William Marx Éloge du Panthéon en forme de sphère
Un texte remarquable sur ces « dieux proches, et jeunes, éternellement » qui habitent à la cime circulaire de la Ville lumière.
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Le jardin du tiers paysage à Saint Nazaire par Gilles Clément
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Non, car nous n’avions pas de terres agricoles, sauf du côté de mon père, par héritage. Mais lui n’était pas agriculteur, et là où nous étions, cela aurait été impossible : il aurait fallu acheter de la terre aux exploitants voisins, qui n’auraient pas aimé nous la vendre à l’époque. Ils n’avaient pas encore pris la décision de quitter la région, ce qu’ils ont fait quelques années plus tard.
Non. C’est surtout que je préférais une autre échelle, celle de l’horticulture, avec la botanique et la diversité que peut accueillir un jardin. J’avais commencé à travailler ainsi, modestement, dans le petit jardin de mes parents.
Très important. Tout ce qui n’était pas prévu, et qui n’était pas forcément végétal, me plaisait beaucoup : cela donnait au jardin une animation imprévue. J’ai d’ailleurs fini par tomber, sinon dans un piège, du moins au cœur même des mécaniques des écosystèmes. Et cela a commencé par la chenille.
Elle a cette incroyable possibilité de devenir un papillon. Cette chose pourvue de pattes, de poils qui piquent, qui se transforme en un papillon sublime : la métamorphose en elle-même m’a complètement sidéré. À tel point que j’ai élevé des papillons dans un ancien garde-manger. Au départ des piérides, des espèces très banales, puis des papillons plus rares. Je regardais la chenille faire son cocon, puis parvenir à devenir un insecte parfait, ailé. Ensuite, j’ouvrais pour qu’il puisse s’envoler.
Bien sûr, et je l’ai un peu fait, ce métier. Mais tout est lié. La chenille mange une plante ; elle est elle-même visée par un prédateur, un oiseau qui veut la manger. Or certaines, jaune rayé de noir, signalent à l’oiseau : « Je suis un poison, tu ne peux pas me manger. » Et de fait, elles sont protégées. C’est le cas de la chenille du séneçon de Jacob, une petite plante qui ressemble au pissenlit ; elle donne un papillon magnifique, la goutte-de-sang, la tyrie du séneçon. Et les chenilles ne mangent pas tout : c’est aussi un bio-indicateur. Quand on en voit, on est content, cela signifie que la plante n’est pas détruite.
J’ai reçu récemment un groupe de jardiniers venus analyser ma façon de faire. Nous étions autour de ce que j’appelle le paysage des meules de courges : on laisse les meules s’effondrer, puis on plante dans la matière obtenue, sans bêcher. C’est entouré d’espèces sauvages, dont le séneçon de Jacob, ce qui m’a permis d’expliquer tout un écosystème. Ils sont tous complexes, mais celui-là donne bien l’image.
Oui. Les voyages m’ont amené à découvrir l’Autre, avec un A majuscule : l’être que l’on ne connaît pas, dont on ignore la langue, les pratiques, les mœurs, les cultures. Cela vaut pour les humains, mais aussi pour les plantes et les animaux, et pour la manière de communiquer avec eux. Cette diversité planétaire est fabuleuse, passionnante. Et je ne comprends toujours pas pour quelles raisons on a tracé des frontières.
Oui, j’y ai passé deux ans, au titre d’une coopération, un service non militaire. Cela ne me plaisait pas du tout d’aller tirer sur des gens. Je suis allé au Nicaragua, c’est un climat tropical : les choses poussent en permanence, et de façon assez puissante, notamment après la saison des pluies. Il faut accepter la chaleur, le climat, mais on est toujours en activité sur le terrain.
Pour comparer, chaque fois que je rentre en France, je me dis que c’est quand même un pays merveilleux, très tempéré, « moyen » au bon sens du terme. C’est ce que j’appelle l’équilibre : un équilibre entre des reliefs qui ne sont pas gigantesques mais variés, l’eau, la roche, l’ombre et la lumière, les masses boisées et les pâtures. J’ai d’ailleurs proposé ce titre, « L’équilibre », pour une bande dessinée à venir avec Simon Hureau, un très bon dessinateur, commande du CAUE de la Creuse.
