Doctrines de la Chine de Xi Jinping

La grande peur du Parti face à l’IA

Pour Pékin, la course à l’IA est indissociable d’un impératif : préserver le contrôle du Parti.

Traduction et commentaire du texte de référence de Chen Yixin, ministre de la Sécurité d’État.

Auteur
Sacha Halter
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© Noel Celis/AP/Sipa Press

Dans le monde entier, une prise de conscience émerge au sujet du développement incontrôlé de l’intelligence artificielle. La semaine dernière, les principaux dirigeants du secteur ont appelé à un ralentissement de la recherche à la frontière, qu’il s’agisse de Dario Amodei (Anthropic), d’Elon Musk (Grok) ou encore de Sam Altman, qui a même annoncé la suspension de l’introduction en bourse d’OpenAI. Dans son discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a même proposé un encadrement de l’utilisation de l’IA, alors que la souveraineté européenne dans ce domaine semble plus que jamais menacée. 

À la différence de leurs homologues américains ou européens, les patrons chinois de la tech et les dirigeants du régime sont restés discrets au sujet de l’emballement du développement de l’IA. En Chine, le Parti communiste s’inquiète surtout des conséquences que cette technologie pourrait faire peser sur sa maîtrise du processus politique. 

Un important article a été récemment publié par Chen Yixin 1, secrétaire du Parti et ministre du Département de la Sécurité d’État 2. Diffusé le 13 septembre sur le média China cyberespace 3, ce texte a été largement repris et analysé, autant en Chine qu’à l’étranger. 

Le chef des services de renseignements chinois y adopte tous les codes du discours officiel. Il invoque l’« importante pensée de Xi Jinping sur l’édification d’une puissance cyber » et reprend les éléments de langage employés par le président chinois lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC), organisée le 17 juillet à Shanghai.

Chen Yixin aurait pu s’en tenir à un plaidoyer pour une gouvernance mondiale, d’autant que son texte paraît à dix jours de la visite d’État de Xi Jinping à Washington, où Donald Trump devrait proposer un cadre de dialogue bilatéral sur l’IA, aux contours encore flous. Il préfère se tourner vers des préoccupations intérieures et décrire un « champ de bataille » devenu « un nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances ».

Le premier des six risques qu’il énumère est politique. « Diverses forces hostiles et individus aux intentions malveillantes » useraient de l’IA générative pour « inventer des rumeurs politiques, diffuser des informations malveillantes, inciter au conflit et attiser les tensions dans l’opinion publique », et cela « dans des proportions importantes et à des coûts très faibles ». Le ministre en tire une conclusion qui appelle à des mesures potentiellement drastiques : « Cette situation menace notre sécurité politique, la sécurité de notre système socialiste et la sécurité de notre idéologie. » 

Vient ensuite l’espionnage. Selon le chef des services chinois, des agences étrangères « exploitent massivement » l’intelligence artificielle (IA) pour collecter « des données nationales stratégiques, des secrets commerciaux et des données personnelles », tandis que des utilisateurs chinois imprudents confient leurs « informations sensibles » à des modèles conçus hors du pays. L’aveu est savoureux. Deux jours avant la publication du texte, Anthropic accusait sept laboratoires chinois, dont Alibaba, DeepSeek et Moonshot, d’avoir « distillé » Claude à l’échelle industrielle au moyen de milliers de faux comptes et de plus de 150 millions d’échanges. La dépendance aux modèles américains devient, sous la plume de Chen Yixin, une vulnérabilité. Le soupçon s’est encore durci depuis que Donald Trump a autorisé, le 12 août, des corsaires numériques privés à mener des opérations offensives dans une cyberguerre que le ministre qualifie d’« industrialisée et automatisée ».

L’accent mis sur l’idéologie et la sécurité intérieure doit être pris au pied de la lettre. Dans la grille marxiste-léniniste qui reste celle du Parti, l’algorithme se range du côté des moyens de production. Il alloue le travail (en Chine, les plateformes Meituan et Ele.me dictent à la seconde près les courses de plusieurs millions de livreurs), oriente le capital (les scores d’Ant Group, le géant de la finance numérique, ont ouvert le crédit à des centaines de millions d’emprunteurs hors du circuit bancaire) et fabrique quotidiennement l’opinion publique (le fil de recommandation de Douyin, l’équivalent de TikTok décide chaque jour de ce que voient plus de 700 millions de Chinois). 

