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Sadie (2026-2093) la «dame du Panthéon»

L'historienne et militante qui reposera dans les prochains jours aux côtés de Marc Bloch nous a enseigné une chose essentielle : les révolutions meurent lorsqu'elles ne parviennent plus à changer le passé.

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Tundra Studio

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Ce premier jour d’été 2093, on apprend le décès à Paris de l’historienne et militante Sadie, plus connue sous le surnom de « dame du Panthéon », dans l’ancienne capitale française comme dans le reste du monde. Cette triste nouvelle a été suivie, quelques heures plus tard, d’une annonce qui aurait peu étonné pendant la Cinquième République, régime politique sous lequel Sadie est née, une nuit du printemps 2026 « caniculaire », d’après les archives numériques (mais qui serait plutôt fraîche pour notre sensibilité fin-de-siècle). En souvenir de l’énergie qu’elle a déployée au tournant des années 2060 pour sauver le monument néoclassique qui trône toujours au sommet de la colline Geneviève-Fraisse (anciennement la Montagne Sainte-Geneviève), Sadie sera « panthéonisée » à l’issue de la veillée funéraire de trois jours qui se tient actuellement dans la communauté où elle vivait. 

Certes, l’inhumation de Sadie dans l’un des quelques caveaux du Panthéon miraculeusement épargnés par la fièvre commémorative qui avait saisi nos derniers présidents de la République ne ressemblera en rien à la longue et fastidieuse série d’opérations autrefois regroupées sous le terme de « panthéonisation ». Comparativement à la somme des pétitions, des mobilisations, des sondages encourageants, des tribunes outragées et des rapports d’information jadis nécessaires pour convaincre un président de la République d’appuyer sur le bouton « panthéonisation », celle de Sadie découle d’un processus plus collectif, presque rudimentaire. Elle est le résultat d’un vote à main levée qui s’est spontanément tenu à la fin de l’assemblée communale quotidienne de Paris (dont le compte-rendu est, comme de coutume, consultable en ligne). À défaut d’être « nationales », les funérailles de la « dame du Panthéon » seront donc populaires.

La dernière demeure attribuée à Sadie par décision communale nous amène à nous poser une nouvelle fois la question qui a souvent retenu l’attention de ses critiques comme de ses admirateurs. Comment expliquer qu’une figure reconnue du féminisme de la cinquième vague décide soudainement de consacrer le reste de sa vie à la conservation in situ d’un monument qui, pour beaucoup de ses alliées, symbolisait le patriarcat et l’autoritarisme politique qu’elles avaient affrontés et vaincus ensemble pendant la décennie précédente ? Certes, le temps avait passé et de nombreuses consultations populaires avaient fini par aboutir à l’élaboration décentralisée d’une constitution aux accents plus conventionnels que gaullistes. La deuxième moitié du XXIe siècle s’annonçait aussi fluide que la première avait concentré les blocages institutionnels et les affrontements politiques durs. Pourquoi donc se donner la peine de sauvegarder le Panthéon dans l’état dans lequel la République l’avait légué à une population qui avait ensuite pris la décision démocratique de se passer d’une capitale et d’inventer une organisation du territoire à rebours du jacobinisme centralisateur ?

Certains ont tenté d’expliquer le combat de Sadie pour la sauvegarde du Panthéon par des considérations strictement biographiques, notamment son métier d’historienne. Il serait facile de leur rétorquer qu’il est impossible de trouver dans sa production scientifique la moindre ligne qui s’apparenterait à un éloge, même partiel, du « roman national ». L’objection qui suivrait n’est pas difficile à imaginer : tout révolutionnaire qu’il soit, chaque historien ne reste-t-il pas marqué par la formation antiquaire et passéiste reçue à l’université, cette institution médiévale abolie par la Convention, mais qui a réussi à renaître de ses cendres un siècle plus tard et à survivre depuis à toutes les révolutions ? 

