Sander Tordoir est un économiste néerlandais. Ancien de la Banque centrale européenne, il travaille au Centre pour la réforme européenne, un think tank britannique de premier plan. Avec Brad Setser, il est l’auteur d’une des études les plus influentes du moment sur l’impact de l’économie chinoise sur l’économie européenne et sur les contradictions de la politique allemande 1. Il s’explique en exclusivité dans une conversation avec son autre coauteur, Shahin Vallée 2. Si vous souhaitez recevoir ce qu’on ne lit nulle part ailleurs (avant de le voir repris un peu partout), pensez à vous abonner à la revue
Volkswagen procède à des plans sociaux massifs et les dernières données montrent que l’excédent commercial de la Chine vis-à-vis de l’Allemagne a de nouveau augmenté de plus de 31,5 % par rapport à mai 2025. Quelle est l’origine de ce « deuxième choc chinois » qui risque de disloquer l’industrie européenne ?
Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, qui a plus ou moins coïncidé avec la pandémie au début de la décennie, la Chine a refusé de stimuler la consommation intérieure, qui y est depuis longtemps très faible. Cette faiblesse a été masquée par l’accélération des investissements immobiliers dans les années 2010, associée à une politique industrielle de grande envergure, notamment à travers la stratégie Made in China 2025, mais aussi par des programmes de moindre envergure comme 10 000 petits géants, qui vise spécifiquement à supplanter, reproduire puis dépasser sur les marchés mondiaux les champions industriels de taille moyenne allemands et, au-delà de l’Allemagne, européens.
Il en a résulté une offre en constante expansion dans l’économie chinoise que sa propre demande ne peut absorber, ce qui a entraîné une explosion des exportations sans augmentation proportionnelle des importations. Pour donner quelques chiffres : les subventions industrielles chinoises sont estimées à environ 4,4 % du PIB par an, soit 800 milliards de dollars. La consommation chinoise représente moins de 40 % du PIB ; en volume, les exportations ont augmenté de plus de 40 % au cours des cinq dernières années, tandis que les importations sont restées pratiquement stables. Si l’on exclut les semi-conducteurs, celles-ci sont en baisse en dollars. Il en résulte pour les partenaires commerciaux une surabondance de l’offre chinoise à des prix très bas et une pression à la désindustrialisation prématurée.
Les derniers chiffres de la balance commerciale chinoise pour le mois de mai publiés cette semaine sont alarmants : le surplus chinois avec l’Allemagne a augmenté de 31 % par rapport à l’année dernière, de 50.8 % vis à vis de l’Autriche, de 45.6 %, par rapport au Portugal et de 24 % par rapport à la Pologne. Pour l’UE, il s’agit d’une augmentation de 15 %. C’est une dynamique inédite.
Pourquoi l’Europe serait-elle particulièrement concernée par ce deuxième choc chinois ?
L’Europe n’est pas la seule à être touchée. Les États-Unis l’ont été également, alors même qu’ils disposent de marchés de capitaux dynamiques et d’un secteur technologique puissant.
Les industries assaillies par une concurrence chinoise soutenue par des subventions publiques massives — et favorisée par une monnaie sous-évaluée — cessent d’innover ; ainsi, l’Europe et les États-Unis ont manqué vingt ans d’innovation dans les procédés de raffinage des terres rares après la disparition de cette industrie sur leur sol par exemple et elles se retrouvent entièrement dépendantes de chaînes de valeurs dominées par la Chine.
Est-ce un problème autant économique que géopolitique ?
Absolument. Et il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus d’une domination dans certains secteurs spécifiques, mais d’une domination généralisée. Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre échange.
Et c’est parce que l’Allemagne est le premier exportateur européen qu’elle est donc singulièrement touchée ?
La montée en gamme des exportations chinoises impacte en premier lieu, le moteur industriel de l’Europe. L’Allemagne a perdu 3 % de son PIB en exportations nettes depuis 2023. En raison de la nouvelle composition sectorielle de la nouvelle économie chinoise, l’Europe est particulièrement touchée.