C’était un choc parmi d’autres. Le premier fut l’Algérie, où je suis allé entre sept et quatorze ans, parce que mon père était négociant en vin. Nous sommes rentrés en 1958 ; il y avait la guerre, et un autre phénomène plus étonnant : deux ans après le gel, il n’y avait plus de vin dans toute l’étendue méditerranéenne, en Grèce, en Italie, en Espagne, en Algérie. Le métier de mon père consistait à acheter du vin de haut degré pour le mêler à du vin français, souvent occitan et de bas degré, afin d’obtenir le vin de consommation courante. Cette année-là, il n’y en avait plus. Il a donc affrété un petit bateau, un « pinardier », pour aller chercher du vin au loin.
Ensuite il y a eu l’Afrique du Sud. Mes parents rentraient en France et n’avaient pas encore trouvé d’appartement à Paris ; ils nous ont mis, mon frère et moi, sur un cargo pinardier, pour un voyage de vingt et un jours jusqu’à Cape Town. J’avais quatorze ou quinze ans. On ne s’ennuyait pas du tout : il y avait des dessins, des textes, et de vraies tempêtes. À l’arrivée, on devait repartir avec le même bateau ; nous avons refusé, pour aller voir des amis de nos parents, et surtout leur fille, Béatrice, dont nous étions amoureux tous les deux. Nous sommes finalement rentrés par une compagnie d’aviation pour étudiants, avec des escales à Johannesburg, au bord du lac Victoria, au Caire, à Nice ou Cannes, puis Beauvais. Un voyage incroyable.
Ce n’est pas une notion, c’est une pratique. Elle vient d’un constat, après des années de jardinage sur un terrain que j’avais acheté dans la Creuse, où j’ai construit ma maison. Si l’on laisse s’exprimer la diversité dans sa totalité, on voit apparaître quantité d’espèces différentes, dont beaucoup ont des cycles courts : elles meurent après avoir produit leurs graines, qui sont transportées par le vent ou par un animal, et réapparaissent ailleurs. Parmi ces vagabondes, certaines sont gigantesques, comme les berces du Caucase et leurs ombelles fantastiques, qui changent la lecture du paysage d’une année sur l’autre. J’ai donc appelé cela le jardin en mouvement. C’est un constat.
Le tiers paysage, c’est le troisième, après celui de l’ombre et celui de la lumière. C’est venu d’une analyse paysagère autour du lac de Vassivière. Je ne trouvais pas la diversité dans les paysages d’ombre, des forêts de douglas plantées au début du siècle ; en monoculture, c’est tragique, on les appelle les « champs d’arbres », et leurs aiguilles n’apportent aucune fertilité au sol. Je ne la trouvais pas davantage dans les prairies de pâture, déjà traitées chimiquement. Je la trouvais dans une troisième série d’espaces très différents : les bords de route que l’on entretient peu, les sommets de collines délaissés, les bords de ruisseaux. Là où l’on ne faisait rien, il y avait de la diversité.
Restait à le nommer. J’ai d’abord pensé au « troisième paysage », puis je me suis dit : non, ce sera le tiers paysage, comme Sieyès au moment de la Révolution française, lorsqu’il demande : qu’est-ce que le tiers état ? Qu’a-t-il fait jusqu’à présent ? Rien. Qu’aspire-t-il à devenir ? Quelque chose.
Il découle de tous ces voyages. J’ai fait le constat que des espèces de chez nous étaient allées s’installer ailleurs, et inversement : la tomate, la pomme de terre ne viennent pas d’Europe. On est en permanence dans le brassage planétaire, à tous les niveaux, à commencer par le premier des jardins, le potager, le jardin vivrier. La question est alors : si la planète est un jardin, ses habitants en sont-ils tous les jardiniers ? Je ne le crois pas. Mais trois raisons fondent l’idée. La première, ce brassage planétaire. La deuxième, les limites de la vie : le jardin est à la fois un enclos et un paradis. La vie tient dans une mince épaisseur, une dizaine de kilomètres au-dessus du niveau de la mer, quelques mètres en dessous. Sans eau, il n’y a rien. Nous sommes dans cet enclos, et il est essentiel d’en avoir conscience.