Dès 2019, les données ont été élevées au rang de facteur de production, puis l’IA classée parmi les « forces productives de nouvelle qualité » 4. Dans les termes de Xi Jinping, les rapports sociaux doivent « s’adapter aux exigences » de cet essor et il revient au Parti qui « dirige tout » de conduire l’ajustement avant que la technologie ne l’impose. En 2018, devant la Conférence nationale sur la cybersécurité, Xi Jinping avait prévenu ses cadres que le Parti, s’il « ne passe pas l’épreuve d’Internet, ne passera pas celle du maintien durable au pouvoir ».

Lénine prétendait tenir les « hauteurs dominantes » de l’économie sous la NEP, le Parti de Xi entend gouverner le processus algorithmique comme il gouverne le processus économique. D’où la première des sept mesures réclamées par Chen Yixin, qui consiste à « maintenir le rôle dirigeant du Parti » et « le contrôle exercé par le Parti sur Internet et les données », afin de « transformer les atouts de la direction du Parti en efficacité de la gouvernance de l’intelligence artificielle ». Le développement « sain et ordonné » qu’il appelle de ses vœux répond terme à terme à « l’expansion désordonnée du capital » 5 dénoncée par Xi Jinping à la fin de l’année 2020.

Le précédent est dans toutes les mémoires. En novembre 2020, le Parti suspendait l’introduction en Bourse d’Ant Group, et son fondateur, Jack Ma, disparaissait de la scène publique pendant près de trois mois. La campagne antimonopole qui s’ensuivit valut à Alibaba une amende record de 18,2 milliards de yuans et mit au pas l’ensemble des plateformes numériques. Aucun signal officiel n’indique pour l’instant que l’IA soit promise au même traitement. Le texte de Chen Yixin sonne néanmoins comme une mise en garde adressée aux champions nationaux comme aux services étrangers. Le Parti encourage toutes les technologies, tant qu’aucune ne menace son pouvoir. 

« La sécurité, déclarait Xi Jinping il y a près de dix ans, est le préalable du développement. »

Renforcer pleinement les garanties de sécurité dans l’intelligence artificielle, promouvoir son développement sain et ordonné

Chen Yixin (陈一新) ministre du Département de la Sécurité d’État 

Article publié le 13 septembre 2026 sur China cyberspace (中国网信 zhongguo wangxin)

Nous vivons dans une époque où l’intelligence artificielle est en train de prendre la tête de toutes les révolutions technologiques et de tous les changements dans l’industrie. Ce secteur est devenu le principal champ de bataille de la concurrence technologique internationale, et un nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances mondiales. Le Comité central du Parti accorde une grande importance au développement de l’intelligence artificielle. Le secrétaire général du Parti, Xi Jinping, s’est exprimé à de nombreuses occasions sur ce sujet. Il faut promouvoir de manière coordonnée l’innovation scientifique et technologique, favoriser le développement industriel, et il faut également concentrer tous nos efforts sur les applications habilitantes de l’intelligence artificielle. Nous devons aussi améliorer les mécanismes de supervision et de régulation de l’IA et renforcer sa gouvernance. Nous devons bien étudier et bien assimiler l’esprit qui s’incarne dans les instructions du secrétaire général Xi Jinping, mettre en œuvre sans relâche la vision globale de la sécurité nationale, accélérer la mise en œuvre d’un système de prévention et de contrôle des risques liés à l’intelligence artificielle, et favoriser le développement sain et ordonné de ce secteur dans notre pays. 

L’expression «  application habilitante » 6 fait référence à l’utilisation d’une technologie pour développer d’autres technologies. L’IA en Chine est surtout déployée dans l’industrie et notamment dans la robotique et l’automatisation des usines, et plus généralement dans l’Internet des objets (IoT). On retrouve ici le principe défendu par l’économiste chinois Lu Feng, celui du « maximalisme industriel ». Selon Lu Feng, à la différence d’une «  utilisation capitaliste  » de l’IA en Occident, qui privilégierait la finance spéculative, la Chine utiliserait l’IA pour favoriser la production industrielle et l’économie réelle. 