Est-ce également le cas pour d’autres régions du monde ?
Ce choc touche de nombreux autres pays à travers le monde, dont les pays en développement qui peinent à s’implanter dans les industries manufacturières d’entrée de gamme. Alors même qu’elle remonte la chaîne de valeur vers les secteurs de l’automobile, des machines, de la chimie ou de la construction aéronautique, la Chine n’a pas encore montré la moindre volonté de renoncer à la production d’électronique grand public bas de gamme, aux textiles ou à d’autres industries. Cette distorsion est mondiale et touche donc tous les partenaires commerciaux.
Vous parliez de l’effondrement de la consommation intérieure chinoise, qui s’explique en partie par l’éclatement de la bulle immobilière. La population chinoise elle-même n’est-elle pas l’une des premières victimes de ce choc ? Un article de la revue s’interrogeait récemment en ce sens : la Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?
Il est en effet frappant de constater que la Chine a fait très peu de choses pour stimuler sa propre croissance. Bien qu’il s’agisse en principe d’un régime communiste attaché à la stabilité interne et d’un objectif annoncé. Le gouvernement s’est montré à maintes reprises réticent à renforcer les filets de sécurité et transferts sociaux, que ce soit par un système de santé plus abordable et plus largement accessible, ou par un meilleur système de retraite, ou d’assurance chômage. Ceci conduit les ménages chinois à sur-épargner. Il s’agit là d’un défi de longue date que la Chine a longtemps négligé.
La croissance tirée par l’immobilier des années 2010 a permis de masquer cette faiblesse structurelle plus qu’à l’atténuer réellement.
La Chine a fait le choix de s’appuyer sur ses exportations pour soutenir sa croissance. Pour une économie de cette taille — la première du monde en parité de pouvoir d’achat —, c’est assez exceptionnel que la croissance soit si fortement tirée par les exportations. C’est une situation que l’on observe pour des économies moins avancées ou les exportateurs de matières premières.
Les mesures annoncées dans le prochain plan quinquennal ne semblent pas aller à l’encontre de cette logique.
En effet. La Chine prévoit même d’élargir son offre grâce à des politiques industrielles dont l’objectif est clair : se passer de ce qui est encore importé de l’Union européenne, notamment les semi-conducteurs, les machines pour semi-conducteurs et les turbines haut de gamme.
La France est particulièrement visée : la Chine souhaite réduire sa dépendance aux avions européens et aux composants produits par Airbus, au profit d’une production chinoise, qu’elle compte ensuite exporter sur les marchés mondiaux et au sein du « corridor économique Chine-Pakistan » (CPEC). Cette perspective a de quoi inquiéter.
N’y a-t-il vraiment aucune volonté de réforme ?
Aucun signal politique ne laisse entendre que la Chine serait disposée à engager une réforme en profondeur de sa politique économique. La révision du système du hukou, qui limite la capacité des citoyens chinois à se déplacer d’une région à l’autre pour trouver un emploi, est certes très symbolique pour l’économie politique chinoise, mais elle est soumise à des contraintes telles que la mobilité est autorisée uniquement vers les villes de deuxième et troisième rang, ce qui limitera considérablement ses effets.
Le Parti ne semble pas non plus disposé à réévaluer la monnaie chinoise, le renminbi, qui est aujourd’hui, selon la plupart des indicateurs, largement sous-évaluée. Comment expliquer ce choix ?
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné à juste titre, lors du G7 et au Conseil européen, que cette monnaie pourrait être sous-évaluée jusqu’à 30 %. La présidente de la BCE a confirmé cette analyse en citant des travaux du FMI.
La politique de change de la Chine est connue pour être une variable de politique économique gérée par le système bancaire sous l’égide de la Banque Populaire de Chine. Une Chine affichant un excédent de deux mille milliards de dollars dans le secteur des produits manufacturés et un excédent commercial global de 1,200 milliards de dollars devrait en principe connaître une appréciation non négligeable de sa monnaie, ce que nous ne constatons pas.
