Comment l'un des plus grands artistes allemands contemporains a donné forme au Panthéon à la mémoire française et à l'expérience européenne des guerres.
Un exercice de contemplation
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Anselm Kiefer, né en 1945 en Allemagne, mais installé en France depuis près de trente ans, est un artiste de renommée mondiale, binational et européen. Ses créations, ambitieuses et pleines de charge humaine, ont trouvé leur place au cœur du patrimoine français. Après le Louvre, où sont exposés de manière permanente depuis 2007 son monumental tableau Athanor, ainsi que deux sculptures placées dans des niches adjacentes, Danaé et Hortus Conclusus, constituant comme une mise en abyme de la mission du musée, il a créé un ensemble d’œuvres pour le Panthéon, à l’occasion du transfert des cendres de Maurice Genevoix le 11 novembre 2020. Résident français, né quelques jours avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, fils d’un officier de la Wehrmacht, il n’a cessé de se confronter à la question de Theodor Adorno, s’interrogeant sur « Comment créer après Auschwitz ». Héritier d’une mémoire européenne en tension, il sonde le sens profond d’une existence contemporaine, assumant les passés hétérogènes, la force de la présence, et la construction d’une expérience collective.
Parmi ses six sculptures sous vitrine, Pour Maurice Genevoix : la voie sacrée.
L’artiste y explore ce qui fait le cœur de son œuvre et de nos interrogations collectives : la mémoire, son effacement, sa reconstitution, ici ancrées dans le contexte très particulier de la Première Guerre mondiale, en hommage à l’auteur de Ceux de 14. L’identité germano-française de Kiefer, ainsi que son attachement à l’Europe, s’expriment à travers une exploration plastique des formes et des matières.
Le principal ensemble conçu par Kiefer pour le Panthéon se trouve sous vitrine : des éléments d’apparence organique mais artificiels, artistiques (cendres, racines, pierre, blé) y sont exposés comme dans un musée d’histoire naturelle. Une étonnante mise à distance s’opère alors, comme si Kiefer nous invitait à contempler et à examiner un fragment du monde. On retrouve là un procédé courant de la méthode du diorama, sous vitrine, permettant de prendre de la distance pour contempler la chair du monde. Notre passé est là, à portée de main et, pourtant, quelque chose nous en défend l’accès : une vitrine. Alliant transparence et hermétisme, l’objet incarne à merveille le rapport que nous entretenons avec notre héritage commun : les faillites du passé, leur mémoire, nous travaillent et nous construisent, mais sans jamais pouvoir les saisir complètement, ni les approcher de trop près. Un diorama, c’est une sorte de théâtre miniature, où le réel est fondé en scène, objectifié et donc, offert à la réflexion. Si cette œuvre est donnée à voir, elle n’en demeure pas moins séparée de nous et exposée comme telle, lointaine, reculée, impénétrable. Cette distance et cette solennité font écho à l’exercice de la panthéonisation elle-même.
Anselm Kiefer, dans sa présence au Panthéon, n’en finit pas de résonner avec l’histoire du lieu et des êtres qu’il abrite.
La voie sacrée illustre, avec autant de force, la panthéonisation de Marc Bloch, résistant martyrisé, prévue ce 23 juin. La Grande Guerre marque un traumatisme européen des deux côtés, celui de la France et de l’Allemagne, dont Maurice Genevoix se fit le témoin et le chantre. Anselm Kiefer fait face à la mémoire et à l’oubli de la Seconde Guerre mondiale, et, avec la Première Guerre mondiale, en explore la genèse.
Son titre est une référence à l’unique artère qui, pendant la bataille de Verdun, permettait de relier le front à l’arrière, Verdun à Bar-le-Duc. Une route vitale qui, à elle seule, par le simple tracé de sa ligne, cristallise au sein du tableau toute la désolation, les ravages et le deuil engendrés par la guerre. L’expression de voie sacrée renvoie également à la Rome antique et à sa plus ancienne rue, la Via Sacra, où se déroulaient les processions, et qui en constituait l’artère symbolique.
Le titre inscrit donc le tableau dans un rapport plus large de l’Occident à lui-même. De Rome à Verdun, ou comment les voies de passage, leurs sinuosités, leur histoire, sont révélatrices de la mémoire humaine.
Tandis que le ciel, avec sa carte représentant la région de Verdun, confère à l’œuvre sa part la plus abstraite, la façon dont Kiefer élabore les sols représentés dans ses tableaux est tout à fait fascinante. Dans La voie sacrée, on ne sait si nous nous trouvons face à une étendue désertique, un vide intersidéral qui nous renvoie à l’âge de pierre, sans aucune trace de vie humaine — n’est-ce pas tout l’objet de la guerre que de nous ramener à l’état de matière inorganique ? —, ou si c’est à un sol en béton ou en ciment, attributs par excellence de la modernité, que nous avons affaire.
Pourtant, au milieu de ce paysage charbonneux, qui semble à la fois aveugle et muet, Kiefer choisit de représenter des épis de blé, comme si la vie, à nouveau, renaissait. Le souvenir et l’oubli doivent coexister, comme le pavot et la mémoire de Paul Celan, cher au cœur d’Anselm Kiefer. Par la confrontation à la négativité et à l’horreur, la vie peut tout de même s’affirmer.
Ce rapport de force entre, d’un côté, cette vacuité noircie par les explosions des bombes et, de l’autre, cette force régénérative qui persiste et l’emporte, est au cœur de l’œuvre de Kiefer. Le Panthéon n’est-il pas, à cet égard, le lieu par excellence de cette perpétuation de la vie à travers la mémoire ? Cet élan en faveur de la vie n’a rien de naïf, car Kiefer n’est pas l’artiste des bons sentiments évidents : il est teinté de tristesse et de mélancolie.
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