Les principes fondamentaux à respecter dans la gouvernance de l’intelligence artificielle

Depuis le 18e Congrès du PCC en 2012 et son arrivée à la tête du Parti communiste chinois, Xi Jinping a fait plusieurs fois référence à l’intelligence artificielle. Il a par exemple déclaré qu’il fallait promouvoir le rattrapage technologique de notre pays, faire monter en gamme notre industrie et faire progresser les forces productives. Il a également déclaré qu’il fallait faire progresser la Chine dans la concurrence technologique internationale et améliorer la gouvernance internationale en matière d’IA. Pour mettre en œuvre ces instructions, nous devons travailler dans les huit domaines suivants : 

Premièrement, la position stratégique de l’intelligence artificielle. Il faut bien saisir que l’intelligence artificielle est une technologie stratégique, c’est-à-dire qu’elle est à l’origine des nouvelles vagues de révolution technologique, et du changement des industries de notre époque. Dans son sillage, elle peut entraîner le développement de tous les autres secteurs. Les acteurs qui seront capables de saisir les opportunités économiques offertes par l’IA pourront avancer avec leur temps. C’est pour cette raison qu’il faut la considérer comme un secteur stratégique et la placer au cœur du programme de développement de notre pays. 

Deuxièmement, il faut conduire des politiques stratégiques pour développer l’intelligence artificielle. Nous devons profiter au maximum de la supériorité de notre système national et saisir les opportunités offertes par son renouvellement. Il faut persévérer dans l’autosuffisance et donner la part belle à l’intelligence artificielle « appliquée ». Il faut que l’innovation devienne le premier moteur de notre économie, même si nous devons rester conscients que la sécurité constitue le principe le plus essentiel. Il faut aussi renforcer toutes les capacités de notre pays dans le domaine de l’IA. 

Troisièmement, la question des valeurs de l’intelligence artificielle. Il est important de garder à l’esprit que l’IA doit contribuer au bien-être de l’humanité tout entière. Il faut donc favoriser un développement sain et ordonné de l’intelligence artificielle dans une direction bénéfique, sécurisée et équitable, sans jamais oublier que l’objectif ultime de l’innovation scientifique et technologique doit répondre aux aspirations du peuple à une vie meilleure. Il faut donc promouvoir une intégration étroite entre l’intelligence artificielle et l’amélioration des conditions de vie de la population, en vue de résoudre les difficultés rencontrées dans des domaines fondamentaux de l’existence humaine et notamment l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées et les transports. 

Quatrièmement, la question de la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il convient de coordonner les principes du développement et ceux de la sécurité, de renforcer notre travail dans l’élaboration et le perfectionnement des lois et réglementations, des systèmes de politiques publiques, et l’élaboration des systèmes d’application et des normes éthiques. Il faut mettre en place un système de surveillance technique, un système de prévention des risques et de réponses d’urgence. Il faut renforcer l’analyse et la prévention des risques potentiels liés au développement de l’intelligence artificielle, ainsi que préserver les intérêts de la population et la sécurité nationale.

Cinquièmement, les missions principales auxquelles doit servir l’intelligence artificielle. Il convient de renforcer la recherche fondamentale, de concentrer nos efforts sur la maîtrise des technologies les plus importantes comme les semi-conducteurs et les logiciels. Il faut aussi favoriser l’intégration entre l’innovation scientifique et technologique en matière d’IA et l’innovation industrielle, afin d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les industries stratégiques et les industries du futur. 

Sixièmement, il faut favoriser l’application de l’intelligence artificielle. Il faut mettre pleinement en œuvre l’opération « Intelligence artificielle + », faire en sorte que l’intelligence artificielle devienne le moteur d’une transformation des paradigmes de la recherche scientifique, renforcer l’intégration de l’intelligence artificielle dans le développement industriel, dans la construction de notre identité culturelle, mais aussi dans la protection des conditions de vie de la population et la gouvernance sociale. Nous devons prendre de l’avance dans les applications concrètes et industrielles de l’intelligence artificielle et développer des applications habilitantes dans tous les secteurs d’activité.

