, qui était juriste. » Le nouveau patron de la Fed, Kevin Warsh est lui aussi, en effet, juriste de formation. « Il faut aussi avoir une bonne compréhension de l’architecture institutionnelle européenne. La BCE est l’une des deux institutions fédérales de l’Union. Elle ne vit pas dans un vide complet : elle travaille avec le Parlement, la Commission, le Conseil. »

Et puis cette dernière phrase, qu’il prononce comme un credo : « Il faut avoir une certaine idée de l’Europe. Et ça, Mario Draghi mais aussi Christine Lagarde l’ont très bien exprimé. Une zone de stabilité, où la règle de droit est importante, où la banque centrale est indépendante. Une zone qui doit renforcer son autonomie stratégique. Une zone qui promeut une croissance soutenable, respectueuse de l’environnement, avec des efforts de décarbonation parmi les plus importants au monde aujourd’hui. »

Réparer son toit quand il fait beau

Moulin est un homme rare : il a veillé sur l’économie du pays depuis presque tous les endroits possibles, et sur la longue durée. Ce qui l’a le plus frappé, en vingt ans, c’est la cadence inédite des crises.

« J’ai commencé ma carrière professionnelle à la fin des années 1990. On avait un projet mobilisateur : l’euro. J’ai participé à la conversion de la dette française en euros, aux efforts budgétaires pour entrer dans l’euro, puisqu’on devait avoir un déficit en dessous des 3 %. » Il est ensuite revenu dans le public, après un temps dans le secteur privé. Il a vu se succéder crise financière, crise de la zone euro qui a duré quasiment de 2010 à 2015, Covid, inflation. « Et après, on a enchaîné. »

Il en tire une éthique pragmatique : la bonne mesure au bon moment. « Pendant la pandémie, il fallait utiliser l’arme budgétaire. On avait mis l’économie sous cloche, il n’y avait plus de demande privée. La demande publique devait s’y substituer. » Et, l’orage passé, « réparer le toit pendant qu’il fait beau », comme disait Christine Lagarde.

Nous l’interrompons, car cette musique est connue. Pendant le Covid-19 comme pendant la crise financière, beaucoup d’économistes nous soufflaient d’emprunter puisque les taux étaient à zéro — le fameux R moins G, selon lequel tant que le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance, l’endettement public reste soutenable.

« Il faut parfois faire un tout petit peu attention aux conseils qu’on vous donne », glisse-t-il. « Et ne pas aller trop loin dans l’utilisation des armes budgétaires, ni même des armes monétaires d’ailleurs. »

A-t-on assez expliqué l’importance de l’effort propulsé ? « Certains ont la mémoire courte. On nous annonçait pendant la pandémie un million de suppressions d’emplois. L’UNEDIC parlait de 800 000 chômeurs en plus. On a évité cela avec l’activité partielle. On a sauvé des secteurs entiers — tourisme, restauration, hôtellerie. On a sauvé les entreprises avec les prêts garantis par l’État. »

À l’époque, tout le monde voulait dépenser, voire dépenser davantage. Il se souvient — c’est l’anecdote qu’on retient — d’une mesure que les gouvernements qu’il conseillait ne voulaient pas prendre. « La ristourne carburant, qui consistait à diminuer de 20 centimes le prix de l’essence à la pompe. Cette mesure a coûté près de 7 milliards d’euros. C’est le type de mesure qui n’a aucun effet structurel, qui n’incite pas à la décarbonation, qui n’est pas ciblée, qui profite aux gens aisés comme aux plus pauvres. » Un demi-sourire suit. « Et c’est parfois les mêmes qui aujourd’hui considèrent que le gouvernement a trop dépensé. »

Ça ira

Il se garde pourtant de la description d’une France en haillons. « Je ne voudrais pas qu’on ait une vision trop pessimiste de la situation de l’économie française. Il y a un problème de dette publique, c’est clair. Il y a peut-être encore un sujet de fonctionnement du marché du travail — on reste avec un chômage à 8 %, qui a beaucoup baissé mais qui reste élevé par rapport à nos voisins. »

Il glisse une statistique qui le travaille visiblement. « Je suis toujours surpris de voir que l’Italie a un taux de chômage plus bas que le nôtre aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas par le passé. »

Les atouts, lui, il les énumère sans se faire prier. « On a une énergie compétitive avec l’investissement dans le nucléaire. Une main-d’œuvre globalement bien formée. On reste le premier pays de la zone euro pour l’attractivité des investissements internationaux. On a très bien négocié le post-Brexit — on a réussi à faire venir beaucoup de groupes bancaires qui ont quitté le Royaume-Uni pour s’installer en France. »