Dans l’ensemble, le signal est malheureusement que Xi Jinping ne croit ni à la construction d’un État-providence, ni à un ensemble de politiques qui amélioreraient le pouvoir d’achat et la consommation du peuple chinois et il ne semble pas y avoir de véritable volonté de laisser le taux de change s’apprécier même s’il est notable que le RMB s’apprécie très doucement depuis avril 2025. Ce n’est pas un hasard, c’est un geste chinois d’apaisement envers les États-Unis.
Il semble pourtant que les Européens soient de plus en plus sensibilisés aux effets de ce choc. Le G7 en a fait un sujet de débat à l’initiative de la présidence française, qui l’avait inscrit à son agenda comme une priorité. Peut-on espérer voir une évolution des politiques européennes en la matière ?
Le rôle de la présidence française du G7 à ce sujet a été décisif : c’est à elle qu’on doit une première tentative de freiner l’explosion des excédents chinois et de répondre aux risques d’une désindustrialisation prématurée que la Chine impose à l’Europe et à d’autres pays à travers le monde.
Il existe actuellement un projet de loi européen appelé Industrial Accelerator Act (IAA), qui introduit un certain nombre d’exigences en matière de contenu local et un contrôle des investissements directs étrangers (IDE) afin de résister à la pression chinoise sur les chaînes d’approvisionnement européennes et de garantir que des segments importants des technologies propres et de l’industrie de base en Europe restent sur le continent. Ce sont des bougés intellectuels importants pour l’Europe, mais il reste à voir s’ils seront suivis d’effets.
Ce type d’initiatives n’est pas sans rappeler le protectionnisme chinois lui-même : la Chine a toujours privilégié les préférences locales dans sa politique industrielle.
Il est clair que la Chine exige depuis longtemps des entreprises étrangères qu’elles s’engagent dans des coentreprises avec des sociétés chinoises, comme condition d’accès au marché. L’Industrial Accelerator Act proposé par l’Union est un dispositif de même nature. Malheureusement, Pékin n’y a pas répondu par une attitude très constructive. La Chine continue de répondre par une rhétorique très agressive plutôt que de considérer les préoccupations de l’Europe comme légitimes et d’essayer de parvenir à un accord.
La voie diplomatique offre-t-elle donc encore des solutions crédibles ?
L’Europe peut véritablement affirmer qu’elle a tenté à plusieurs reprises de résoudre ces tensions commerciales avec la Chine par la voie diplomatique, et que ces efforts ont échoué.
La question est maintenant de savoir si l’Europe est prête à agir en conséquence. L’Europe a en effet des raisons légitimes de tenter de protéger son marché intérieur, sur lequel elle exerce un contrôle — un très vaste marché de 450 millions de consommateurs — contre certaines distorsions de la concurrence provoquées par la Chine.
Le chancelier allemand a certes mis en avant la sous-évaluation de la monnaie chinoise comme la principale distorsion macroéconomique, ce qui est économiquement justifié. Mais il est également révélateur, selon moi, qu’il estime qu’une solution diplomatique soit encore possible. Je ne suis pas convaincu que la Chine réévaluera sa monnaie à moins que l’Europe ne mette non pas seulement une carotte sur la table, sous la forme d’un accès continu au marché européen, mais aussi une menace crédible, sous la forme d’un accès restreint à ce même marché. Hélas, je ne suis pas certain que l’Europe soit réellement disposée à déployer ce type d’outils pour le moment, alors même qu’ils me paraissent nécessaires pour parvenir à un accord négocié définitif.
Quelles seraient les conséquences concrètes d’une inaction politique de la part de l’Europe ?
Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, assortie d’un peu de politique industrielle et d’un ensemble d’instruments de défense commerciale très dispersés et fragmentaires, on aboutira alors à un véritable déséquilibre dans lequel une grande partie de la production européenne dans les secteurs de l’automobile, des machines pour les technologies propres et des produits chimiques sera délocalisée en Chine. C’est la trajectoire vers laquelle tendent toutes les données disponibles.
Un certain courant de pensée au sein du débat européen suggère que l’UE devrait céder à la Chine ses secteurs clés de l’ingénierie — la construction de machines et l’automobile — pour se tourner vers de « nouveaux secteurs plus innovants ». Outre les conséquences désastreuses qu’une telle décision aurait pour les 30 millions de travailleurs européens du secteur manufacturier, je ne suis pas convaincu que l’on puisse dissocier l’innovation de la production.
Cette vision témoigne également d’une méconnaissance de l’économie européenne, tant dans sa réalité actuelle que dans son histoire. Les technologies de l’information et l’industrie manufacturière ont généré les plus fortes hausses de productivité en Europe. Pourtant, le débat se résume souvent à une fausse dichotomie entre start-ups de haute technologie ou soutien aux secteurs établis des secteurs de moyenne technologie — pharmacie, automobile, technologies propres, aéronautique et machines-outils.
C’est absurde, ces secteurs de technologie intermédiaire sont vitaux, productifs et innovants. Les exportations du secteur aérospatial dépassent les 100 milliards d’euros par an. Les exportations de technologies propres représentent 4 % du PIB allemand. L’idée selon laquelle seules les entreprises soutenues par du capital-risque sont vectrices d’innovation méconnaît le fonctionnement des écosystèmes. Même Tesla a largement bénéficié de subventions américaines.
Souvent, l’ancien donne naissance au nouveau. On oublie souvent l’histoire économique et industrielle à la faveur de mythes construits sur des mirages : ASML est issue de Philips, entreprise qui fabriquait à l’origine des ampoules ; Airbus est née du regroupement de champions nationaux de l’aérospatiale. Siemens a contribué à bâtir la base industrielle allemande dans le domaine des technologies propres.
ASML en est l’exemple le plus frappant. C’est la première entreprise européenne de semi-conducteurs, mais elle est née du déclin progressif de Philips dans le sud des Pays-Bas, dont les effectifs sont passés d’environ 400 000 à moins de 100 000 personnes. L’essentiel était que les composantes clés de l’écosystème sous-jacent — notamment l’optique, la construction de machines et les semi-conducteurs — demeurent à proximité immédiate les unes des autres. Ces compétences n’ont pas été laissées à l’abandon ; on leur a laissé le temps de se recombiner et de se réinventer, favorisant ainsi l’émergence d’un nouveau pôle mondial d’excellence dans le domaine des équipements pour semi-conducteurs. Fait crucial, les autorités néerlandaises qui sont en principe très opposées à la politique industrielle ont en réalité soutenu ce processus en prenant en charge environ la moitié du budget de R&D d’ASML durant ses premières décennies d’existence.
Votre stratégie consiste à intensifier la pression sur la Chine, éventuellement par une politique de tarifs douaniers, pour espérer désamorcer un accord négocié. Mais cette tactique n’a pas exactement fonctionné avec les États-Unis depuis avril 2025. On l’a vu, la Chine détient l’avantage. Est-il vraiment possible de parvenir au rééquilibrage souhaité par la menace ? Sa position dominante dans des chaînes d’approvisionnement cruciales pour l’Europe, des semi-conducteurs à l’automobile, ne pourrait-elle pas rapidement nous acculer ?
J’ai bien conscience que l’Europe est confrontée à un dilemme difficile. Mais, si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union n’aura-t-elle pas déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté ? Ce sera l’aveu que l’Europe n’a d’autre choix que d’accepter que la Chine puisse imposer une dépendance toujours plus grande vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises, en s’appuyant sur la dépendance existante. C’est une perspective plutôt sombre.