En août 2025, le gouvernement chinois a officiellement lancé l’initiative « Intelligence artificielle + » 7. D’après l’« Avis relatif à la mise en œuvre approfondie de l’initiative “Intelligence artificielle +” » 8, le déploiement des applications de l’IA doit suivre un calendrier progressif : leur « taux de pénétration » devra atteindre 70 % d’ici à 2027, 90 % d’ici à 2030, puis 100 % d’ici à 2035.

Septièmement, les garanties apportées par l’intelligence artificielle. Il convient de promouvoir la construction d’infrastructures de calcul informatique, d’approfondir l’exploitation et l’utilisation, l’ouverture et le partage des données. À ce titre, nous pouvons mettre à profit les atouts que sont le volume des données et la taille du marché chinois. Il faut aussi favoriser les politiques relatives à la propriété intellectuelle, à la fiscalité et aux commandes publiques, perfectionner les mécanismes de soutien à la recherche scientifique, à l’évaluation des compétences et à la formation des travailleurs hautement qualifiés. 

Huitièmement, il faut développer la coopération internationale dans l’IA. L’intelligence artificielle doit être un « bien public mondial », elle doit être au service de l’humanité tout entière. Il convient de développer la coopération internationale afin d’aider les pays du « Sud global » à renforcer leurs capacités techniques et à réduire la « fracture numérique internationale ». Il faut encourager toutes les parties à renforcer la coordination entre leurs stratégies de développement, leurs règles de gouvernance et leurs normes techniques, afin de mettre en place, dans les plus brefs délais, un cadre de gouvernance mondiale et un système de normes faisant consensus. 

« Bien public mondial », « Sud global », « fracture numérique », ce sont les mots du discours de Xi à Shanghai le 17 juillet, à l’occasion de l’installation de l’Organisation mondiale de coopération sur l’IA.

Toutes les interventions de Xi Jinping au sujet de l’IA se caractérisent par leur vision à long terme, la profondeur de leur réflexion et la richesse de leur contenu. Elles fonctionnent comme des orientations fondamentales, et il est important d’en saisir les principes essentiels. Il faut que nous les intégrions pleinement à tous les aspects de la gouvernance de l’IA. 

Prendre pleinement conscience des risques liés à l’intelligence artificielle

Il faut aussi garder à l’esprit que l’intelligence artificielle, justement parce qu’elle est le moteur de nouvelles révolutions technologiques et de changements industriels, se retrouve à tous les niveaux de la société humaine. La diffusion de l’IA dans nos sociétés est très rapide, très profonde et couvre un large éventail de domaines. L’IA remodèle en profondeur la structure de l’économie mondiale, elle remet en question les rapports de force et les paradigmes d’innovation et de gouvernance sociale. Nous pouvons saisir les opportunités qu’elle nous offre, mais nous devons aussi identifier clairement les risques qu’elle fait peser sur nous et ne pas perdre de vue nos principes fondamentaux. 

Premièrement, l’IA a des répercussions systémiques sur l’environnement politique et sécuritaire de notre pays. En juin 2026, le nombre d’utilisateurs de l’intelligence artificielle en Chine dépassait les 500 millions de personnes, avec un volume moyen de 140 000 milliards « d’appels de jetons » par jour. Les applications intégrant de l’intelligence artificielle se sont par ailleurs rapidement généralisées. Diverses forces hostiles et individus aux intentions malveillantes abusent désormais des technologies de l’IA générative, et produisent des faux enregistrements audio ou vidéo, des « deepfakes », des images et des textes générés par l’IA, ainsi que des « armées de trolls », en vue d’inventer des rumeurs politiques, de diffuser des informations malveillantes, d’inciter au conflit et d’attiser les tensions dans l’opinion publique. 

Le terme chinois que l’on traduit par « armées de trolls » désigne les commentateurs rémunérés, pratique que Pékin reproche aux autres, mais dont il est lui-même accusé.

L’IA leur permet de mener ces actions dans des proportions importantes et à des coûts très faibles. Cette situation menace notre sécurité politique, la sécurité de notre système socialiste et la sécurité de notre idéologie. 