Son prédécesseur François Villeroy de Galhau avait écrit au président de la République une lettre d’une précision nuancée et qu’on peut résumer par une progression : finances publiques malades, finances privées vaillantes, grands groupes solides, secteur bancaire solide, ménages assis sur leur épargne. Qu’en pense le nouveau gouverneur ? « Les bilans des ménages et des institutions financières sont beaucoup plus sains qu’au moment de la crise financière. On a fait beaucoup d’efforts pour les renforcer. Les agents privés ont davantage de moyens pour absorber les chocs. Ce n’est pas le cas de l’Etat qui a beaucoup moins de marges de manœuvre. »

On ne danse plus au Plaza

Quand on parle de choc, on pense à la Chine. Le voilà sur son terrain : les déséquilibres internationaux. « 1 000 milliards de dollars d’excédents chinois, des déficits très importants aux États-Unis, et une croissance trop faible en Europe. Ces déséquilibres ont tendance à se creuser. »

Jusqu’au déferlement ? Comment ralentir l’explosion ? Peut-on encore les soigner ?

On les soigne, énumère-t-il, soit par la coopération, soit par une crise financière comme en 2008, soit par du protectionnisme comme on le voit aujourd’hui. Il existe pourtant une voie où tout le monde gagne. « Il faudrait que l’Amérique réduise son déficit budgétaire et donc son déficit du commerce extérieur, sans nécessairement avoir recours à des droits de douane. Il faut que la Chine augmente la consommation et qu’elle ne soit plus dans un modèle qui repose uniquement sur l’exportation. Et il faut que L’Europe investisse plus, parce que nous avons un retard de croissance, un retard d’innovation, un retard de technologie. »

C’était le diagnostic posé par le G7, qui a produit un constat commun. Pense-t-il qu’on a fait un pas vers des engagements communs ? « On n’y est pas encore. »

Quant à ressusciter l’accord du Plaza — cet accord de 1985 par lequel les grandes puissances réévaluèrent collectivement leurs monnaies face au dollar —, il n’y croit guère. « On n’est plus exactement à l’époque des accords du Plaza. La capacité des banques centrales à influer sur le taux de change est beaucoup plus faible. Regardez ce qui se passe au Japon : les autorités japonaises ont dépensé 75 milliards pour mettre fin à la dépréciation du yen. Je n’ai pas le sentiment que ça ait donné les résultats qu’ils attendaient. »

Sa conviction est ferme. « L’évolution du taux de change sera plus une résultante des politiques macroéconomiques de rééquilibrage qu’une solution pour rééquilibrer les comptes. » Le groupe de travail qu’il a animé avec Gita Gopinath, Hélène Rey, Chong-En Bai et Axel Weber l’a écrit noir sur blanc. Le FMI dit la même chose.

Les mythes des économistes

Et les ultra-riches ? Ces quelques individus qui pèsent désormais autant qu’un État du G20 ? N’est-ce pas là qu’on trouve une source durable et profonde des déséquilibres mondiaux ?

Il se montre prudent : « La politique monétaire ne peut pas régler tous les problèmes. C’est dans les mains des gouvernements. »

Mais justement, nous sommes face à des transformations fondamentales. On le voit avec la canicule de ces derniers jours, avec la guerre qui s’étend, avec la disruption digitale. Ne faut-il pas changer le cadre et les règles pour faire face à ce nouveau monde ?

« Je ne pense pas en tout cas que la solution soit dans la décroissance, comme le suggère l’article récent de Piketty, Stiglitz, et quelques autres — qui à mon avis est fondé sur quelques erreurs de jugement, notamment quelques erreurs factuelles sur la réduction de la pauvreté. Au cours des trente dernières années, on a vu des pays s’extraire de la pauvreté : la Chine, l’Inde. Cette idée que les riches feraient tout pour appauvrir le reste du monde, à mon avis, est totalement fausse. »

Selon Emmanuel Moulin on serait en train de plaquer sur l’Europe des maux surtout américains. « Les ultra-riches sont quand même concentrés aux États-Unis, avec une très forte augmentation de la valeur des patrimoines, de la bourse. Et aussi de l’innovation, parce qu’évidemment cette richesse, elle ne vient pas de nulle part. »

