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Le plan Prométhée, publié dans ces pages le 8 juillet 2026, proposait une voie pour que la France rentre sérieusement dans la course à l’IA d’ici trois ans, et conquiert ainsi son indépendance stratégique et tous les bénéfices économiques issus de la maîtrise des modèles d’IA de frontière.
L’article, qui a lancé un débat particulièrement urgent dans une rentrée électorale, ne détaillait pas ses modalités précises de financement et affirmait seulement la nécessité de lever en trois ans plusieurs centaines de milliards d’euros de capitaux privés, en recourant à la fois à l’épargne nationale et au capital international.
Nous développons ici les détails de ce financement et sa structuration, pour que nos lecteurs aient une idée concrète de ce à quoi pourrait ressembler la mise en œuvre de ce plan. Il s’agit, on le verra, d’un plan tout à fait réaliste 1.
1 — Le besoin de financement
Le plan Prométhée comporte deux besoins distincts :
- Financer le laboratoire Prométhée lui-même, c’est-à-dire l’équipe de chercheurs et d’ingénieurs qui développera et commercialisera les modèles. Il doit pouvoir payer ses salariés, ses coûts de fonctionnement et surtout l’utilisation de puissance de calcul.
- Financer la construction de 12 GW de centres de calcul d’ici 2029 et être en capacité de continuer à en déployer ultérieurement sans investissement public.
Nous évaluons le besoin économique total à environ 620 Md€ sur trois ans. Sur ce total, environ 130 Md€ correspondent à l’intervention publique française au sens large et environ 490 Md€ au financement privé. Les levées brutes de l’ensemble des acteurs seraient plus élevées, de l’ordre de 700 Md€, en raison de flux internes au montage.
Cette somme doit être mobilisée en gardant en tête trois contraintes et objectifs : une contrainte de souveraineté d’abord, puisque la France doit conserver une garantie durable sur le laboratoire, ses modèles et certaines décisions stratégiques ; une contrainte budgétaire évidente ensuite, au vu de l’état de nos finances publiques ; et enfin une contrainte économique : une part suffisante des actifs et des rendements doit revenir à la France, compte tenu de l’effort national qu’elle consentira.
Pour y parvenir, le plan repose principalement sur du financement privé ; l’argent public n’est utilisé qu’autant qu’il est nécessaire pour permettre la mobilisation du capital privé.
2 — Le capital privé est disponible, comment le faire venir ?
Le capital international est disponible pour financer de grands projets de puissance de calcul : les contrats signés par les hyperscalers américains en témoignent. Le contrat signé en septembre 2025 entre OpenAI et Oracle pour la construction de 4,5 GW de compute sur 5 ans pour 300 Md$ est quasi à lui seul un demi-plan Prométhée. Le marché peut financer les data centers par de la dette privée, y compris les GPU eux-mêmes (CoreWeave a levé en mars 2026 8,5 Md$ de facilités de crédit garanties par ces processeurs). Cette disponibilité n’est pas réservée aux États-Unis : même sans Prométhée, les atouts de la France, au premier rang desquels son surplus d’électricité, la rendent déjà attractive. Si l’on prend en compte le Sommet IA 2025 et le Sommet Choose France 2026, c’est déjà environ 150 Md€ d’investissement privé en compute qui ont été annoncés en France pour les prochaines années. La marche à gravir pour Prométhée est donc moins haute qu’on ne pourrait le croire : c’est une multiplication par 3 du tendanciel d’investissement privé en calcul en France et non par 100 (ces projets déjà engagés pourraient d’ailleurs être intégrés en partie dans le plan pour livrer les premiers GW).
Si le capital existe, que lui manque-t-il pour venir financer un tel projet ? Un offtaker crédible, c’est-à-dire un acteur capable de s’engager auprès des bâtisseurs et exploitants de centres de calcul à acheter leur production sur plusieurs années, ce qui leur permettra ensuite eux-mêmes de lever de la dette pour en financer la construction. Les hyperscalers et grands laboratoires américains ont la crédibilité financière pour être eux-mêmes cet offtaker. Il n’en irait pas de même pour le laboratoire Prométhée, tout juste créé, qui n’aurait en 2027 ni revenus ni historique. Il reviendrait donc à l’État de créer une entité capable de servir initialement d’offtaker vis-à-vis des sociétés d’infrastructure, puis de sous-louer le compute au laboratoire. Si celui-ci atteint la frontière, il pourra progressivement reprendre lui-même cette fonction.
Douze gigawatts de calcul supposent plusieurs millions de puces de dernière génération, aujourd’hui fournies principalement par Nvidia et soumises au contrôle américain des exportations. Prométhée devrait négocier dès son lancement des accords pluriannuels d’allocation avec les principaux fournisseurs. Le risque de restriction ne peut pas être écarté, mais il peut être réduit par la taille de la commande, par la participation de plusieurs États alliés, et aussi, paradoxalement, par l’implication d’investisseurs et de fournisseurs américains dans le projet, qui augmenterait le coût économique et politique d’un blocage ultérieur par l’administration américaine.
