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Davantage que le lexique aujourd’hui de plus en plus central de la géopolitique ou de la géoéconomie, vous mobilisez celui de la régulation. Pour analyser les soubresauts économiques de notre temps – fragmentation commerciale, rivalité sino-américaine, retour de la guerre conventionnelle – vous parlez d’« insertion internationale ». Comment comprendre cette expression ? 1
La géopolitique stricto sensu consiste à analyser la politique menée par les États — ou par d’autres acteurs — à l’échelle locale ou internationale, au prisme de la géographie, de l’accès aux ressources naturelles et des réseaux transnationaux, notamment de transport.
La théorie de la régulation (comme école de pensée économique) s’intéresse, pour sa part, à la manière dont les conflits sociaux et politiques peuvent déboucher sur de nouveaux régimes socio-économiques, plus ou moins viables. Une régulation économique cohérente repose sur une articulation entre cinq piliers : le régime monétaire et financier, le régime de concurrence, le rapport salarial, le rapport de l’État à l’économie et, enfin, l’insertion internationale, que je définis comme l’ensemble des règles organisant les rapports entre un espace national d’accumulation et le régime international (commerce, investissement direct, change et finance, migrations). C’est une forme à double face parce qu’elle est le produit de compromis internes, mais aussi la traduction domestique d’un rapport de force externe 2.
Pour comprendre ce point, prenons un exemple concret, celui de la transformation du régime aujourd’hui en cours aux États-Unis. Comment l’interpréter selon cette « insertion internationale » ?
Le vocabulaire de la régulation permet précisément de relier la mutation du discours géopolitique américain aux transformations de son économie.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pleinement investi le rôle laissé par le Royaume-Uni en postulant à devenir l’incontestable gendarme du monde face à leur rival soviétique. Après l’épuisement de l’Europe entre les deux guerres, c’est surtout en fixant les règles du jeu économique et financier à l’échelle internationale, notamment à Bretton Woods, que le tournant fut acté 3. Le reste du monde a dû alors se plier à la nouvelle centralité du dollar. La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
L’Europe, mais aussi certains pays asiatiques, comme le Japon et, plus tard, la Corée du Sud, ont progressivement renforcé leur économie au cours des décennies d’après-guerre, jusqu’à s’affirmer comme des concurrents des États-Unis. Mais c’est surtout la rapide émergence de la Chine au cours des deux dernières décennies qui a remis plus profondément en cause cette hiérarchie. L’insertion internationale qui avait accompagné la puissance américaine devient dès lors, aux yeux de ses dirigeants, une source de vulnérabilité. Il en résulte un profond aggiornamento de la géopolitique américaine, accompagné d’un renouvellement de la régulation : recul du libre-échange, affirmation du primat des intérêts américains et mobilisation de l’État pour ouvrir des marchés aux grandes entreprises technologiques.
La diffusion, pour ne pas dire l’imposition, par les États-Unis de leurs conceptions politiques du monde s’est très largement exprimée à travers leur réorganisation de l’économie mondiale.
Robert Boyer
Par contraste, après l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, les gouvernements chinois des présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), ont fondé leur mode de développement domestique sur une large ouverture internationale, permettant de compenser les déséquilibres structurels liés au dynamisme de l’investissement et de la production, au détriment de la consommation. Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
D’un point de vue idéologique, cet état de fait peut paraître paradoxal : la Chine, dont le régime se présente comme communiste, embrasse pleinement le libéralisme économique, tandis que l’État américain se fait de plus en plus interventionniste et protectionniste.
Il faut cesser de voir dans ces deux modèles économiques des systèmes contraires. Leur mode de développement est largement complémentaire. Cette interdépendance économique, au demeurant mutuellement avantageuse, était reconnue par les gouvernements démocrates, mais elle a été totalement sous-estimée par Donald Trump, qui n’a pas pris conscience de l’importance du commerce avec la Chine dans la sauvegarde de l’American Way of Life 4.
Quels sont les apports théoriques régulationnistes qui permettent de mieux comprendre cette complémentarité entre la Chine et les États-Unis ?
L’effondrement de l’Union soviétique a été interprété à tort comme la fin de l’histoire 5. Partout, le marché et la démocratie allaient remplacer le Gosplan et le Parti communiste. C’est ce qu’a propagé la nouvelle macroéconomie classique et il en a résulté une remarquable incompréhension des transformations à l’œuvre, faute de distinction fine entre les trajectoires des différentes nations. L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe. Le régime d’accumulation tiré par l’innovation et la globalisation financière des États-Unis ne s’est pas répandu universellement par-delà le monde.
Dans la période récente, c’est plutôt la Chine, et non plus les États-Unis, qui défend une économie mondiale ouverte, régie par des règles claires et stables.
Robert Boyer
Une complémentarité inattendue est apparue avec le régime de concurrence façonné par la Chine. C’est sous l’effet de cette transnationalisation des flux économiques que des oppositions politiques sont apparues : à mesure que le gouffre politique et idéologique se creusait entre les deux puissances, leurs régimes économiques sont devenus de plus en plus interdépendants. Le protectionnisme, le nationalisme et la xénophobie sont les symptômes d’un retour du politique contre le supposé déterminisme économique, dont on pouvait dire qu’il allait convertir tous les pays à un même modèle économique dominant et consensuel.
Comment caractériser la Russie selon la théorie de la régulation ?
Par rapport aux États-Unis et à la Chine, la Russie définit une troisième configuration des relations entre les modes de développement domestique et géopolitique. En termes économiques, le pays a fondé sa croissance sur l’exportation en masse de ressources naturelles, au premier rang desquelles l’énergie. Le lien avec le territoire est donc évident puisque c’est à partir de l’exploitation de ses ressources que les responsables politiques entendent améliorer le niveau de vie de la population. Cette forme d’insertion internationale donne ainsi au contrôle du territoire une importance économique particulière, qui peut faire de la conquête, et par voie de conséquence de la guerre, un outil de politique internationale 6.