Les « appels de jetons par jour » (token calls per day) désignent le volume quotidien d’unités élémentaires (mots, fragments de mots ou caractères), appelés tokens, traitées par les interfaces de programmation (API) des intelligences artificielles. 

Deuxièmement, l’IA est de plus en plus utilisée pour conduire et prévenir des attaques informatiques. Comme en témoignent le programme Claude Mythos 5, ou encore le dernier système GPT-5.5-Cyber, récemment lancés par des entreprises technologiques américaines, les capacités des technologies d’IA ont considérablement progressé dans la détection des failles de sécurité informatique.

Claude Mythos est le modèle le plus avancé d’Anthropic. Ses capacités en cybersécurité ont conduit l’entreprise à en réserver l’accès, à partir d’avril 2026, à des organisations agréées chargées de détecter des failles dans les logiciels critiques. Le grand public dispose, depuis le 9 juin, de Claude Fable 5, un modèle identique dont les garde-fous bloquent les usages offensifs. Son concurrent chez OpenAI, GPT-5.5-Cyber, est spécialisé dans la détection de vulnérabilités et l’analyse de logiciels malveillants.

Elles peuvent aussi développer des logiciels malveillants et être utilisées comme des armes, tandis que les attaques informatiques peuvent même désormais être industrialisées et automatisées. On assiste même dorénavant à des affrontements entre IA. Certains pays et certaines organisations sont désormais capables d’identifier rapidement de grandes quantités de failles de sécurité, de se connecter automatiquement pour organiser des attaques informatiques et conduire des missions de piratage complexes. 

La formule « certains pays » désigne notamment les États-Unis. L’usage diplomatique chinois veut que l’adversaire ne soit jamais nommé directement dans un texte de doctrine, ce qui permet d’ouvrir la voie à la négociation sans tromper aucun lecteur. Il est d’autant plus remarquable que Chen Yixin déroge à cette règle quelques lignes plus haut en citant nommément deux modèles américains.

Le seuil technique à atteindre et les coûts d’entrée pour mener ce type d’activités ont considérablement baissé, et cela fait peser de graves dangers sur les infrastructures informatiques stratégiques de notre pays.

Troisièmement, les risques de fuite d’informations confidentielles augmentent considérablement. Les services de renseignement étrangers exploitent massivement certaines technologies telles que les robots d’indexation intelligents, l’exploration intelligente des données et l’analyse intelligente d’images pour collecter à grande échelle des informations sensibles, notamment des données nationales stratégiques, des secrets commerciaux et des données personnelles de certains citoyens chinois. Certains utilisateurs chinois, qui n’ont pas été assez sensibilisés au sujet de la sécurité des données, utilisent des modèles d’intelligence artificielle étrangers pour traiter des informations sensibles, et exportent ainsi des données vers l’étranger, ce qui induit des fuites massives de données de notre territoire national. Les outils d’intelligence artificielle open source tels que « OpenClaw », qui ont connu un succès fulgurant au premier semestre 2026, sont également traversés par des problèmes structurels, et notamment le risque de prise de contrôle à distance des droits d’administration des appareils, ou encore la fuite d’informations sensibles sur leurs utilisateurs.

Un robot d’indexation intelligent (web crawler) est un programme automatisé qui parcourt Internet afin d’explorer, d’analyser et de répertorier des pages web. Les données ainsi recueillies peuvent servir aussi bien à l’indexation des sites qu’à l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle. À la différence de ChatGPT et d’autres modèles principalement conçus pour générer du texte ou des images, l’agent d’intelligence artificielle OpenClaw est capable d’exécuter des tâches concrètes. Une fois le logiciel téléchargé, l’utilisateur peut lui transmettre des instructions simples, qu’il traduit en actions, comme l’envoi d’e-mails. Au printemps 2026, OpenClaw a déclenché une véritable fièvre en Chine, baptisée « élever son homard », en référence au logo du logiciel. Étudiants, fonctionnaires et petites entreprises ont installé cet agent capable d’agir seul sur leur ordinateur, souvent avec tous les droits d’administration. La réaction des autorités a été immédiate. Le Centre national de réponse aux incidents informatiques (CNCERT) a publié une alerte le 10 mars, puis le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information a émis des recommandations le lendemain. Enfin, plusieurs universités ont exigé la désinstallation du programme. En citant ce cas dans un texte de doctrine, Chen Yixin en fait l’exemple type d’une technologie étrangère adoptée par la société plus rapidement que le Parti ne peut l’encadrer.

