Entre le 30 et le 31 juillet, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi la frontière entre l’Espagne et le Maroc et sont entrés illégalement dans l’exclave de Ceuta. Si la situation est aujourd’hui largement résorbée (selon les autorités espagnoles autour de 48 000 seraient déjà rentrés au Maroc, le bilan humain s’élève déjà à 67 morts.
- Pour expliquer l’ampleur historique de ce phénomène, Pedro Sánchez a accusé les « mafias » de trafiquants d’avoir propagé sur les réseaux sociaux une interprétation malveillante d’un arrêt de la Tribunal suprême, qui se serait « répandue comme une traînée de poudre ces dernières heures… et qu’elle ait provoqué une avalanche dont nous avons vu hier les caractéristiques et l’ampleur » 1.
- Rabat a, lui aussi, mis en cause des « réseaux criminels impliqués dans la traite humaine et le trafic de migrants » en insistant sur le caractère « exemplaire » de sa coopération migratoire avec l’Espagne et en affirmant que ces mouvements « ne reflètent en aucun cas une volonté des autorités marocaines d’encourager l’immigration irrégulière » 2. L’ambassade du Maroc à Madrid a directement incriminé des réseaux criminels « diffusant de fausses informations » auprès de populations vulnérables 3.
Que sait-on, précisément, de cette mécanique ?
Au départ de cet embrasement viral se trouverait la circulation d’un arrêt de la plus haute instance judiciaire espagnole, qui aurait été sciemment déformé 4.
- Deux rumeurs distinctes et cumulatives ont notamment circulé côté marocain : une interprétation déformée de la décision – entrer à la nage garantirait de ne pas être refoulé, voire d’accéder à la régularisation – et une fausse nouvelle, allant jusqu’à fixer un horaire : la frontière serait « ouvert à 22 heures » mercredi soir.
- Les témoignages recueillis par l’AFP à la frontière confirment la réception du message : « Je me suis réveillée le matin et j’ai entendu dire que Sebta avait ouvert à 22 heures », raconte une jeune femme arrivée de Tanger. D’autres, selon un témoin, « étaient à leur travail et soudain ils ont entendu dire que les frontières étaient ouvertes » 5.
Après une analyse des sources ouvertes, il est possible de confirmer l’existence d’un mouvement articulé sur les réseaux sociaux.
- L’élément le mieux établi est un groupe Facebook nommé « Hraga Ceuta » — de hrig, « brûler » la frontière, repéré par la presse locale de Ceuta dès le 27 juillet et fort de plus de 20 000 membres 6. On y partageait des captures Google Maps mesurant les distances de nage autour de la digue du Tarajal, des photos de combinaisons et de palmes, l’état de la mer, des itinéraires de taxi vers les plages de départ, jusqu’à une cagnotte pour l’achat d’un kayak 7. Le groupe est devenu inaccessible après la crise, sans que l’on sache s’il a été retiré par Meta ou par ses organisateurs.
- La presse marocaine et espagnole documentent WhatsApp, TikTok et Instagram comme des canaux complémentaires de la mobilisation. Rabat attribue la ruée à des vidéos diffusant les méthodes de traversée et l’idée qu’il n’y aurait pas d’expulsion.
Il faut cependant souligner qu’aucune source de référence ne fournit, à ce jour, de données chiffrées sur la circulation de l’information. Il devient dès lors impossible de déterminer son rôle exact dans cette ruée.
- Il n’y a pas eu de réaction officielle des plateformes concernées, ni d’action de la Commission au titre du règlement sur les services numériques (DSA).
- La réponse de la Commission, notamment par la voix du commissaire aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, porte sur les frontières, le soutien financier, technique et opérationnel à Madrid, y compris via Frontex, ainsi que sur la pression exercée sur Rabat, sans toutefois aborder la demande d’explication et de partage d’informations émanant des plateformes.
Le précédent de la « ruée TikTok » peut aider à prendre la mesure de l’ampleur du phénomène.
- Il s’agit de l’épisode le mieux quantifié. En septembre 2024, des vidéos virales sur TikTok appelaient à un passage massif à la nage vers Ceuta, prévu le 15 septembre. L’une d’entre elles a été visionnée plus de 500 000 fois, a reçu plus de 8 500 mentions « j’aime » et a été partagée plus de 1 200 fois 8.
- L’anticipation de l’impact de cette vague de viralité a incité les forces marocaines à interpeller 4 455 personnes aux abords de Fnideq, la commune la plus proche de l’exclave, entre le 11 et le 16 septembre, au fil d’une semaine marquée par trois nuits consécutives d’affrontements.
- Fin août 2024, la police judiciaire marocaine, en coordination avec la DGST, avait arrêté six personnes, dont un mineur, pour « diffusion de faux contenus numériques incitant à l’émigration illégale ».