Cette logique ne suffit cependant pas à expliquer la guerre. Elle se combine avec une vision impériale portée par les gouvernements russes successifs, y compris sous l’Union soviétique. L’agression de l’Ukraine, difficilement compréhensible pour nombre d’experts, tant américains qu’européens, trouve alors une explication qui combine géopolitique et approche de la régulation. L’approche de la régulation permet ainsi de situer les stratégies géopolitiques dans le temps et dans l’espace, en les rapportant aux contraintes et aux opportunités propres au mode de développement de chaque pays.
L’insertion internationale de l’Europe a-t-elle des chances de survivre, à l’heure où les États-Unis et la Chine sont entièrement absorbés par leur propre affrontement ?
Face à ce duel de titans, l’Union européenne s’est révélée désarmée. Dès l’origine, la construction européenne a été bâtie sur l’hypothèse qu’une coordination économique entre États-nations constituait la meilleure prévention contre le retour des guerres qui avaient précipité le déclassement du vieux continent. Au fil des décennies, les efforts se sont ainsi concentrés sur la construction d’un marché élargi, puis de la monnaie unique. Ces instruments étaient d’abord conçus pour approfondir l’intégration européenne, bien davantage que pour projeter la puissance de l’Union vers l’extérieur : à titre d’exemple, l’objectif de faire de l’euro une monnaie de réserve susceptible de concurrencer le dollar est longtemps resté secondaire.
L’idée d’une convergence vers une même forme de capitalisme est un mythe.
Robert Boyer
Cette construction laisse cependant l’Union particulièrement exposée au bouleversement de son environnement international. Or plusieurs des piliers sur lesquels elle s’était appuyée sont aujourd’hui simultanément fragilisés.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a révélé les insuffisances de l’Europe en matière de défense. Face à un pays qui a fait de son appareil militaire le fondement de sa stratégie géopolitique, l’Union n’était pas prête. Le second mandat de Donald Trump révèle une autre fragilité structurelle : l’Europe ne peut plus tenir pour acquis le soutien de son allié américain. Sa dépendance à l’égard du pilier américain de l’OTAN, pour la dissuasion nucléaire comme pour une partie de son approvisionnement militaire, complique dès lors toute revendication d’autonomie stratégique.
Sur le plan économique, l’ordre international qui avait accompagné la construction européenne se transforme à son tour. Le continent est pris en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain. Les dépendances énergétiques des États membres à l’égard de fournisseurs extérieurs compliquent en outre l’élaboration d’une position commune lorsque les alternatives disponibles diffèrent fortement d’un pays à l’autre en termes de coût et d’accès.
Ainsi se fragilisent les conditions mêmes qui avaient rendu possible cette forme particulière de « non-puissance » européenne. À sa dépendance persistante envers les États-Unis en matière de sécurité et à sa dépendance extérieure en matière énergétique s’ajoutent l’affaiblissement du multilatéralisme comme mode de gouvernance internationale, les handicaps structurels du système financier européen et le retard de ses industries technologiques par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Dans un ordre international où le droit tend par ailleurs à s’effacer devant les rapports de force, l’Union court le risque d’être progressivement reléguée au rang de spectateur des relations internationales du XXIe siècle.
Cette « non-puissance » tient-elle aussi à la méthode même de la construction européenne ? L’Union a longtemps transformé les conflits politiques en problèmes juridiques, réglementaires ou techniques. Cette méthode a produit des succès considérables, mais elle semble insuffisante ou inopérante face aux tendances impériales, à l’IA, à la défense et à la fragmentation du commerce mondial. Les instruments qui ont permis de construire l’Europe peuvent-ils désormais l’empêcher de devenir une puissance ?
En effet, dans la progressive élimination des barrières douanières aux échanges intra-européens, ce sont les règlements, en application du traité fondateur, qui ont joué un rôle déterminant. Une jurisprudence a émergé des conflits entre États membres et elle a fini par changer les conditions de la concurrence entre les firmes et la formation des prix en faveur des consommateurs. Le lancement puis l’adoption de l’euro auraient pu être l’occasion d’un passage au politique, mais ses promoteurs l’ont présenté comme un simple exercice technique d’établissement puis de renforcement de sa crédibilité, fondée sur le respect de critères tels que le ratio des déficits publics par rapport au PIB et celui de l’endettement sur le PIB. Force est de reconnaître qu’en dépit de cette faiblesse structurelle, l’euro s’est affirmé comme la monnaie indiscutable des pays membres, ce que reconnaissent aujourd’hui même les plus critiques.
L’Europe est prise en tenaille entre la pression des exportations chinoises et le protectionnisme américain.
Robert Boyer
Par contraste, le budget européen représente une fraction minime du PIB de l’Union (1 à 2 % du revenu national brut) et il doit être tenu à l’équilibre, ce qui limite beaucoup les capacités d’intervention dans la stabilisation de la conjoncture et le soutien à des investissements d’avenir. Voilà qui handicape l’Union pour financer un plan qui soit à la hauteur des ambitions que manifestent les États-Unis et la Chine. De même, la méthode européenne de coordination des stratégies nationales trouve sa limite en matière de défense face à l’enjeu de la construction d’une industrie de l’armement qui soit à la hauteur de la menace que la Russie fait peser sur le vieux continent et de la perte de confiance en l’engagement des États-Unis au titre de l’OTAN 7.