Oui. De l’émotion, et de la question : que ferais-je si l’on me demandait soudain un projet pour cet espace ? Il faut le vivre, le ressentir vraiment, échanger émotionnellement avec les plantes, les animaux, les humains qui habitent autour. On adapte ensuite aux questions posées par le commanditaire, mais il faut d’abord trouver quelque chose que l’on aime.
Cela n’a rien à voir, et ce n’est pas ainsi que je travaillerais aujourd’hui. Tout cela hérite de la Perse : le grand jardin persan, avec les quatre fleuves du paradis, la fontaine centrale, le plan rectangulaire. Cela a donné les jardins espagnols, puis les jardins classiques des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est ce que j’appelle la névrose de l’architecture appliquée au jardin, très répandue dans notre culture : il faut toujours tailler, reprendre les mêmes formes. Ce n’est pas le vivant qui passe en premier, c’est l’esthétique.
On peut, mais avec une différence : le tableau que fabrique le jardin change d’une année sur l’autre, ce qui n’est pas forcément le désir du peintre. On est en co-signature permanente. Les plantes décident, biologiquement, de faire quantité de choses que l’on n’avait pas prévues. On collabore sans cesse avec cela.
Je ne connais pas la nature parfaitement ; je peux même dire qu’elle me surprend en permanence. Je la considère avec respect, et je m’étonne de son pouvoir inventif. Je dis toujours : la vie invente.
Le changement climatique en réserve constamment. Récemment, une période de chaleur aurait dû faire perdre leurs feuilles à quantité d’arbres et d’arbustes, et jaunir l’herbe. Il n’en a rien été : l’eau avait été stockée dans les nappes phréatiques, et les systèmes racinaires s’étaient développés en profondeur pour aller la chercher. En surface, faire le potager était devenu difficile, mais les arbres tenaient.
Cela n’a rien à voir avec le vivant : c’est un tapis, autant le faire en plastique. Le gazon est un modèle de golfeur anglais. Je tonds un peu, sur les passages où l’on ne pourrait pas marcher, mais c’est très réduit. Que ce soit vert ou non m’est égal ; la diversité, elle, prend parfois la couleur de la paille.
Je proposerais le domaine du Rayol et le musée du quai Branly. Le Rayol se situe sur la côte, près de Cavalaire, dans le massif des Maures, au bord de la mer. Il appartient au Conservatoire du littoral, qui m’a sollicité au moment de racheter ce terrain à une famille de banquiers : il fallait un projet accepté par la commune et les habitants, ce qui fut le cas.
J’ai conçu ce projet à partir de la lecture de la planète, en m’appuyant sur les biomes du climat méditerranéen. Un biome est un espace de compatibilité de vie sous un climat donné, qui accueille toutes les plantes et tous les animaux en accord avec ce climat. Il existe une carte des biomes, de 1940, très intéressante, qu’il faudrait sans doute redessiner aujourd’hui, en épaississant certaines zones et en en rétrécissant d’autres, du fait des dérèglements climatiques. Pour ce projet, j’ai beaucoup voyagé : Chili central, Afrique du Sud, Australie. Sur cette friche, en une quinzaine d’années, j’ai créé sept ou huit clairières, chacune évoquant un pays de climat méditerranéen, avec son cortège floristique. L’équipe actuelle est exceptionnelle : elle travaille vraiment avec le vivant dans sa diversité, y compris ce qui n’était pas prévu. Quand une plante arrive, on l’étudie, on regarde ce qu’on peut faire ; de même pour les insectes, les champignons. Cela ne se fait pas partout.
C’est un autre rappel de la diversité planétaire, mais culturelle. Lorsque j’ai reçu la commande, le musée n’existait pas encore. En lisant sur les ethnies dont les œuvres allaient y figurer, très majoritairement des cultures animistes, j’ai vu que la tortue était partout : cosmophore en Asie, où elle porte le monde ; en Afrique, support de sièges sur lesquels on faisait avouer les coupables ; en Amérique du Sud, campements en forme de tortue, la queue tournée vers la rivière. La longévité et la résistance de cet animal expliquent sans doute sa place chez ces peuples.
Cela m’a donné l’idée, sans savoir encore ce que contiendrait le musée, de privilégier des formes ovales et de bannir la ligne droite, qui n’existe pas dans la réalité des paysages de ces populations. J’ai donc créé une savane arborée parisienne, avec des terrasses en forme de tortue, de grandes graminées capables de vivre sous le climat de Paris, des chênes et d’autres arbres non tropicaux.