3 – Un montage à trois étages
Pour mettre en œuvre le plan Prométhée selon ces lignes directrices, nous proposons un système à trois étages.
Étage 1 : le laboratoire Prométhée
Sur le laboratoire lui-même, le contrôle national doit être permanent, mais sans ingérence aucune dans sa conduite opérationnelle. Il s’agit d’une société par actions simplifiée (SAS), fonctionnant comme tout laboratoire d’IA privé. L’État détient environ 25 % du capital au départ, investis dans les mêmes conditions financières que les investisseurs privés, à la différence qu’il dispose d’une action spécifique lui donnant des vetos limités aux décisions de souveraineté : changement de contrôle, localisation des modèles et du siège, cession d’actifs critiques et garantie d’accès de la France et des partenaires. Une fois fixée, à la création du laboratoire, la feuille de route donnant pour objectif d’atteindre la frontière en trois ans, il n’intervient pas dans la politique scientifique, le recrutement ou la stratégie commerciale. Pour rassurer les investisseurs privés, l’État annoncerait dès la création du laboratoire des règles précises encadrant ses interventions, dans l’esprit de la forward guidance des banques centrales.
Pour disposer des moyens nécessaires à son ambition, le laboratoire doit lever 110 à 135 Md€ de fonds propres sur trois ans. L’État en apporterait environ 23 Md€ lors des deux premiers tours, pour détenir environ 25 % du capital après chacun d’eux, puis un peu moins après le troisième tour, auquel il ne souscrirait pas. Le reste doit venir des investisseurs privés, lors de trois tours conditionnés à la réussite de jalons techniques et financiers. Ils viseraient respectivement 20, 42 et 72 Md€ de capitaux levés, pour des valorisations après opération de 40 à 50, 120 à 160 et 240 à 300 Md€. Cette progression vise à préserver l’attractivité des tours successifs tout en laissant à l’équipe environ un quart du capital après le troisième tour. Le budget de rémunération atteindrait 24 Md€ sur trois ans, dont environ 12 Md€ décaissés en salaires et charges et 12 Md€ en BSPCE valorisés à l’attribution, sans décaissement pour la société. Le succès de ces levées viendrait d’abord de la qualité de l’équipe fondatrice, qui serait réunie autour de chercheurs de classe mondiale, et des engagements publics permettant d’assurer la disponibilité du compute pour le laboratoire au fil de sa croissance. Ces fondateurs, recrutés par l’Etat au lancement du projet parmi les meilleurs cadres scientifiques français et européens des laboratoires de frontière américains, conserveraient le contrôle de l’entreprise via leurs actions à droits de vote multiples. Des engagements anticipés d’achat d’inférence par les grandes entreprises européennes seraient bienvenus pour contribuer à établir sa valeur économique initiale.
Étage 2 : Calcul de France
Les deux autres étages visent à fournir au laboratoire sa puissance de calcul. Nous prévoyons deux étages distincts, dont le premier serait sous contrôle public majoritaire. Il s’agit de créer une société anonyme de droit commun à capitaux majoritairement publics, Calcul de France, chargée de construire et de détenir environ un tiers de la puissance de calcul du programme, soit un dimensionnement correspondant aux montants d’épargne nationale disponible pour assurer son financement. Cette société a un double intérêt. D’abord, elle permet de disposer d’un actif stratégique directement contrôlé par la France. Ensuite, elle associe l’épargne française à un apport de fonds propres public majoritaire pour obtenir un coût du capital nettement inférieur à celui de la tranche de marché, sans garantie de l’État sur sa dette dans le montage de base.
L’État apporterait dans Calcul de France environ 28 Md€ de fonds propres sur trois ans et détiendrait 65 % du capital, aux côtés d’actionnaires privés de même rang. Le financement serait complété par des obligations et des prêts, notamment souscrits par les assureurs, la Caisse des dépôts et les investisseurs institutionnels.
Il ne s’agit cependant pas de prélever une fraction du stock de 2 160 Md€ d’assurance-vie : seule une partie de cette épargne est réallouée chaque année, principalement par la collecte nette et le remboursement des obligations arrivant à échéance, soit un flux inférieur à 100 Md€ par an. Les fonds en euros ne peuvent par ailleurs investir directement en fonds propres et les règles prudentielles pénalisent fortement les actifs non cotés. Le dispositif reposerait principalement sur des obligations seniors sécurisées de Calcul de France, sans garantie de l’État, bénéficiant d’un rehaussement de crédit par des tranches subordonnées absorbant les premières pertes et par des couvertures d’agences de crédit export. Une garantie de réserve plafonnée à 15 Md€, partielle et rémunérée à une prime de marché, serait seulement autorisée pour le cas où les émissions ne trouveraient pas suffisamment preneur. Ces obligations seraient complétées par des supports en unités de compte, des placements adaptés au PER, des prêts à très long terme du Fonds d’épargne de la Caisse des dépôts et un fonds ELTIF de fonds propres éligible au PEA, sans nécessité de cotation. La mobilisation reposerait sur l’attractivité du rendement et du risque, l’adaptation du traitement prudentiel des investissements d’infrastructure et l’éligibilité aux supports d’épargne existants. Des accords de place serviraient à coordonner les premières émissions, sans fléchage vers un émetteur unique ni allocation par défaut. L’investissement grand public n’interviendrait qu’après le premier jalon technique du laboratoire. Une cible d’environ 40 Md€ par an de capitaux privés français mobilisés, soit 120 Md€ sur trois ans, paraît ainsi accessible.