Cette dysfonctionnalité des outils européens explique que le droit et le règlement aient remplacé la taxation et la dépense au point de conforter le diagnostic selon lequel l’excès de réglementation — parfois dénommée régulation (NDLR : néologisme distinct de l’école de la régulation) — a réduit la compétitivité et compromis la construction d’une économie verte. Par contraste avec les États-Unis, sous la présidence Biden, des subventions et des crédits massifs ont favorisé l’émergence d’un nouveau modèle productif combinant numérisation et respect de l’environnement (Inflation Reduction Act), ce que Donald Trump s’est empressé de détruire. L’imposition par le président américain de droits de douane élevés et fantaisistes a mis en évidence une autre grande faiblesse de l’Europe : la présidente de la Commission ne dispose pas du même poids politique que les présidents américain et chinois. Un gouvernement européen en bonne et due forme aurait disposé de nombreux instruments pour répliquer aux menaces de Donald Trump. Or ils n’ont pas été utilisés. On retrouve cette même faiblesse politique de Bruxelles dans les négociations commerciales avec le Mercosur : il a été difficile de surmonter les conflits d’intérêts entre États membres, notamment entre la France et l’Allemagne, et plus largement entre le Nord et le Sud de l’Europe.
À la lumière de cette analyse, il n’est pas exagéré d’avancer l’hypothèse que la faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne, condition sine qua non d’une Europe puissance qui fait cruellement défaut pour répondre aux ambitions des prédateurs que sont devenus non seulement Vladimir Poutine mais aussi Donald Trump.
Mais si, comme vous venez de le suggérer, la faiblesse européenne tient d’abord à l’absence d’une véritable arène politique commune, le rapport Draghi ne risque-t-il pas de traiter comme un problème économique ce qui relève en réalité d’une contradiction politique plus profonde ? L’Union dispose d’un marché, de règles et d’une monnaie, mais toujours pas de firmes, de capitaux ni de compromis productifs véritablement transnationaux. Peut-il exister une stratégie industrielle européenne sans véritable capitalisme européen ?
Il faut d’abord souligner que le rapport Draghi est le bienvenu, car il dresse un bilan rigoureux et sans complaisance des forces et surtout des faiblesses de la compétitivité du vieux continent. En affirmant que l’Union européenne courait un risque existentiel, il a réveillé les responsables politiques et il leur a proposé une stratégie élaborée et détaillée par domaines. À mon sens, il souffre pourtant de défauts majeurs.
En premier lieu, ce diagnostic est bien tardif, alors que le décrochage de l’Europe par rapport aux modèles productifs émergents remonte au début des années 1990. Au fil des décennies, se sont multipliés les avertissements et les signaux d’un déclassement et d’un retard cumulatif.
La percée du Japon dans l’automobile et l’électronique révélait déjà les faiblesses des entreprises européennes, restées confiantes dans l’efficacité du modèle de production et de consommation de masse. En 2000, lorsque la percée de l’Internet trouve son origine aux États-Unis, quelques firmes européennes sont aux avant-postes, mais elles ne résistent pas à la consolidation du secteur du numérique qui fait émerger des multinationales américaines à la conquête des marchés mondiaux. La grande crise financière de 2008, pourtant née aux États-Unis, creuse paradoxalement l’écart des trajectoires macroéconomiques de part et d’autre de l’Atlantique et se traduit par une paupérisation relative de l’Europe.
La faiblesse technologique, économique et militaire de l’Europe tient au retard, si ce n’est au refus, de construire une véritable arène politique européenne.
Robert Boyer
L’Union européenne affiche alors son ambition d’être le premier pôle de l’économie mondiale explorant un mode de développement soutenable en termes d’environnement. Mais cette ambition se heurte aux faiblesses de son appareil productif : particulièrement visible dans le photovoltaïque, où les producteurs européens ne peuvent plus soutenir la concurrence chinoise, cette pression s’étend également aux batteries et, dans une moindre mesure, à l’éolien. L’incapacité du système productif européen à répondre à l’objectif stratégique de l’Union atteint son comble lorsque la surcapacité chinoise de production de véhicules électriques devient une menace, y compris pour la plus puissante industrie automobile européenne, celle de l’Allemagne. Ce défaut d’anticipation est précisément l’un des problèmes que met en lumière le rapport Draghi.
La seconde critique est plus fondamentale. Mario Draghi s’inscrit encore dans une démarche néo-fonctionnaliste en vertu de laquelle des intérêts économiques communs devraient obligatoirement se traduire par une politique commune.
Au fil des pages, on trouve une succession de formules du type : « Agir en tant que communauté » ; « Unir les forces pour la défense » ; « Un cadre de coordination de la compétitivité » ; « Doter l’Union d’une politique économique étrangère ». Or, l’ouvrage « L’Union européenne : innover ou disparaître » montre que chaque gouvernement interprète un même objectif en fonction des intérêts associés à chaque forme nationale du capitalisme. Selon que le mode de développement repose sur les exportations en Allemagne, sur la consommation en France ou sur l’investissement direct étranger en Hongrie, l’intérêt européen commun sera interprété différemment. Ainsi, toute stratégie définie par la Commission doit passer par le filtre des négociations interétatiques au Conseil européen, au risque d’y perdre une partie de sa substance.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise, à l’heure où des mouvements et des partis populistes nationalistes attribuent à Bruxelles la responsabilité de leurs difficultés domestiques.
Ainsi, le fait que la politique se déroule essentiellement au niveau national, beaucoup moins à l’échelle européenne, semble avoir interdit l’émergence d’un capitalisme européen. L’exemple d’Airbus est à cet égard éclairant : sa réussite a très peu dépendu d’initiatives venues de Bruxelles. La politique de concurrence a, de ce point de vue, protégé les consommateurs mais parfois freiné la constitution de l’Europe comme puissance industrielle. Les multinationales de chaque pays ont noué des alliances hors de l’Europe, attirées par de nouveaux marchés en Asie et une rentabilité supérieure aux États-Unis.