Quatrièmement, le phénomène de concentration monopolistique accentue les déséquilibres dans le développement scientifique et technologique. Certains pays, tirant parti des avantages qu’ils ont accumulés dans les domaines de la théorie fondamentale de l’IA, de l’architecture des modèles et de la puissance de calcul, limitent strictement l’accès à cette technologie, en ayant recours à des mesures comme l’établissement de « listes d’entités », la mise en place de contrôles technologiques, le monopole des normes industrielles et la création d’écosystèmes fermés. 

L’expression Entity List désigne la liste des entités du département du Commerce américain qui interdit aux entreprises inscrites d’acheter des technologies américaines sans licence. Huawei y figure depuis 2019, et a été rejoint depuis par des centaines d’entreprises chinoises. Les « contrôles technologiques » désignent les restrictions à l’exportation décidées le 7 octobre 2022, puis durcies en 2023 et 2024, qui privent la Chine des puces les plus avancées de Nvidia ainsi que des machines nécessaires à leur fabrication. En présentant ces mesures comme une atteinte aux pays du Sud, Pékin transforme un contentieux bilatéral en cause universelle.

En utilisant l’argument de la sécurité nationale comme un prétexte, ils limitent l’accès des pays du Sud global aux équipements technologiques de pointe, et limitent ainsi le renforcement de leurs capacités d’innovation scientifique et technologique. Ces restrictions ont pour effet de fragmenter les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales de l’intelligence artificielle. 

Cinquièmement, des problèmes structurels affectent les systèmes de gouvernance sociale. Les applications de l’intelligence artificielle introduisent de nombreux facteurs d’incertitude dans la gouvernance sociale et l’ordre public : le caractère de «  boîte noire  » des algorithmes et le phénomène d’« empoisonnement des données  » risquent d’amplifier les discriminations sociales. L’utilisation abusive des informations personnelles lors du traitement des données peut entraîner une crise de confiance chez les utilisateurs. La prise de décision automatisée par les systèmes pose aussi des problèmes dans l’attribution des responsabilités. Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle a par exemple dépassé le cadre traditionnel de la gouvernance technologique. Les normes juridiques, les principes éthiques et les mécanismes de gouvernance existants sont souvent en retard sur l’IA, ce qui rend difficile la mise en place d’un système efficace de contraintes institutionnelles et de régulation.

Le caractère de « boîte noire » d’un algorithme renvoie à son opacité : si les données qui lui sont fournies en entrée (inputs) et les résultats obtenus en sortie (outputs) sont aisément identifiables, les mécanismes internes qui expliquent leur fonctionnement sont toutefois difficiles à comprendre. Les « attaques par empoisonnement » consistent, quant à elles, à altérer le comportement d’un système d’intelligence artificielle en introduisant des données corrompues lors de sa phase «  d’entraînement  ».

Sixièmement, l’IA modifie en profondeur la nature des conflits armés. Les technologies d’intelligence artificielle font entrer la guerre dans « l’ère de l’intelligence ». Celui qui parvient, grâce à des algorithmes, à acquérir une perception plus fine, à un jugement plus précis et à des frappes plus exactes, possédera un avantage sur le champ de bataille. On l’a vu notamment dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran : l’application militaire de l’intelligence artificielle a donné naissance à l’intégration intelligente des renseignements, à l’assistance intelligente dans la prise de décision, à l’identification intelligente des cibles et au soutien intelligent au combat. L’intelligence artificielle est en train de passer d’un rôle secondaire à un rôle décisif sur le champ de bataille.

