Le Panthéon est-il un rite ?

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Le contraire d'un fantasme

Ce que révèle la panthéonisation de Marc Bloch sur le jugement des dieux et la politique de la résurrection (attention : contient Kojève et du cosmisme soviétique).

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Tundra Studio

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Je suis un spécialiste des morts sans sépultures, j’y pense depuis toujours. Et voilà que mon pays se met à honorer une sépulture sans mort.

Les anciens Égyptiens se demandaient « que disent les voix des morts avec leurs voix d’abeille » ; moi je sais ce que disent les voix des morts qui n’ont jamais trouvé la paix du tombeau. En théorie, c’est très simple : ces morts-là continuent de vivre parmi nous, comme si de rien n’était, pour eux, du moins. Ils deviennent des dibbouks et hantent les vivants, ils murmurent à nos oreilles toutes les nuits. On les reconnaît à ceci qu’ils ne savent pas qu’ils sont morts ; ils réclament leur dû, une parole qu’on ne leur a pas dite, une justice qu’on ne leur a pas rendue. Le dibbouk n’est pas un fantôme qui fait peur : c’est une dette qui revient frapper. Il ne hante pas, il rappelle.

Mais avec Marc Bloch au Panthéon, la tendance s’inverse. Voilà une sépulture sans mort. Puisqu’il ne sera pas déplacé de la terre de l’Ain où les nazis l’ont assassiné, c’est l’idée du grand historien qui sera veillée, puis inhumée sous la coupole. Le tombeau est vide ; la pensée l’habite. Comment nommer cela ? Le contraire exact de ce que nous connaissions déjà, ce que l’hébreu appelle un dibbouk, et le grec un colossos. D’un côté un mort sans tombe qui erre ; de l’autre une tombe sans mort qui assigne. Les deux disent la même blessure, le corps manquant, mais par les deux bouts.

Car le colossos, chez les Grecs, n’est pas la statue géante que le mot évoque aujourd’hui. C’est une pierre dressée, une effigie rude, que l’on érigeait pour le mort dont on n’avait pas le corps : le disparu en mer, le guerrier tombé loin de chez lui, celui que nul tombeau ne pouvait accueillir. Le colossos fixait au sol l’âme errante, lui donnait un point d’ancrage, un substitut de chair où se poser. Il ne rendait présent le défunt, il le retenait. Jean-Pierre Vernant l’a montré : le colossos est le double minéral de l’absent, la forme que prend le mort quand il n’a pas de dépouille. On capturait dans la pierre ce qui, sans elle, aurait flotté indéfiniment entre les mondes. Toute l’opération tient dans ce renversement : on ne sculpte pas une ressemblance, on immobilise une absence.

Les cimetières juifs sont pleins d’une multitude de petits colossos, celui de Bagneux par exemple, près de Paris que je connais si bien. Il y a tous ceux que l’on a massacrés en Pologne ou ailleurs, et dont les stèles ne couvrent rien : des noms gravés au-dessus d’une terre vide, des dates sans corps en dessous. Et puis, il y a tous ces petits cailloux que l’on trouve sur les tombes, c’est ainsi que l’on rend hommage aux défunts chez les juifs, ni fleurs ni couronnes, des petites pierres, pour que YHVH, immense petit poucet, se fraie un chemin vers ses créatures qui reposent sous terre. La fleur se fane, elle ment sur la mort en la couvrant de vie ; la pierre, elle, ne ment pas. Aussi humble soit-elle, elle dit que ce qui est là est définitif. Chaque caillou est un colossos minuscule, déposé par une main qui passe, et qui dit au mort : tu es encore avec les vivants, quelqu’un est venu, un cœur bat encore avec ton souvenir. 

Le Panthéon fait à Marc Bloch ce que les Grecs faisaient avec une pierre. Faute de corps, on dresse un signe. Le cénotaphe est un colossos républicain : non pas un mort qui hante, mais une absence que l’on ancre, une pensée que l’on assigne à résidence pour qu’elle cesse d’errer et veille, désormais, sur les vivants.

Car je n’arrive pas à penser que la République en général, l’université en particulier, n’aient rien à se faire pardonner dans l’assassinat de Bloch. Ce n’est pas elle qui l’a tué, bien sûr : ce sont les nazis, dans un fossé de l’Ain. Mais on peut tuer un homme sans le mettre en joue. Quand le Statut des juifs d’octobre 1940 l’a chassé de sa chaire, l’université s’est exécutée sans trembler ; le Conseil d’État a fait du zèle ; les corps savants ont appliqué l’infamie avec la conscience tranquille des fonctionnaires en règle. Personne ne s’est couché sur lui.