La mise en œuvre des mesures proposées par Mario Draghi suppose donc la formation d’une coalition politique qui est loin d’être acquise.
Robert Boyer
Dans ces conditions, approfondir le marché européen ne suffit pas nécessairement à faire émerger les acteurs économiques européens que suppose implicitement la stratégie de Draghi. De ce fait, il n’est pas certain que certaines des propositions clefs du rapport Draghi soient à la hauteur des enjeux. Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité. La première mesure peut au contraire attirer de nouveaux concurrents au point de menacer la survie des entreprises européennes comme le montre la transformation du marché des véhicules électriques sous la pression de la Chine 8. La seconde peut, paradoxalement, accélérer le placement de l’épargne européenne aux États-Unis, où les rendements sont supérieurs : cette tendance est déjà bien engagée. Autrement dit, l’intégration financière ne crée pas à elle seule un capitalisme européen : en l’absence d’opportunités d’investissement suffisamment attractives sur le continent, elle peut même faciliter la circulation de l’épargne vers les capitalismes déjà les plus dynamiques.
En somme, le succès du plan Draghi pourrait résoudre certaines faiblesses tout en en aggravant d’autres. C’est toute la difficulté des arbitrages auxquels l’Union européenne est confrontée à l’ère du capital financier globalisé.
Dans un texte récent, Paul Krugman conteste le récit du déclin européen : la productivité européenne reste proche de celle des États-Unis, le retard en PIB reflète largement des choix de société, et la faiblesse européenne serait d’abord politique : un grand continent mais une puissance prisonnière de ses propres doutes. Dans L’Union européenne : innover ou disparaître, vous décrivez trois bifurcations possibles : un fédéralisme original, une gouvernance polycentrique pragmatique, ou une fragmentation sous l’effet des replis nationaux. Entre votre propre diagnostic — absence de capitalisme européen, dépendances structurelles, retard technologique — et le relatif optimisme de Krugman, comment apprécier la réalité du décrochage européen et lequel de ces scénarios vous paraît aujourd’hui le plus probable ?
Cette contestation de la doxa économique par Paul Krugman est salutaire mais pas des plus convaincantes.
En termes statistiques, la différence avec Mario Draghi tient à une convention comptable différente dans la mesure du PIB par tête (PIB PPA) 9. En effet, si l’on procède en parité de pouvoir d’achat courante et non pas aux prix de 2020, alors l’indicateur montre une quasi-stagnation et non pas une détérioration cumulative de l’Union européenne par rapport aux États-Unis. En termes économiques, cela signifie que l’écart de croissance en faveur des États-Unis tient au dynamisme du secteur de la tech. Si l’on fait l’hypothèse que ce dernier distribue ses gains de productivité dans le monde entier grâce à la chute des prix relatifs, le retard de l’Europe vis-à-vis des États-Unis ne s’est pas aggravé, mais l’écart de PIB par tête en parité de pouvoir d’achat courante reste de l’ordre de 30 %. Les États-Unis bénéficient des profits des secteurs les plus dynamiques, alors que le vieux continent ne bénéficie que des baisses des prix de la production. Pour reprendre une formule éclairante : « L’Europe achète le futur, les États-Unis le construisent » 10. Ce n’est jamais que la répétition de ce qui était déjà intervenu au titre des technologies de l’information et de la communication et de la nouvelle économie dans les années 2000.
Ni la levée des barrières non tarifaires qui continuent à entraver le marché unique, ni l’approfondissement de l’intégration bancaire et financière ne garantissent à eux seuls un redressement de la compétitivité.
Robert Boyer
Ainsi, l’Union européenne est bien en situation d’infériorité car la faiblesse des gains de productivité ne permet plus d’assurer un financement aisé d’une couverture sociale étendue et la progression du salaire n’est plus assurée que par des transferts publics financés par l’endettement.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti. Cela se répercute dans l’opinion publique avec la partie la plus fragile des populations qui se considère comme en voie de paupérisation. C’est sur ce terreau que prospèrent les partis et gouvernements populistes qui attribuent cet échec de l’Europe à la montée d’une immigration incontrôlée. Il est remarquable que ce phénomène affecte tous les pays membres quel que soit par ailleurs leur type de capitalisme. C’est un grand péril pour la construction européenne, qui pourrait se manifester lors des prochaines échéances électorales nationales. Il faut donc redouter un moment critique marqué par des replis nationalistes.
Si l’on entend éviter leur triomphe, il faut donc démontrer qu’ils proposent des remèdes pires que le mal et que la défense d’une souveraineté nationale pleine et entière détériore la capacité de négociation de chaque gouvernement à l’époque de grands prédateurs qui entendent reconstituer des empires. Il faut surtout montrer en quoi la défense des biens communs européens — la démocratie, la sécurité, l’adaptation au changement climatique, la stabilité financière et, finalement, un système européen d’innovation — constitue autant d’atouts pour préserver le bien-être des citoyens.