Heureusement, tous les dirigeants européens ne partagent pas ce point de vue. Par exemple, le Premier ministre belge Bart De Wever a explicitement évoqué le fait qu’il pourrait valoir la peine d’accepter quelques sacrifices à court terme afin d’obtenir des gains à long terme, sous la forme d’une protection de la base industrielle européenne et du maintien d’un certain degré de souveraineté industrielle.
Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre une part de 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. Il est évident que ce pourcentage, dans certaines chaînes d’approvisionnement, sera bien plus élevé, de l’ordre de 80, voire 100 % de l’offre.
Et si telle est la donne, alors le moment d’agir, c’est aujourd’hui, pas demain.
Au moyen de quels leviers ?
L’Europe dispose encore d’un certain nombre de chaînes d’approvisionnement pour lesquelles la Chine a besoin de l’Union. Cela inclut les équipements pour semi-conducteurs au sein du pôle développé par la société néerlandaise ASML, qui compte des centaines, voire des milliers de fournisseurs européens. La Chine dépend également toujours des moteurs et des pièces d’avion européens. Elle dépend également toujours des turbines à gaz les plus à la pointe. Certaines de ces chaînes de valeur industrielles sous-jacentes sont très importantes pour l’essor de l’IA, qui nécessite des équipements pour semi-conducteurs et de l’énergie. L’Europe dispose bel et bien d’atouts et de leviers si la Chine venait à déclencher immédiatement une guerre des chaînes d’approvisionnement.
La souveraineté de nos chaînes d’approvisionnement passe-t-elle par leur rapatriement ?
En effet, l’Europe a désespérément besoin d’accélérer ses efforts pour rapatrier (« onshoring ») ou délocaliser vers des pays amis (« friendshoring ») plusieurs chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables à la coercition chinoise. Cela inclut le raffinage et l’extraction des terres rares, dont une grande partie se faisait encore en Europe jusqu’en 1990. Ce rapatriement concerne en premier lieu l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient délocalisé en Chine leurs activités de test et de conditionnement des puces de Nexperia. Ce n’est pas le maillon le plus haut de gamme de la chaîne de valeur, mais il s’agit d’une vulnérabilité. Dans le domaine pharmaceutique, nous devons également lever la dépendance de l’Europe vis-à-vis des précurseurs chimiques utilisés dans toute une série de médicaments, ce qu’on appelle les « principes actifs pharmaceutiques ».
Le véritable nearshoring européen ne devrait-il pas commencer par notre voisinage ? Autrement dit, faut-il rapatrier les chaînes de valeur vers l’Europe de l’Est et la Méditerranée hors Union pour reconstruire une stratégie géoéconomique européenne ?
Il existe toute une série de secteurs qui se sont révélés être des leviers de coercition économique, mais qui relèvent d’une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée, difficile à implanter de manière rentable au sein de l’Union, comme le raffinage des terres rares, le conditionnement et les tests de puces électroniques, ou encore la production de principes actifs pharmaceutiques. L’échelle continentale élargie offre des opportunités pour délocaliser ces activités à proximité.
Il pourrait également être judicieux de produire des pièces automobiles et des intrants industriels à proximité de l’Union. Bâtir des partenariats dans la région peut aider à résoudre ce casse-tête, mais l’Union devrait réussir à faire respecter les règles d’origine afin de s’assurer que celles-ci ne deviennent pas des failles permettant à des composants chinois intégrés de pénétrer le marché européen.
Il y a là une ironie plus large. L’Europe cherche en effet de toute urgence à diversifier ses échanges commerciaux par rapport à la Chine et aux États-Unis, alors que ces deux puissances bafouent les règles et faussent les conditions de concurrence. Mais en faisant cela, elle conclut une série d’accords de libre-échange avec des pays lointains qui généreront relativement peu de valeur ajoutée. Les bénéfices les plus importants pourraient provenir d’un rapprochement avec de grandes économies proches. Notamment le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine — si la paix revient et que Kiev entrevoit une voie vers l’Union européenne, cette dernière pourrait devenir l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde.