Non. Le climat de Paris est tempéré, mais sans l’humidité de l’air de la Creuse ; il est beaucoup plus sec, ce qui pose des problèmes d’arrosage. Cela tient à la ville elle-même : le soleil réchauffe énormément les surfaces minérales, alors qu’il réchauffe peu les surfaces végétales. D’où l’importance de retirer le béton et l’asphalte pour mettre de l’herbe ou des arbres : cela tempère le climat local.
Je trouve cela remarquable, exceptionnel. On accepte des espèces qui viennent d’elles-mêmes et se mêlent à celles que l’on cultive ; on diminue les surfaces minéralisées. Il y a des rues entières transformées. Près de chez moi, là où ma fille était à l’école, il n’y avait que du béton ; aujourd’hui, c’est boisé. Ce n’est pas encore une savane, mais la réduction du minéral, et de la circulation automobile, est très importante. Peu de grandes villes au monde ont évolué ainsi.
Je choisirais peut-être des espèces capables de s’étendre, en leur donnant la place d’apporter de l’ombre. Mais je laisserais surtout beaucoup d’espace sans rien faire, à condition que ce soit accepté par les semences et la pluie, donc ni asphalté ni bétonné. On désasphalte, on retire le béton, et l’on attend : les graines arrivent, portées par quantité d’animaux, les oiseaux notamment. Cela se développera bien mieux qu’un arbre planté, dont le système racinaire exige des années de soins avant d’être autonome.
Beaucoup. Le potager est vivrier, et c’est une question majeure aujourd’hui : nous n’avons plus aucune autonomie vivrière. À peine quelques jours, en cas de crise. Il faudrait vraiment relancer la production. Je l’ai proposé récemment dans les Carpathes, à Brezovica, pour l’une des écoles du jardin planétaire : il y avait là d’anciens potagers abandonnés, sur une terre de très bonne qualité, sans pollution. Il suffit de mettre en place une gestion simple, avec production et distribution locales, ce qui est très mal vu du marché.
Tout ce qui se mange : du chou, de la laitue, des tomates, des pommes de terre. Paris s’est installée sur l’une des terres les plus fertiles de France, et ses environs le restent, malgré la destruction du milieu par l’agriculture chimique.
Des technologies anciennes intelligentes et non polluantes, comme le râteau, qui n’a pas d’âge et reste irremplaçable ; et des outils modernes, comme nos téléphones, qui permettent d’identifier une plante, de trouver sa famille, de vérifier un bio-indicateur du sol. Cela fait gagner du temps. En revanche, je ne suis pas certain qu’un moteur soit indispensable, surtout pour un potager. Un collectif de paysagistes basé à Rouen, Le Temps des cerises, intervient sans moteur sur tous ses chantiers ; d’autres le font à Limoges. Cela se multiplie.
Ils sont très divers. Je citerais Thierry Fontaine, rencontré à La Réunion, dont le travail mêle l’artifice fabriqué par l’humain et la nature. George Sand, écologiste avant l’heure. Je pense aussi à des artistes qui jouent de cette frontière, et à la musique, à la chanson, qui comptent beaucoup pour moi comme le chanteur et poète Cyril Mokaiesh. Il faudrait que je dresse une liste, en particulier pour la poésie.
Non. Mais lorsque Sarkozy a été élu, j’ai été très choqué et j’ai fait savoir que je ne pouvais pas travailler avec ce gouvernement ; j’ai annulé toutes les commandes qui y étaient liées. Quelqu’un l’a relayé, un article a paru, puis un autre ; cela m’a complètement dépassé. Ce qui me déplaisait chez lui ? Son opportunisme financier, sa façon de tout ramener à l’argent. Il avait l’air du pire, et je ne comprends pas pourquoi on a voté pour lui.
Cela risque d’être pire. On assiste au rejet de l’autre, on part dans une direction où la politique semble régie par le racisme, sans avoir compris que cela n’a aucun sens : nous sommes tous des êtres vivants en relation les uns avec les autres. C’est lamentable. J’habite la planète, mais je ne sais pas vraiment ce que c’est. Alors je fais autre chose.
Un texte remarquable sur ces « dieux proches, et jeunes, éternellement » qui habitent à la cime circulaire de la Ville lumière.
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