La comparaison entre les deux épisodes permet de poser la question centrale : comment une rumeur dont les métriques sont inconnues a-t-elle pu produire dix fois plus de personnes intéressées ? S’agit-il d’un changement dans le comportement algorithmique ? S’agit-il d’une manipulation algorithmique ? Ou s’agit-il d’un changement de comportement à la frontière ?
- Cette rumeur a rencontré une demande de départ massive préexistante : la moitié de la population marocaine a moins de 31 ans et le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 37,2 % en 2025, pour dépasser les 45 % en milieu urbain 9.
- La région de Fnideq est particulièrement touchée depuis la fermeture, en octobre 2019, du commerce transfrontalier avec Ceuta 10.
- L’Union a alloué au Maroc une enveloppe migratoire d’environ 500 millions d’euros pour la période 2021-2027, dont un programme de 152 millions d’euros signé en 2023 dans le cadre d’un programme de coopération plus large de 624 millions d’euros.
La crise survient alors que l’administration Trump semble avoir fait de la question des exclaves espagnoles en Afrique un levier contre le gouvernement de Sánchez.
- Fin avril 2026, un rapport du Comité des crédits de la Chambre des représentants affirmait que Ceuta et Melilla, villes « administrées par l’Espagne », « sont situées en territoire marocain et demeurent l’objet d’une revendication ancienne du Maroc », et apportait son soutien aux efforts du secrétaire d’État pour « encourager un engagement diplomatique entre le Maroc et l’Espagne sur le statut futur » des deux villes — une première à Washington, où l’administration Trump avait déjà été la première à reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
- Le projet de budget auquel ce langage était attaché a été adopté par la Chambre des représentants le 15 juillet, soit deux semaines avant la ruée. Des sources diplomatiques espagnoles y voyaient dès le mois de mai « un premier avertissement du Capitole ».
- Pendant la crise, Washington a retourné l’événement contre le gouvernement Sánchez. Le 31 juillet, Donald Trump a commenté l’événement sur Fox News : « C’est terrible. Souvenez-vous de cette image : ce sera nous dans trois ans si le mauvais camp l’emporte » 11, a-t-il déclaré, tandis que la Maison-Blanche imputait la situation aux « politiques globalistes d’extrême gauche » et que le département d’État, tout en se disant « aux côtés du peuple espagnol » face à une « violation flagrante de sa souveraineté », dénonçait des « efforts délibérés pour permettre et faciliter une migration illégale de masse vers l’Europe » 12.
Sources
- Isabel Caro, « Esta es la situación ; parece que esta lectura de la sentencia ha corrido como la pólvora durante estas últimas horas… y ha producido una avalancha de las características y dimensiones que vimos ayer » BBC, 31 juillet 2026.
- Sara Zouiten, « Morocco Blames Criminal Networks for Mass Migration Attempts to Ceuta », Morocco World News, 31 juillet 2026.
- Alberto Cheli, « Rabat atribuye la avalancha migratoria a la sentencia del Supremo y la falta de medios en el lado español de la frontera », El Español, 31 juillet 2026.
- Le 29 juin, la chambre du contentieux administratif du Tribunal suprême espagnol a jugé que les « devoluciones en caliente », les refoulements sommaires à la frontière, ne s’appliquent pas aux personnes interceptées en mer entrant à la nage : faute de franchissement d’une clôture, elles doivent bénéficier de la procédure ordinaire d’éloignement, avec avocat, interprète et possibilité de demander l’asile. « El Tribunal Supremo confirma que la ley no permite las ‘devoluciones en caliente’ de los migrantes que pretenden entrar a nado en Ceuta y Melilla », CGPJ, 8 juillet 2026.
- « Des rumeurs, un déferlement : chaos à la frontière entre le Maroc et Ceuta », AFP, 31 juillet 2026.
- Alma Palomino, « Así se organizan en Facebook para entrar a nado a Ceuta : grupos con mapas, distancias y material », Ceuta TV, 27 juillet 2026 ; « Facebook groups and a rumour of an open border drive the Ceuta crossing », Brussels Signal, 31 juillet 2026.
- Marta Sierra, « La llegada masiva de migrantes a Ceuta se gestó en redes sociales : grupos de Facebook compartían información para cruzar a nado », Infobae España, 31 juillet 2026.
- J.M. Rincón, « Se viralizan vídeos en Tik Tok incitando a cruzar a Ceuta el 15 de septiembre », El Pueblo de Ceuta, 10 septembre 2024.
- « Situation du marché du travail en 2025 », Haut-Commissariat au plan (Maroc), 2026.
- Gonzalo Testa, « Ceuta aguarda a que se abra la frontera 19 meses después : « Nuestro modelo económico ha saltado por los aires » », elDiario.es, 12 octobre 2021
- Greg Norman-Diamond, Alex Nitzberg, « Trump blasts Spain migrant surge as ‘catastrophe,’ warns US could face worse if Democrats regain power », Fox News, 31 juillet 2026.
- Rafael Salido, « Trump calls Ceuta migrant surge ‘terrible’ as White House blames far left », Euronews, 31 juillet 2026.