À quel coût pourrait s’opérer ce rapatriement ?
L’Europe devra consacrer un peu de fonds publics à la construction de son propre marché. Le coût global reste dans des limites raisonnables. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait 60 milliards de dollars pour ramener en Occident – aux États-Unis, dans l’Union européenne et chez ses alliés – le raffinage des terres rares, leur extraction et la production d’aimants permanents à base de terres rares, qui constituent le principal produit intermédiaire issu de ce secteur. 60 milliards de dollars, c’est un chiffre considérable. Ce n’est toutefois pas un chiffre insurmontable ; cela représente seulement 0,3 % du PIB de l’Union, d’autant plus que sa part ne couvrirait pas l’entièreté de la somme, puisqu’elle concerne également les États-Unis.
Bien sûr, cela nécessite de prendre des risques, d’investir dans des entreprises et de mettre en place des prix planchers et des obligations minimales, par exemple pour nos entreprises de défense, afin qu’elles achètent des produits à base de terres rares fabriqués en Europe.
Quel est le risque de rétorsion ?
Une rétorsion rapide de la Chine est possible mais aurait un coût également pour la Chine, car elle nuirait certainement à sa réputation auprès d’une grande partie de l’élite politique et de l’opinion publique européennes, alors qu’en réalité, l’Europe reste intéressée par les échanges commerciaux avec la Chine et par des investissements réciproques, mais recherche un partenariat plus équilibré plutôt qu’un partenariat extrêmement déséquilibré et préjudiciable à la croissance européenne et au bien-être industriel. Par conséquent, il n’est pas certain que la Chine réagirait à un recours plus large aux restrictions européennes à l’importation dans les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et de la construction mécanique par un blocage total de ses terres rares.
Cette volonté active d’un partenariat équilibré avec la Chine est-elle ce qui distingue l’Europe des États-Unis, bien plus belliqueux en apparence ?
C’est en effet ce qui explique pourquoi les États-Unis ont été largement affaiblis par leur croisade anti-chinoise. Sous le premier mandat de Trump comme sous la présidence de Biden, les Américains ont réussi, dans une certaine mesure, à réduire la dépendance bilatérale des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Sous le premier mandat de Trump, le ministre américain du Commerce, Lighthizer, a mené une guerre commerciale qui visait spécifiquement la Chine, non sans efficacité. Mais, lors de son second mandat, Trump a déclaré la guerre commerciale au monde entier. C’est ce manque de vision qui a beaucoup fait perdre aux États-Unis.
Si l’Union européenne a clairement manifesté ses inquiétudes concernant ses relations commerciales avec la Chine, elle cherche dans le même temps à approfondir ses liens commerciaux avec tous les autres acteurs. En d’autres termes, les Européens ne souhaitent en aucun cas voir s’étendre les conflits commerciaux. L’Europe, en développant une politique commerciale spécifiquement adressée à la Chine, pourrait avoir bien plus de marge de manœuvre et donc atténuer le risque d’une riposte chinoise violente.
L’Industrial Accelerator Act (IAA) pourrait jeter les bases de ce qui s’apparente à une véritable politique industrielle européenne. Pensez-vous que l’Europe s’engage dans cette voie ?
Il est difficile de répondre à cette question avec certitude à ce stade. L’IAA est, sans conteste, une innovation majeure : c’est la première fois que l’Union impose à tous les États membres l’obligation d’élaborer leurs exigences en matière de contenu local et leurs politiques industrielles de la même manière. Jusqu’à présent, l’Union laissait aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des aides d’État dans des secteurs stratégiquement importants, mais il n’y avait aucune harmonisation au sein du bloc. L’Union se fragmentait sous le coup d’injonctions nationalistes : « Achetez allemand », « Achetez français » ou « Achetez suédois », ce n’était pas « Achetez européen ». Cela empêchait l’Europe de rivaliser véritablement avec la Chine et les États-Unis. La seule façon d’y parvenir est maintenant d’harmoniser les politiques.