Mais là aussi, en France cela ne va pas si mal : « Quand vous regardez les études de l’INSEE sur la redistribution élargie, vous avez de fortes inégalités primaires, c’est vrai — de 1 à 18. Et puis une fois que la machine redistributive se met en place, à la fois avec les transferts et avec les services publics gratuits, vous avez un niveau d’inégalité qui est à peu près de 1 à 3, et un coefficient de Gini qui est très stable et très favorable. »

Restent ces ultra-riches, qui polarisent l’opinion et qui, souvent, aux États-Unis, promettent désormais explicitement un nouveau régime. « Leur fiscalité ne peut se traiter qu’au niveau international. Ce sont des populations extrêmement mobiles qui n’ont aucune difficulté à déplacer leur centre économique. » 

Est-ce qu’il est pour la création d’une taxe Zucman— du nom de l’économiste Gabriel Zucman, qui propose une imposition minimale sur les patrimoines extrêmes ? « Je ne pense pas que la France puisse être un terrain d’expérimentation de la taxe Zucman. Ça entraînerait évidemment des départs extrêmement rapides, vu les taux qui sont proposés. Personne ne restera dans un pays qui surtaxe alors qu’il peut traverser la frontière. » L’approche, plaide-t-il, doit être internationale, comme on l’a fait à l’OCDE pour la taxation minimale des entreprises à 15 %.

« Je ne voudrais pas qu’on ait une vision trop pessimiste de la situation de l’économie française ». © Corentin Fohlen

Les insomnies du gouverneur

Ce qui l’inquiète vraiment, comme gouverneur, est ailleurs. Le rapport de stabilité financière qui vient d’être publié, évoque plusieurs risques : le niveau de la dette publique dans le monde, la valorisation élevée des actifs, les risques sur le crédit privé.

« Surtout sur l’IA et les actifs boursiers liés à l’IA. On voit ce processus aux États-Unis. Mais il y a de plus en plus d’investisseurs Européens et asiatiques qui achètent des actions américaines. Il pourrait y avoir des effets de richesse en cas de correction très forte. »

Autrement dit : une bulle qui se dégonflerait à Wall Street se traduirait, dans le bilan de millions de ménages dans le monde, par une amputation soudaine de leur patrimoine. Et un ménage qui se croit moins riche dépense moins. La consommation se grippe. La croissance se grippe. Et nous voilà, sans avoir bougé une oreille, en récession importée.

Le rassure un peu la solidité retrouvée des bilans, banques recapitalisées, assureurs solvables, ménages cousus d’épargne. « On a augmenté le capital des banques. On a augmenté le ratio de solvabilité des assurances. Les taux d’épargne des ménages sont très élevés. On a des bilans beaucoup plus sains qui permettent d’absorber un choc. » Mais l’histoire boursière se répète. « À chaque fois qu’on a une augmentation très forte des valorisations boursières, au bout d’un moment on s’aperçoit que les promesses de bénéfices qui justifient ces valorisations ne vont pas se réaliser. Et la correction se traduit par moins de confiance, par des effets de richesse — les gens trouvent qu’ils sont moins riches qu’ils ne le pensaient. Et cela affecte la croissance. »

Puis viennent les périls de fond. Le climat, sur lequel la Banque de France a été pionnière en lançant les premiers stress tests climatiques du secteur financier européen. « Les événements climatiques extrêmes auxquels l’Europe est très vulnérable — comme nous l’avons vu avec les inondations en Espagne ou en Slovénie — ont un impact direct sur les bilans des banques et des assurances. » 

Le cyber, extrêmement important aujourd’hui avec le développement des modèles de frontière qui donnent à n’importe quel attaquant les outils d’un État. Phishing indétectable, génération automatisée de code malveillant, deep fakes vocaux capables de tromper un service de relation client bancaire. « Ces modèles constituent un risque pour le secteur financier », résume-t-il.