Mesures à prendre pour faire progresser la gouvernance de l’intelligence artificielle

Face aux risques liés à l’évolution rapide des technologies d’intelligence artificielle, nous devons nous appuyer sur les nombreux exposés importants du secrétaire général Xi Jinping, mettre en œuvre les mesures de réforme prévues dans le 15e plan quinquennal (2026-2030) visant à moderniser le système et les capacités de sécurité nationale, accélérer l’amélioration de la gouvernance de l’intelligence artificielle et prévenir et résoudre efficacement les risques de sécurité dans ce domaine.

Premièrement, il faut maintenir le rôle dirigeant du Parti. Il convient d’étudier et d’appliquer la « Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises dans la nouvelle ère », en particulier les idées importantes de Xi Jinping au sujet de la construction d’une grande puissance numérique. Il convient aussi de maintenir le contrôle exercé par le Parti sur Internet et les données, intégrer la gouvernance de l’intelligence artificielle dans le cadre plus global de la construction d’une grande puissance numérique et d’une « Chine numérique », améliorer le cadre de la gouvernance, maintenir une orientation correcte, et transformer les atouts de la direction du Parti en efficacité de la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il faut guider l’intelligence artificielle vers le progrès et le bien, afin qu’elle évolue de manière durable.

Deuxièmement, il faut renforcer la capacité d’action coordonnée de notre système. Il convient de consolider les fondements de la conception globale de notre sécurité nationale, d’intégrer en profondeur la sécurité de l’intelligence artificielle dans les efforts de sécurité menés dans les autres domaines stratégiques, tirer pleinement parti des avantages du nouveau système national, mettre en place des mécanismes de collaboration interdisciplinaire et interministérielle, renforcer la mise en commun et le partage des capacités en matière de données, optimiser en permanence les mécanismes de concertation, de coordination et de conseil en matière de décision, d’évaluation des risques et d’analyse sécuritaire. Il faut aussi promouvoir de manière coordonnée l’amélioration des systèmes juridiques, stratégiques, politiques et de prévention des risques. 

La « Conception globale de la sécurité nationale » est la doctrine formulée par Xi en avril 2014 et qui étend la sécurité à une vingtaine de domaines et place la sécurité politique au fondement.

Troisièmement, il faut renforcer la détection et la prévention des risques. Il faut mettre en place et perfectionner une plateforme de supervision et de régulation de la sécurité de l’intelligence artificielle, enrichir les évaluations et les analyses de menaces, approfondir la recherche sur les questions majeures comme les tendances du développement de l’intelligence artificielle, analyser de manière scientifique les risques potentiels liés aux technologies émergentes, cerner avec précision les lois, les évolutions qui les concernent, et agir en amont sur les failles et les risques potentiels. Nous devons publier régulièrement des guides de prévention des risques sécuritaires, afin de fournir des orientations aux différents acteurs, notamment aux entreprises du secteur et aux services gouvernementaux.

Quatrièmement, intensifier les efforts en matière d’innovation scientifique et technologique. Intensifier la recherche scientifique sur les principes fondamentaux du domaine de l’intelligence artificielle et sur les technologies clés telles que les semi-conducteurs, les cadres de développement et les logiciels d’application ; accélérer la mise en place d’infrastructures d’intelligence artificielle, notamment les pools de données nationaux et locaux ainsi que le réseau de coordination « Projet de transfert de données Est-Ouest » ; encourager et orienter les différents acteurs (pouvoirs publics, entreprises et instituts de recherche) à renforcer leur collaboration ; favoriser la synergie entre l’industrie, l’enseignement supérieur et la recherche pour construire un écosystème d’intelligence artificielle ; garantir l’autonomie et le contrôle des technologies clés ; assurer fermement la souveraineté technologique ; et parvenir à une interaction positive et à une avancée concertée entre l’innovation et la gouvernance en matière de sécurité.

Le projet de « transfert des données de l’Est vers les capacités de calcul de l’Ouest » 9 correspond à un programme d’infrastructures numériques lancé par le gouvernement chinois en février 2022. Il a pour ambition de rééquilibrer la répartition géographique des centres de données, aujourd’hui largement concentrés dans les provinces du littoral. Le projet prévoit ainsi de transférer une partie des activités de calcul vers les régions de l’Ouest chinois et de l’intérieur, moins peuplées, mieux dotées en énergies renouvelables et caractérisées par des coûts fonciers et énergétiques plus faibles. 