Néanmoins, il ne faudrait pas être idéaliste : l’Union dispose d’un budget très modeste, représentant environ 1 % de son PIB, dévolu aux programmes industriels existants. Les fonds devront donc toujours provenir des États membres, même si les dépenses publiques européennes représentent généralement plus de 40 % du PIB. Le nœud du problème consiste à s’assurer que tous les États membres mettent en œuvre leurs politiques de manière cohérente entre elles et qu’elles soient ouvertes aux entreprises des autres États membres, afin qu’il y ait une concurrence au sein du marché européen, même si ces politiques établissent des conditions de concurrence équitables vis-à-vis de la Chine. L’IAA ouvre en principe cette voie, mais il n’est pas exempt de défauts.
Lesquels ?
La première faiblesse est une faille dans les exigences relatives aux marchés publics : une entreprise issue d’un pays qui n’est pas considéré comme un partenaire de confiance au regard de la définition de l’Union peut tout de même remporter un marché public si elle propose une offre 25 à 30 % moins chère que la meilleure alternative. Dans un contexte où la seule sous-évaluation de la monnaie chinoise est de cet ordre de grandeur, il s’agit d’une faille qui compromettrait l’ensemble de la législation.
Le deuxième problème est que, dans sa version actuelle, l’IAA prévoit que pour les règles de contenu local, le fameux « made in Europe », l’ensemble des 76 partenaires des accords de libre-échange de l’Europe soient inclus, ce qui me semble être une définition trop large de nature à diluer complètement les effets de cette préférence locale.
Sur ces deux aspects, il me semble indispensable que la loi soit renforcée pendant le processus législatif.
On peut l’espérer, mais pour le moment, il semble que la bataille intellectuelle opposant le « made in Europe » au « made with Europe » ait tourné à l’avantage de ce dernier.
Je pense que l’objectif consistant à évoluer vers un monde où l’on opte pour le « made with Europe » est le bon. L’Europe devrait en effet rechercher une forme de souveraineté économique en réseau, dans laquelle nous partageons nos chaînes d’approvisionnement avec des alliés et des amis en qui nous avons confiance, afin de ne pas utiliser notre interdépendance pour nous contraindre mutuellement. C’est un objectif raisonnable à long terme, mais l’Union ne doit pas faire preuve de naïveté. Intégrer tous ses partenaires de libre-échange dans ses programmes de politique industrielle est une approche trop optimiste, qui sape l’autonomie stratégique du réseau. J’ai le sentiment que le débat « made in Europe/made with Europe » constitue une ligne de fracture avant tout franco-allemande. La France prône une approche initiale plus stricte, selon laquelle le label « Made in Europe » ne s’appliquerait qu’à l’UE-27 et peut-être à une poignée d’autres pays. Les Allemands estiment quant à eux que le label « Made in Europe » devrait immédiatement englober la majeure partie du globe. Les deux parties devront négocier de manière à ce que les objectifs à court et à long terme soient définis plus clairement.
L’Europe devrait également user de son influence et n’accorder ses mesures d’incitation en matière de politique industrielle qu’aux pays qui nous ouvrent leurs marchés publics et leurs programmes de subventions. On ne peut pas renoncer au principe de réciprocité. Ma préférence personnelle serait de commencer par une définition plus stricte, puis de l’assouplir progressivement pour inclure des partenaires commerciaux tels que le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou même la Turquie, plutôt que de partir d’une approche trop ouverte qui suppose la réciprocité alors qu’on sait qu’elle n’existe pas.
Sources
- Brad Setser, Sander Tordoir, China shock 2.0 : the cost of Germany’s complacency, CER policy brief, Centre for European Reform, mai 2026.
- Sander Tordoir, Shahin Vallée, « Le modèle économique allemand en question », Questions internationales, n° 127 (« Allemagne : changement d’époque »), octobre-novembre 2024, p. 57-60.