Et cette dépendance stratégique de l’Europe au dollar et aux infrastructures américaines, qu’un banquier central a précisément pour mission de desserrer. « L’Europe reste encore très dépendante des États-Unis sur les paiements, sur les infrastructures de marché, sur la devise. Notre rôle, en tant que banque centrale, c’est de favoriser l’autonomie stratégique européenne en matière monétaire. »

Il songe alors à ce juge de la Cour pénale internationale devenu, dit-il, « une sorte de SDF numérique. » 

« Tout lui a été coupé ! Pas seulement son compte Netflix, son compte Amazon. Il ne peut rien acheter en ligne. Il n’a pas de carte bancaire Visa ou Mastercard. »

Nicolas Guillou a été placé sur une liste de sanctions américaines. Et toute entreprise ayant le moindre lien avec les États-Unis — ce que les juristes appellent le nexus — applique automatiquement la sanction. « Il lui reste, par on ne sait quel oubli, une vieille adresse et ses playlists — c’est un grand mélomane. Deux îlots de civilisation dans une situation totalement dingue. »

La France, nous dit-il, est intervenue, sans grand succès. « Quand j’étais secrétaire général de l’Élysée, j’en ai parlé à ma collègue Susie Wiles », la cheffe de cabinet de Donald Trump. « Le président a écrit au président Trump. » Il marque un temps. « J’espère qu’ils en ont reparlé à Versailles, mais je n’ai pas d’informations sur l’avancée du dossier. »

C’est l’un des seuls moments où on l’entend frustré.

L’innovation arrive en Europe

Nous sommes surpris que les crypto-monnaies arrivent si tard dans la liste des cauchemars du gouverneur de la Banque de France — pourtant, pense-t-on, dans l’air libertarien du temps, elles promettent à son métier de rétrécir.

« C’est un défi, effectivement, pour les mécanismes de transmission de la politique monétaire. Vous avez du crédit, des actifs, des monnaies qui échappent au secteur bancaire. » Il tempère aussitôt : « On n’est pas encore, évidemment, dans des proportions qui remettraient en cause la transmission et l’efficacité de la politique monétaire. »

Mais n’y a-t-il pas, plus profondément, un sujet de confiance et de souveraineté dans la monnaie ? « L’utilisation des billets pour les achats a tendance à se réduire. Avec l’émergence des stablecoins — ces cryptomonnaies adossées à des devises classiques, principalement le dollar — vous avez beaucoup de développement de monnaies privées. Le risque, c’est de ne plus avoir d’ancrage monétaire au niveau de la monnaie centrale et d’avoir une collection en quelque sorte de monnaies privées, ce qui crée un risque de fragmentation, ce qui crée un risque aussi de régulation, de supervision, notamment sur les aspects de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. »

Le contexte n’est pas dit, mais il pèse. Le 18 juillet 2025, Donald Trump a promulgué le GENIUS Act, première régulation fédérale complète des stablecoins aux États-Unis — qualifiée par lui-même de pas de géant pour consacrer la domination américaine de la finance mondiale. Le marché pèse aujourd’hui plus de 320 milliards de dollars. Plus de 99 % des stablecoins en circulation sont adossés au dollar, et leurs émetteurs figurent au septième rang des acheteurs de dette américaine. Chaque jeton de plus, c’est une demande supplémentaire pour les Treasuries, donc un dollar conforté dans sa position de monnaie hégémonique, prête à être arsenalisée pour en faire un vecteur impérial.

D’où la stratégie en trois fronts : « S’inscrire nous-mêmes dans ces innovations technologiques avec l’euro numérique, avec l’euro numérique de gros — c’est-à-dire interbancaire — et de promouvoir des stablecoins en euros. La Banque de France travaille énormément là-dessus, sur la tokenisation de la finance, sur l’utilisation de la blockchain. »

« Les événements climatiques extrêmes auxquels l’Europe est très vulnérable — comme nous l’avons vu avec les inondations en Espagne ou en Slovénie — ont un impact direct sur les bilans des banques et des assurances ». © Corentin Fohlen

Le calendrier européen vient justement de franchir une étape. Le 23 juin 2026, à la veille de cet entretien, la commission ECON du Parlement européen a adopté le rapport sur l’euro numérique : version en ligne et hors ligne, paiements hors ligne gratuits, et un plafond de détention par utilisateur — la BCE indiquant n’identifier aucun risque pour la stabilité financière en deçà de 3 000 euros par personne. Le vote en plénière aura lieu en juillet. Le pilote nous expliquait Aurore Lalucq, la présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen, devrait être disponible à mi-2027. Émission potentielle à l’horizon 2029.

Ne sommes-nous pas là encore trop lents face à un calendrier américain, qui lui, ne l’est pas ? 

« C’est une évolution qui nous préoccupe et qui nécessite de réagir. La bonne nouvelle c’est que nous commençons à nous inscrire nous aussi dans ces innovations technologiques. »

Une certaine idée de l’État

Emmanuel Moulin est ce qu’on aurait appelé autrefois un grand commis de l’État. Il connaît tous les rouages bureaucratiques, et a travaillé avec presque tous les présidents du XXIe siècle et s’il n’était pas à l’Élysée avec François Hollande, celui-ci a été son professeur d’économie en deuxième année à Sciences Po. 