Cinquièmement, perfectionner le système de garanties juridiques. Il faut mettre pleinement en œuvre la « Loi de la République populaire de Chine sur la cybersécurité », et la « Loi de la République populaire de Chine sur le contre-espionnage », accélérer l’adoption de lois et de règlements spécifiques relatifs à la recherche et développement, à l’application et à la réglementation des technologies d’intelligence artificielle, et, en ce qui concerne les questions telles que la sécurité des algorithmes, la protection des données, les normes éthiques et le respect de la vie privée, nous devrons mettre en place un système complet de règles et de normes de régulation. Celui-ci devra couvrir l’ensemble de la chaîne, en partant de la recherche et développement dans le domaine technologique jusqu’à la mise en œuvre pratique, en passant par la prévention et le contrôle des risques ainsi que l’identification des responsabilités. Nous devrons donc améliorer les mécanismes de contrôle et d’application de la loi, renforcer les responsabilités juridiques des différents acteurs, notamment les autorités de régulation sectorielles et les entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. Nous devrons aussi sanctionner, conformément à la loi, les activités illégales et criminelles comme le vol de données ou la création et la diffusion d’informations préjudiciables à l’aide de l’intelligence artificielle.

Sixièmement, innover dans les formes de propagande et de mobilisation. En tirant parti d’événements importants comme la Journée nationale de l’éducation à la sécurité nationale du 15 avril 10 et la Semaine nationale de sensibilisation à la cybersécurité, il convient d’utiliser les médias traditionnels et les plateformes des nouveaux médias pour diffuser largement les discours importants du secrétaire général Xi Jinping sur la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il faut également approfondir le travail d’explication des politiques, d’interprétation des lois, d’analyse de cas concrets et de prévention des risques, tout en dénonçant avec force les agissements de certains pays qui érigent des barrières technologiques et utilisent l’intelligence artificielle pour s’infiltrer dans notre pays et y voler des informations sensibles, et en ripostant aux calomnies, au dénigrement, à la répression et au blocus dont nous pourrions être victimes.

Septièmement, renforcer la coopération internationale. En adhérant à la vision d’une gouvernance mondiale de la sécurité fondée sur la consultation, la construction conjointe et le partage, il convient d’approfondir la coopération internationale en matière de science et de technologie, de s’opposer fermement à toute forme d’hégémonisme, aux barrières techniques et au cloisonnement, d’établir un système international de règles équitables et ouvertes en matière d’intelligence artificielle, de promouvoir les échanges technologiques ainsi que l’ouverture et le partage des résultats, de favoriser un développement inclusif et équilibré, de réduire la fracture numérique et de veiller à ce que l’intelligence artificielle profite davantage aux peuples et au monde entier.

« Hégémonisme » est un terme de la langue maoïste. Dans les années 1970, il visait les deux superpuissances (URSS et États-Unis). Il désigne aujourd’hui la politique américaine, en particulier les sanctions et les restrictions technologiques. Associé aux « barrières techniques » et au « cloisonnement », il classe les contrôles sur les puces dans la continuité d’une politique d’endiguement que Pékin affirme subir depuis la guerre froide. 

Sources
  1. 陈一新
  2. 国安部, guoanbu.
  3. 中国网信, zhongguo wangxin.
  4. « 新质生产力 », concept économique désignant le remplacement de la production de masse chinoise au profit d’une stratégie de développement économique misant sur l’innovation et les technologies de pointe.
  5. « 资本无序扩张 », expression employée par Xi Jinping pour désigner la croissance non régulée et monopolistique des grandes entreprises financières, en particulier de la tech.
  6. « 赋能应用 »
  7. « 人工智能+ »
  8. « 关于深入实施“人工智能+”行动的意见 », une directive politique stratégique majeure de l’État chinois traçant la trajectoire de l’intégration de l’intelligence artificielle au sein de l’économie et de la société chinoise.
  9. « 东数西算 »
  10. Cette journée a été officiellement instituée en vertu de l’article 14 de la Loi sur la sécurité nationale en Chine adoptée le 1er juillet 2015.
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