Ce diagnostic rejoint en partie celui de Mario Draghi, qui semble entériner une rupture doctrinale majeure : le marché européen ne suffit plus, à lui seul, à produire l’innovation, la sécurité économique et la puissance géopolitique dont l’Union a besoin. Dans son discours d’Aix-la-Chapelle, il appelle ainsi à « transformer à nouveau la crise en union ». Pourtant, les réponses européennes aux chocs récents — pandémie, énergie, défense, technologies critiques — reposent souvent sur des mécanismes ad hoc, des coalitions pragmatiques et des formes d’intégration différenciée, relevant davantage du muddling through que d’un véritable sursaut fédéral. Ce « fédéralisme pragmatique » peut-il devenir une forme durable de gouvernement européen ou l’Union reste-t-elle prisonnière d’une contradiction fondamentale entre intégration économique et fragmentation politique ? Une puissance géoéconomique peut-elle d’ailleurs émerger sans franchir le cap d’une union fiscale ?
Le constat selon lequel la confiance placée dans le marché pour stimuler l’innovation a échoué et que le refus d’une Europe puissance est devenu un handicap majeur pour la géopolitique est une condition nécessaire mais pas suffisante à un aggiornamento de l’intégration européenne. Les souverainistes en concluront qu’il faut revenir à la nation ; les fédéralistes plaideront au contraire pour un moment hamiltonien comparable à celui qu’ont connu les États-Unis au XVIIIe siècle. Au sein même de ces deux groupes, l’appartenance à une forme ou une autre de capitalisme détermine des réponses différentes. En fait, le mot d’ordre « transformer à nouveau la crise en union » témoigne d’une nostalgie pour la méthode néo-fonctionnaliste, alors qu’elle a définitivement atteint ses limites. Le succès de l’euro a donné l’illusion qu’une monnaie technique sans pouvoir étatique était possible et viable à long terme. À l’inverse, la diplomatie et la défense ne peuvent faire l’économie d’accords politiques issus de la confrontation entre les points de vue des États membres.
La situation n’est pas soutenable à long terme car le mode de vie européen n’est plus garanti.
Robert Boyer
Dès lors, la notion de « fédéralisme pragmatique » s’avère être un oxymore : un régime politique est ou bien n’est pas fédéraliste, et on ne connaît pas de modèle hybride. Mario Draghi entend sans doute utiliser la méthode des coopérations renforcées, prévue par les traités européens. C’est par exemple ce que l’on observe avec la formation d’une coalition des volontaires dans le domaine de la politique étrangère pour s’opposer à Trump et défendre l’Ukraine. Elle a l’avantage d’établir un rapport de force au niveau mondial, mais elle a pour contrepartie de fractionner la solidarité européenne. Les optimistes objecteront que l’Union connaît déjà de telles formes d’intégration différenciée avec la zone euro ou l’espace Schengen.
Les décideurs butent donc sur une contradiction majeure entre intégration économique et fragmentation politique. Dès lors, comment avancer ? Comme on l’a vu, le seul approfondissement de l’intégration bancaire et financière — union des marchés de capitaux et union bancaire — ne suffira sans doute pas : il repose d’abord sur l’expertise technique, là où il faudrait une mobilisation politique. Une voie beaucoup plus prometteuse serait celle d’une union fiscale, car elle impliquerait la recherche d’un compromis fondateur au niveau européen. Ce compromis serait le signe d’un regain du contrôle démocratique par les citoyens et permettrait d’assurer l’efficacité dans la mise en œuvre des priorités retenues au niveau communautaire.
Cela supposerait donc cet acte fondateur hamiltonien qui ferait que le politique ne serait plus un obstacle à la recherche de la compétitivité mais son accélérateur 11. Un véritable budget européen aurait ainsi une double fonction : il serait un élément constitutif d’un ordre politique et pourrait agir comme investisseur en dernier ressort. C’est un horizon politique souhaité par certains des dirigeants européens, mais qui reste un tabou et s’avère difficile à mettre en œuvre dans une période où les gouvernements luttent à l’échelle nationale pour réduire leur déficit public et cherchent de nouvelles assiettes fiscales.
Dans vos textes récents sur les États-Unis, vous décrivez un capitalisme américain traversé par une contradiction profonde entre domination financière, futurisme technologique et populisme nationaliste. Le trumpisme doit-il être compris comme l’expression durable d’une transformation du régime américain d’accumulation ?
Le trumpisme est d’abord l’expression de la crise de la société américaine sous le double impact d’une financiarisation sans précédent et d’une ouverture internationale poursuivie au fil des décennies alors qu’elle a fait apparaître une polarisation sociale et politique sans égale. Un discours populiste permet à Donald Trump de gagner par deux fois les élections présidentielles. Dans son second mandat, celui-ci s’affranchit du droit et de la Constitution pour décider d’un relèvement surréaliste des droits de douane en réponse à sa base électorale MAGA.
Immédiatement, en avril 2025, les marchés financiers sanctionnent l’amateurisme de ce plan, constamment révisé, et qui fait l’objet d’actions en justice se terminant avec la dénonciation par la Cour suprême de l’illégalité de cette augmentation tous azimuts des droits de douane. L’impact négatif attendu a été compensé, voire dissimulé, par l’extrême dynamisme de l’investissement lié à l’intelligence artificielle.
C’est ici qu’apparaît un écart majeur dans la gestion du projet populiste. Il n’est guère surprenant qu’une administration composée de milliardaires défende davantage les puissants que les faibles.
Donald Trump ne se borne plus à défendre les intérêts des pétroliers, car il devient un soutien crucial des cryptoactifs, dont il fut pourtant critique lors de son premier mandat. Il ne peut plus rester insensible à la puissance du capital de la tech. Au-delà des vicissitudes des relations personnelles entre Donald Trump et Elon Musk, semble se nouer une alliance de fait entre les financiers et la Silicon Valley 12. Un revirement équivalent intervient concernant la politique internationale : le même président qui entendait arrêter la succession de guerres perdues et coûteuses déclare la guerre à l’Iran. Supposée être une simple excursion, elle se solde par le fiasco qui entérine le fragile accord de cessez-le-feu annoncé le 14 juin 2026 et signé au château de Versailles le 17 juin. Le blocage du détroit d’Ormuz a suffi pour annuler la promesse d’une réduction du coût de la vie pour les citoyens américains, ce qui laisse augurer des élections de mi-mandat tumultueuses.