Pour désamorcer cette accumulation de banalités psychologisantes et de considérations éculées sur le pouvoir corrupteur du mandarinat universitaire, il suffit de rappeler que Sadie n’a jamais été seulement une étudiante ou une universitaire, mais aussi et surtout une militante. C’est d’ailleurs pour des raisons éminemment politiques qu’elle décida de lancer une initiative populaire en faveur de la préservation du Panthéon en 2062. L’étude des mouvements sociaux, dont elle s’était fait une spécialité, l’avait en effet convaincue que, dans les siècles précédents, de nombreux processus de transformation socio-politique (y compris les plus souhaitables) avaient tourné court parce qu’ils reposaient sur l’idée anti-historique selon laquelle une société est capable de rompre avec son passé. Fascinée par la Constitution du 24 juin 1793, qu’elle avait choisie comme sujet de thèse, Sadie avait toujours refusé de la désigner sous son nom alternatif de « Constitution de l’an I », sous prétexte qu’elle considérait l’adoption d’un calendrier républicain comme l’un des épisodes les plus affligeants de la Révolution française.

Toute sa vie durant, la recherche historique et le militantisme de Sadie furent animés par l’idée que la rupture biographique (à l’échelle de l’individu) et la rupture historique (à l’échelle d’une société) constituaient, malgré leur ressemblance superficielle, deux réalités aux effets antagonistes. La trajectoire onomastique de l’historienne, qui décida de ne plus faire usage du nom qui lui avait été donné à la naissance une fois qu’elle eut quitté le foyer de ses parents, témoigne de sa conviction qu’il est possible et souhaitable de faire des choix radicaux sur le plan personnel. Alors qu’elle appréciait ses parents et n’avait aucun reproche à leur faire, si ce n’est le choix de son prénom emprunté à une chanson pop sans qu’ils ne se penchent sur le contenu de ses paroles, la jeune Sadie était persuadée que continuer à porter le nom d’un de ses ascendants était incompatible avec l’abolition de la famille nucléaire qu’elle appelait de ses vœux, comme la plupart de ses camarades qui participèrent à l’émergence d’une cinquième vague féministe dans les années 2040, puis à son déferlement au cours de la décennie suivante. Cependant, la conviction que le changement socio-politique d’une société donnée pouvait être préparé, accompagné et accéléré par le fait que nombre de ses membres mènent à bien leur propre « révolution intérieure » ne devait pas être confondue avec l’illusion qu’il était possible, à l’échelle collective, d’en finir avec le passé.

Pour Sadie, il n’y avait donc aucune contradiction entre s’investir pleinement dans un processus constitutionnel destiné à faire émerger une nouvelle Constitution différente de toutes celles que la France avait connues auparavant, et militer pour que ce progrès ne s’accompagne pas de la tentation de faire table rase de tout ce qui, comme le Panthéon, était associé aux excès de la fin hyperprésidentielle de la Cinquième République. 

L’initiative populaire lancée par Sadie prit, et elle se retrouva rapidement en charge d’organiser le plus justement et démocratiquement possible le travail collectif nécessaire à l’entretien du Panthéon en tant que monument, mais aussi à sa transformation en un lieu pouvant accueillir des manifestations et des discussions politiques moins formelles et plus vivifiantes que les « panthéonisations » hiératiques du passé. Ce travail d’organisation l’absorba pour le reste de sa vie. Il lui coûta peut-être quelques amitiés et, très probablement, une belle carrière universitaire. Quand il la croisait aux abords de la place du Panthéon, son directeur de thèse, désormais à la retraite, aimait à répéter qu’elle aurait pu tranquillement enseigner l’histoire des révolutions à deux pas d’ici, si elle ne s’était pas autant entichée de politique. Plutôt que de lui signaler que son attachement à l’ancienne centralité universitaire de Paris faisait de lui un homme du passé, Sadie lui faisait toujours la même réponse : se rappelait-il qu’au sortir de sa fréquentation assidue de l’œuvre de Michelet, elle lui avait confié qu’elle aurait préféré être, ne serait-ce qu’une nuit, la gardienne des jeunes Archives nationales plutôt que d’enseigner en chaire pendant plusieurs années ? Pour le faire rire, elle ajoutait aussitôt que les années qu’il avait passées au Collège de France n’avaient nullement garanti à Michelet la reconnaissance de la patrie, qui lui avait refusé l’entrée au Panthéon en 1882, en 1899, en 1902 et en 1923 ! À partir du 24 juin 2093, Sadie sera la deuxième historienne à reposer au Panthéon, aux côtés de l’éminent Marc Bloch, qui y a fait son entrée en juin 2026, c’est-à-dire le mois même de la naissance de sa future voisine de caveau.

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