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Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?
Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.
De quel dilemme s’agit-il ?
L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.
Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.
Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?
Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.
On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.
Que veulent les États-Unis ?
La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?
Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.
Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?
En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.
La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.
Sur quoi repose cette méfiance ?
Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Vali Nasr
D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »
Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.
C’est la perception de la menace qui soude le régime ?
Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.
Il n’y a donc aucun débat ?
Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.
Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.
Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?
Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.
Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.
Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Vali Nasr
En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.
L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.
Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.
Sur quoi repose cette conviction ?
Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.
Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.
Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.
Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?
C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.
Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.
La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.
Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.
La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?
Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.
Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.
Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.
Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?
Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.
C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en URSS aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.
J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.
La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?
Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.
Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?
Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.
L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.
Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.
La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.
Vali Nasr
Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.
Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.
Et sur le plan économique ?
L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.
Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.
La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?
Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?
Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.
Vali Nasr
Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.
Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.
Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »
Et Mojtaba Khamenei ?
Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.
Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?
Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.
Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille.
Il existe pourtant des précédents de normalisation.
Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.
Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?
La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.
Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?
Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.
Une percée reste-t-elle possible ?
Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.
Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
Vali Nasr
Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».
Quel rôle joue Israël ?
C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.
La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.
Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?
De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.
Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.