Donald Trump va-t-il passer à la postérité comme le catalyseur d’une accumulation dominée par la mise en œuvre de l’intelligence artificielle avec le soutien des financiers enthousiastes des FAB 10 13 ? L’avenir le dira, mais d’ores et déjà il faut pointer le risque d’une bulle spéculative qui compromet l’hypothèse d’une transition ordonnée vers ce nouveau régime, fondamentalement déséquilibré et inégalitaire. En effet, les rendements implicites qu’incorporent les cours boursiers actuels sont particulièrement élevés. Ils ont de fortes chances d’être déçus si la percée technique que constitue l’IA ne se prolonge pas par une diffusion des innovations et des applications capables de transformer durablement l’organisation productive : c’est à cette diffusion que l’on pourra juger de l’émergence d’un véritable régime d’accumulation plutôt que d’une bulle spéculative. En tout état de cause, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle 14.
L’économie chinoise semble avoir réussi là où les démocraties occidentales peinent encore : articuler planification stratégique, montée technologique, puissance industrielle et contrôle financier. La Chine représente-t-elle une simple variante autoritaire du capitalisme — ou une nouvelle forme historique capable de redéfinir durablement les rapports entre État, marché et souveraineté ?
C’est une vaste question, qui dépasse largement le cadre de cet entretien. Il faut d’abord reconnaître le caractère idiosyncratique de la trajectoire chinoise qui s’inscrit dans une expérience séculaire de contrôle du peuple par une élite méticuleusement sélectionnée en fonction de sa capacité à gouverner. Le Parti communiste chinois s’inscrit dans cette lignée et son rôle est essentiel pour comprendre comment il a été possible de concilier planification stratégique et déchaînement du principe de concurrence entre corporatismes locaux. C’est ainsi que la Chine a réussi le pari d’une synergie entre la consolidation du pouvoir et le dynamisme économique sous une forme originale de capitalisme qui n’est en rien une variante du projet soviétique.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump marque la fin d’une époque dans l’histoire américaine sans que se dessinent clairement les lignes d’une nouvelle.
Robert Boyer
En outre, la taille de la population est essentielle car elle permet une division du travail au sein même du territoire chinois, sans que les chaînes de valeur globales en perturbent la cohérence, si ce n’est à la marge et de façon transitoire. Rares sont donc les pays capables de faire émerger cette forme de capitalisme, ne serait-ce que parce que la Chine rend particulièrement difficile leur industrialisation. Un parti communiste pourrait-il suivre la voie chinoise par exemple en Amérique latine ? L’expérience cubaine permet d’en douter.
D’autres raisons empêchent de faire de la Chine contemporaine la figure emblématique d’une nouvelle forme de capitalisme appelée à faire époque.
En effet, le primat de la concurrence de tous contre tous fait du rapport salarial la variable d’ajustement d’un régime d’accumulation déséquilibré car il reproduit en permanence un excès des capacités de production par rapport à la demande domestique. La Chine exerce alors une pression concurrentielle extrême sur les économies les plus faibles et la permanence d’un fort excédent du commerce extérieur alimente les mesures protectionnistes du reste du monde, tout particulièrement des États-Unis. Il est donc exclu qu’à l’avenir l’économie mondiale soit composée de pays qui tentent d’émuler le capitalisme chinois. Ce dernier n’a pu prospérer qu’à travers sa complémentarité par rapport au régime d’accumulation tiré par la finance des États-Unis. Enfin, la non-reconnaissance de droits significatifs pour les travailleurs, dont celui de syndicalisation, pose problème pour l’adoption de ce modèle dans les pays qui demeurent démocratiques et défenseurs des droits humains.
En somme, conceptuellement, la percée du capitalisme chinois invalide l’affirmation instinctive de la doxa libérale selon laquelle toute planification industrielle est condamnée à l’échec et que l’État est par nature incapable de promouvoir le développement 15. En pratique, pour autant, ce n’est pas en l’imitant que les autres pays parviendront à résister à la pression concurrentielle de la Chine.
Vous avez souligné que la transition écologique comme le réarmement peuvent avoir des effets régressifs sur la consommation privée et rouvrir, comme en France, des conflits sociaux du type Gilets jaunes. L’Europe peut-elle articuler économie de guerre, transition climatique et compromis social, ou ces nouvelles priorités risquent-elles de devenir inconciliables avec la préservation du welfare state ?
Après la conférence de Paris sur le climat en 2015, les économistes d’inspiration keynésienne avaient proposé un scénario relativement optimiste : grâce à l’ampleur des multiplicateurs, les investissements consacrés à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation pourraient être compatibles avec la poursuite de la croissance de la consommation. À la lumière de l’expérience, pour la plupart des économies, les multiplicateurs sont d’autant plus faibles qu’elles sont ouvertes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré que la fiscalité écologique entrait en conflit avec la défense du niveau de vie des citoyens les plus modestes.
Par ailleurs, l’histoire montre que les périodes de réarmement exercent une pression sur la consommation et cet enseignement a de fortes chances de s’appliquer aux pays de l’Union européenne qui, pour répondre aux injonctions de Donald Trump lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, devraient porter leur effort de défense de 2 % à 5 % du PIB à l’horizon 2035 (3,5 % de dépenses militaires de base et 1,5 % dans les infrastructures et la résilience, dont le cyber).