Et Febvre ? Febvre n’a pas trahi, on l’a assez dit, et les caricatures qui en font un antisémite sont fausses. Mais trahir n’est pas le seul pire : il a transigé. Pour que les Annales continuent de paraître sous l’Occupation, il a persuadé Bloch d’en effacer son nom. Bloch obtempéra devant cette pression lâche et amicale, lâche parce qu’amicale ; on imagine le déchirement : faire vivre la chose en laissant disparaître celui qui l’avait faite. Que vaut tout ce sérieux académique face à une telle trahison ? La boutique est restée ouverte. Le nom juif est tombé de la façade, et la revue a continué de paraître, propre, lisible, française, vidée de l’homme qu’on retirait du monde au même moment.

Voilà ce que le cénotaphe vient réparer en sous-main : non pas l’assassinat, que d’autres ont commis, mais le calcul des camarades. L’oubli fait parfois moins mal que l’arrangement. On panthéonise l’historien pour n’avoir pas à juger l’institution qui l’a laissé tomber de sa table sans un geste. Le colossos républicain ancre une pensée ; il scelle aussi, sous la même pierre, une mauvaise conscience qui n’a jamais comparu. La nation se choisit son dibbouk apprivoisé : elle préfère, à tout prendre, la pensée veillant sous la coupole au remords rôdant dans les couloirs de la Sorbonne.

J’avais soumis cette intuition à Rambert Nicolas, attrapé au vol, à Prague, tandis qu’il se rendait à une conférence sur son auteur de cœur, Kojève. Agrégé et docteur en philosophie, spécialiste de la philosophie russe, éditeur et traducteur de Sophia de Kojève, il vient de faire paraître La Conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe (Gallimard, 2025). Il m’a renvoyé à cette étrange figure de la philosophie russe qu’est Nikolaï Fiodorov, dont une partie de l’œuvre a paru en français aux éditions des Syrtes. Chez Fiodorov, explique-t-il, la résurrection des morts cesse d’être une promesse chrétienne pour devenir une affaire immanente : non plus une résurrection transcendante accomplie par Dieu, mais une résurrection technique, accomplie par l’humanité elle-même, par ses propres machines. Or tout se joue, selon lui, dans ce que l’opération supprime. Dans la résurrection voulue par Dieu, un intermédiaire demeure entre l’humanité et elle-même : le jugement divin, qui décide, à la mort, qui mérite de revenir. La résurrection technique abolit ce tiers. Il ne reste plus que l’humanité seule, juge de qui elle estime digne d’être ressuscité. Soustraire un mort au pouvoir de Dieu, c’est le soustraire au jugement de Dieu : il prenait l’exemple de Staline, qu’un chrétien laisse à l’enfer et qu’un stalinien, lui, voudrait ramener parmi les vivants.

De là, Nicolas Rambert distinguait deux régimes de ce jugement. Le cosmisme soviétique, et, au fond, toute panthéonisation républicaine, maintient un jugement collectif : c’est la patrie, l’État, le comité, le Soviet suprême ou la nation française qui tranche du mort digne de revenir, ou, à défaut de corps, du nom digne d’être conservé. Il y voyait, comme chez le Soloviev qu’il avait traduit ou chez Auguste Comte, une politique de l’amour autant qu’un tribunal. Le transhumanisme, à l’inverse, congédie le collectif : la médiation n’est plus la société mais l’argent. Peu importe alors d’avoir un nom, des découvertes, une utilité pour l’humanité ; il suffit d’avoir payé sa clinique de cryogénisation. On ne passe plus de soi à l’humanité, mais de soi à son moi futur, par le seul truchement de la fortune.

Restait le cas français, dont il faisait, par prudence, une affaire strictement symbolique : tant qu’on ne ressuscite personne pour de vrai, au fond, tout reste tolérable. Mais qu’on imagine la chose possible, et le vertige revient intact : pourquoi rappellerait-on Marc Bloch et non son propre père ? Le jugement de la résurrection, comme celui de la conservation du nom, reste pour lui le problème politique par excellence : qui juge, sur quels critères, et au nom de qui.

Alors je repense à Bagneux, à ses cailloux. Là-bas, nul comité ne décide qui mérite sa pierre : il suffit qu’une main passe et se souvienne. Le Panthéon, lui, choisit. Il fait du souvenir un jugement, et de la coupole un tribunal. C’est peut-être à cela qu’on reconnaît un dibbouk apprivoisé : il ne revient plus réclamer son dû, il veille à la place qu’on lui a assignée. Bonne nuit Marc Bloch. Aucune épistémologie ne devrait se payer d’une telle trahison.