Il ne peut évidemment pas s’exprimer sur la course à la présidentielle, mais peut-il nous dire ce que fait, à son avis, la qualité d’un bon président ? 

« J’ai vu des présidents extrêmement engagés et très courageux. N’hésitant jamais à prendre des initiatives, à courir des risques pour sauver le système financier, sauver la zone euro pendant la crise ou l’économie française face au Covid. »

Et Christine Lagarde, dont le nom n’a cessé de revenir y compris quand on pense à 2027 ? C’est une femme formidable, dit-il. « Elle s’est révélée dans la crise. Elle a une autorité naturelle dans la négociation — quand elle entre dans une pièce, on sent que c’est elle qui va diriger la discussion, mais toujours dans le respect de ses interlocuteurs. » Et cette dernière phrase, qui dit beaucoup de sa conception du pouvoir : « Parce que c’est physique aussi, la politique. »

Serait-il fâcheux qu’aucun Français ne dirige plus rien en Europe après son départ ?

« C’est ennuyeux. Mais nous avons une Française, Odile Renaud-Basso, à la présidence de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. » Lagarde restera-t-elle jusqu’en novembre 2027 ? La question ne se pose pas, à son avis et les successeurs de qualité ne manquent pas. Parmi les plus discutés en ce moment : Pablo Hernández de Cos, l’ancien gouverneur de la Banque d’Espagne, qui est aujourd’hui à la Banque des règlements internationaux, et Klaas Knot, l’ancien gouverneur de la Banque des Pays-Bas. « Ils ont chacun énormément de qualités. » nous répond-il avant d’ajouter : « Ce n’est pas aux gouverneurs de décider, mais aux chefs d’États​ et de gouvernements ».

Il attire notre attention sur un point : le directoire de la BCE bougera aussi en parallèle de la présidence. Cet organe exécutif de six membres — la présidente, le vice-président, et quatre autres — est la véritable salle des machines de l’euro. C’est là que se décident, jour après jour, les opérations qui font ou défont l’inflation européenne. Deux postes-clefs vont s’y libérer : celui de Philip Lane, l’Irlandais qui occupe depuis 2019 la fonction de chef économiste qui pilote la doctrine et les projections de la BCE. Et un peu plus tard, celui d’Isabel Schnabel, l’Allemande qui supervise les marchés et les opérations de politique monétaire, celle qui actionne, concrètement, les leviers. 

« La France devra y tenir son rang », dit Moulin. C’est-à-dire qu’elle ne devra pas en sortir une fois de plus les mains vides ? Il avance, avec un demi-sourire, ce qu’il considère comme un atout français : « Nous, nous avons un avantage : nous n’hésitons pas à présenter des femmes de grande qualité. » 

Puis, sans transition : « Même si j’ai beaucoup d’admiration pour la BCE et pour le système européen de banques centrales, on est 27 autour de la table et il n’y a que deux femmes. C’est quand même un problème. »

L’arête alpin

La politique, ne l’a-t-elle jamais tenté ?

« Peut-être quand j’étais jeune. Mais j’ai vu les contraintes que ça représente pour les hommes politiques que j’ai accompagnés. » Lui-même est-il à l’abri ? « Moi, je n’étais pas du tout exposé médiatiquement. Je ne suis pas obligé de me surveiller en permanence. » Il marque un temps. « Et puis ça ne s’arrête jamais. »

Mais justement, comment s’arrête-t-il ?

Il nous dit essayer de reprendre les sports de montagne, l’alpinisme en particulier. Il a grimpé sur le Mont-Blanc il y a quelques années, une expérience qu’il a « beaucoup aimé ». Il a fait du ski de randonnée au Spitzberg, cet archipel norvégien à deux mille kilomètres du pôle Nord où l’Union soviétique avait jadis installé des villes-modèles : « À Pyramiden, communauté minière, où pourtant on est à autour de 1 200 km du pôle Nord à vol d’oiseau, ils avaient installé du gazon. Aujourd’hui c’est un endroit très critique en matière géopolitique, pour le passage, notamment avec la fonte des glaces. » Cet été, il vise le Mont-Rose. « Le deuxième plus haut sommet des Alpes, plutôt côté italien. »

Il sourit à l’idée de la montagne. C’est son sourire le plus franc de cette fin de matinée.