Si le warfare remplace le welfare comme priorité, le pouvoir politique ne risque-t-il pas de perdre la confiance des citoyens pour lesquels la sécurité de leur parcours personnel et professionnel fait partie du compromis fondateur de la plupart des pays membres de l’Union européenne ? Sans oublier que trouver un nouvel équilibre entre générations s’impose compte tenu de la vitesse du vieillissement de la population. Ce sont des choix que le marché est incapable de trancher. Ils exigent au contraire un diagnostic commun, une délibération sur les alternatives, la négociation d’un plan d’action à moyen-long terme et, enfin, une capacité politique à le mettre en œuvre au quotidien.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus. La planification n’est pas un simple exercice analytique et technocratique mais une confrontation du souhaitable et des possibles, dans diverses arènes locales et nationales, de la société civile comme de l’État.
Vous avez dit ne connaître aucune défense théorique solide du capitalisme européen fondé sur le compromis social, qu’il soit social-démocrate, démocrate-chrétien, rhénan, ordolibéral ou scandinave. L’Union européenne souffre-t-elle aujourd’hui moins d’un déficit de coordination que d’un déficit de pensée ou de stratégie propre ?
C’est surtout le cas chez les économistes. En dépit de rares exceptions, ils ont tendance à penser que les pays européens sont des copies imparfaites, soit de l’idéal d’une économie de marché de concurrence pure et parfaite, soit de l’économie américaine. Pour ne prendre que cet exemple, les manuels de macroéconomie sont essentiellement le décalque de ceux des États-Unis, alors que les relations croisées entre politique monétaire, fiscalité, dépenses publiques et régime de la concurrence s’inscrivent dans une distribution du pouvoir bien différente. De la même façon, les débats économiques des États-Unis se transmettent immédiatement, tels quels, en Europe alors que le plus souvent les problèmes et enjeux sont propres au vieux continent.
Il est temps d’inventer une nouvelle planification, y compris une politique des revenus.
Robert Boyer
Les socio-économistes proposent une analyse à mon sens plus pertinente.
D’abord, au lieu de pratiquer une méthode hypothético-déductive, ils procèdent à des comparaisons internationales systématiques qui font ressortir la multiplicité des architectures institutionnelles qui encadrent l’activité économique. Elles dérivent de régimes politiques distincts, ce qui dissipe l’illusion d’une théorie économique pure qui suffirait à expliquer le monde contemporain.
Ensuite et surtout, les dépenses sociales de santé, d’éducation, de formation et autres ne sont pas seulement comprises comme des modalités de redistribution de la richesse créée par l’activité privée, mais comme contribuant de façon décisive à la création de cette richesse par l’intermédiaire de ce que l’on peut appeler, par commodité, une forme de capital social. La mobilisation de ce courant de recherche international qu’organise la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE) 16 serait fort utile aux Européens pour défendre la logique de leurs diverses variantes de capitalisme incorporant un système de protection sociale étendu à vocation universaliste 17.
Vous avez souvent regretté la disparition d’économistes capables de tenir ensemble théorie, histoire, institutions et action publique. À l’heure où l’Europe cherche simultanément à penser sa sécurité économique, sa transition écologique, sa politique industrielle et sa souveraineté technologique, la spécialisation croissante de la discipline économique explique-t-elle l’incapacité contemporaine à penser les grandes bifurcations historiques ? Et que faudrait-il pour reconstruire une véritable économie politique européenne ?
Pourquoi des économistes toujours plus nombreux, mieux formés, disposant de données abondantes, de techniques économétriques raffinées et de remarquables capacités de formalisation sont-ils devenus si peu pertinents pour analyser les enjeux contemporains ?
J’y vois plusieurs raisons : une division extrême du travail, le cloisonnement dans des sociétés savantes toujours plus spécialisées, l’excès de confiance dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie, le primat des techniques sur la réflexion conceptuelle et, finalement, un tournant empiriste au détriment de la théorie. Telle était la thématique de l’ouvrage « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » 18.
Ainsi, rarissimes sont les économistes qui ont anticipé la grande crise financière américaine de 2008, alors qu’on peut aisément imaginer que les chauffeurs de taxi des grandes villes américaines percevaient parfaitement la spectaculaire bulle immobilière qui se formait. On peut alors demander conseil à John Maynard Keynes qui écrivait en 1924 dans son essai à la mémoire d’Alfred Marshall :
« Le bon économiste doit réunir en lui des qualités qu’on trouve rarement chez un seul homme, parmi lesquelles une bonne connaissance tant de l’histoire que de la philosophie, une intuition sûre, des qualités d’homme d’État, et la capacité de construire des modèles… Il se doit d’étudier le présent à la lumière du passé pour les besoins du futur. Aucune part de la nature humaine ou de ses institutions ne doit échapper à son regard » 19.
La professionnalisation du métier a rendu cet idéal presque inatteignable. Cette anomie de la division du travail chez les économistes participe à la gravité des crises imbriquées contemporaines.
Les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent.
Robert Boyer
Un espoir pourrait cependant renaître des cursus universitaires d’économie politique comparative et historique, où seraient enseignées à parts égales les disciplines qui font un bon économiste. Il ne faut pas pour autant nourrir trop d’illusions. En 1989, Amitai Etzioni a fondé la Society for the Advancement of Socio-Economics dont le but était de rassembler toutes les disciplines qui traitent de l’économie comme activité humaine afin de forger un paradigme alternatif à celui des économistes. Cette société savante se porte bien, mais elle doit s’inscrire dans des structures d’enseignement essentiellement monodisciplinaires, ce qui a progressivement érodé l’ambition du projet initial.
En conclusion, dans le prolongement de notre entretien, quelles sont, selon vous, les contributions clefs que l’économie politique et la théorie de la régulation peuvent apporter à la réflexion géopolitique sur le temps présent ?
L’approche de la régulation a été conçue pour rendre compte de la dynamique et de la diversité des formes de capitalisme et de leurs modes de développement. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est progressivement rapprochée des analyses géopolitiques. Il en ressort trois grands enseignements.
D’abord, la géopolitique n’est pas seulement un affrontement de représentations du monde : elle exprime aussi les opportunités et les contraintes propres à une forme d’insertion internationale, elle-même caractéristique de chaque mode de développement.
Ensuite, il n’existe pas un capitalisme destiné à s’imposer universellement, mais une géographie de modes de développement profondément différents. Le programme de recherche poursuivi depuis les années 1970 par un réseau international de chercheurs en offre une illustration particulièrement nette concernant les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne.
Enfin, les affrontements géopolitiques contemporains opposent des projets politiques qui restent pris dans des interdépendances économiques, technologiques, financières et environnementales d’une intensité sans précédent. Le cours chaotique de la seconde présidence de Donald Trump témoigne ainsi de l’ampleur des déséquilibres et des contradictions qui traversent une économie mondiale menacée de fragmentation.
Sources
- Disclaimer : Adam Mouyal est agent à la Commission européenne. Il contribue à cet entretien à titre personnel ; les opinions qu’il y exprime sont les siennes et ne représentent pas la position de la Commission européenne.
- Pour une présentation plus complète, voir : Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme. L’expérience des États-Unis, Paris, Calmann-Lévy, 1976 ; Robert Boyer et Yves Saillard (dir.), Théorie de la régulation. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1995 ; Robert Boyer, Jean-Pierre Chanteau, Agnès Labrousse et Thomas Lamarche (dir.), Théorie de la régulation. Un nouvel état des savoirs, Paris, Dunod, 2023.
- Pour plus de détails, voir : Benn Steil, The Battle of Bretton Woods : John Maynard Keynes, Harry Dexter White, and the Making of a New World Order, Princeton, Princeton University Press, 2013.
- Pour plus de détails sur les interdépendances du modèle de développement chinois, voir : Luca Picotti, « La Chine américanise sa puissance », Le Grand Continent, 24 juin 2026. Voir également : Le Grand Continent, L’ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, sous la direction de Giuliano da Empoli, Paris, Gallimard, 2025.
- L’interprétation d’Hegel par Alexandre Kojève concernant la disparition du conflit comme moteur de l’histoire a notamment été reprise par Francis Fukuyama. Voir : Francis Fukuyama, « The End of History ? », The National Interest, no 16, été 1989, p. 3–18. Fukuyama revient sur cette période dans son ouvrage autobiographique In the Realm of the Last Man : A Memoir, New York, Farrar, Straus and Giroux, à paraître en septembre 2026.
- Pour plus de détails sur la conception russe de la guerre comme instrument politique, voir : Beatrice Heuser, « How Russia Sees War : An Examination », CSDS Policy Brief, 17 décembre 2025. Voir également : Groupe d’études géopolitiques, Fractures de la guerre étendue. De l’Ukraine au métavers, Gallimard, mai 2023.
- Pour plus de détails, voir : Guntram B. Wolff, Armin Steinbach et Jeromin Zettelmeyer, « The Governance and Funding of European Rearmament », Intereconomics, vol. 60, no 4, 2025, p. 210–214.
- Pour plus de détails sur le deuxième choc chinois, voir : Shahin Vallée, « L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois. Entretien avec Sander Tordoir », Le Grand Continent, 29 juin 2026.
- Pour une autre lecture du débat sur la productivité européenne vis-à-vis des États-Unis, voir : Philippe Aghion, Antonin Bergeaud et Luis Garicano, « The Mismeasurement of Europe’s Productivity », Project Syndicate, 29 mai 2026.
- The Economist, « Europe buys the future, America builds it », 18 juin 2026.
- Comme le proposent Michel Aglietta et Nicolas Leron dans leur ouvrage : La double démocratie. Une Europe politique pour la croissance, Paris, Seuil, 2017.
- Selon le Financial Times, Donald Trump aurait perçu au moins 2,2 milliards de dollars de revenus extérieurs en 2025, notamment grâce à ses activités dans les cryptoactifs. Voir : Alex Rogers et Ian Hodgson, « Donald Trump made up to $1.4bn in stock purchases in 2025 », Financial Times, 1er juillet 2026.
- FAB 10 : acronyme forgé par Vanda Research pour « Frontier AI & Big Tech 10 », qui ajoute SpaceX, OpenAI et Anthropic aux « Magnificent Seven » (Alphabet, Amazon, Apple, Microsoft, Meta, Nvidia et Tesla). Voir : Viraj Patel, « The Magnificent 7 Just Got an AI Upgrade : The Fab 10 », Vanda Research, 16 juin 2026.
- Pour de plus amples développements, voir : Robert Boyer, L’époque de tous les dangers. Causes et conséquences du trumpisme, Paris, La Découverte, à paraître en octobre 2026.
- Pour plus de détails, voir : Sander Tordoir et Brad Setser, China shock 2.0 : The cost of Germany’s complacency, CER Policy Brief, Centre for European Reform, mai 2026.
- Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE), site officiel : sase.org.
- Parmi une vaste littérature, voir notamment : Nathalie Morel, Bruno Palier et Joakim Palme (dir.), Towards a Social Investment Welfare State ? Ideas, Policies and Challenges, Bristol, Policy Press, 2012.
- Robert Boyer, Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Épistémologie de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021.
- John Maynard Keynes, « Alfred Marshall, 1842–1924 », The Economic Journal, vol. 34, no 135, septembre 1924, p. 311–372.