Calcul de France louerait son compute au laboratoire au prix du marché constaté à la signature du contrat, conclu dès le lancement, avec un loyer fixé en dollars pour sa durée et un différé partiel pendant les trois premières années, celles du sprint vers l’IA de frontière. Cette fixation initiale protège le laboratoire contre une éventuelle flambée ultérieure du prix de location du calcul. Une partie du loyer ne serait pas payée immédiatement et deviendrait une créance de Calcul de France sur le laboratoire. Ce mécanisme réduirait fortement la consommation de trésorerie du laboratoire pendant le sprint sans constituer une subvention.
Notons que la puissance de calcul ainsi acquise par Calcul de France comprendrait une enclave d’environ 300 MW destinée aux usages de défense.
Les achats en dollars de Calcul de France seraient partiellement couverts par ses recettes locatives en dollars et ses financements liés aux agences de crédit export. Le solde pourrait être couvert par des achats à terme via la Banque de France, pour un coût estimé de 1 à 1,5 Md€, intégré au coût de construction.
Étage 3 : la puissance de calcul de marché
Pour le reste du besoin de puissance de calcul, nous procédons selon l’usage habituel pour financer ce type de projet. Des entreprises privées construisent et exploitent les centres de calcul et les financent par la combinaison habituelle de dette et de fonds propres. Le laboratoire Prométhée disposerait d’un droit d’accès prioritaire à cette puissance de calcul en cas de succès de ses travaux, tandis que dans le cas contraire, la capacité de calcul installée pourrait être relouée ailleurs.
Aucun capital public français n’est nécessaire pour leur construction : le capital de la France et de ses partenaires ne sert qu’à garantir le seul élément public indispensable, un contrat de long terme garantissant l’achat de la capacité (l’offtake).
4 – L’Agence internationale
Le point délicat reste donc l’identité de cet offtaker, qui, on l’a dit, ne peut pas être le laboratoire Prométhée dans les premiers temps de l’opération. Il ne peut pas non plus être l’État français lui-même : si l’État garantissait directement l’ensemble des contrats de capacité, cet engagement serait consolidé dans la dette publique française, avec les conséquences qu’on peut imaginer sur les taux souverains français.
La solution proposée consiste à créer par traité une organisation internationale, l’Agence, dont la France apporterait environ 40 % du financement, avec des droits de vote plafonnés à 35 %. L’Agence disposerait d’organes de décision, d’un capital et d’un bilan en propre. Le traité fixerait ses paramètres essentiels, notamment les capacités réservées au laboratoire et leurs conditions de prix ; son conseil déciderait de la conduite des opérations, du choix des sites et des opérateurs, des procédures d’attribution et de la trésorerie. Les décisions les plus sensibles exigeraient 85 % des voix : la France pourrait ainsi bloquer une modification des conditions protégeant le laboratoire, sans pouvoir décider seule. Cette autonomie, sur le modèle du Mécanisme européen de stabilité, permettrait de viser la non-consolidation des engagements de l’Agence dans les dettes publiques nationales, à confirmer avant sa création par Eurostat via un avis ex ante. Intelsat et Eutelsat offrent également des précédents d’organisations de traité ayant acheté, détenu et loué des capacités au bénéfice de leurs membres. L’Agence signerait les contrats d’achat de capacité avec les opérateurs, puis sous-louerait le compute au laboratoire au prix du marché constaté dès le lancement et fixé pour la durée des contrats.
C’est pour participer à cette agence plutôt que pour financer le projet proprement dit qu’une coalition internationale réunie par la France se révèle extrêmement utile. Encore faut-il y intéresser les autres partenaires. Deux contreparties pourraient leur être proposées en échange de leur participation au financement :
- Une garantie inaliénable d’accès aux modèles Prométhée (dans les mêmes conditions que les entreprises françaises, alors que l’administration américaine a récemment montré qu’elle pouvait couper l’accès aux meilleurs modèles américains) ;
- Des droits sur la puissance de calcul construite par le programme (hors part construite pour Calcul de France), au prorata de leur contribution. Une petite partie serait utilisable dès le début du programme et pendant le sprint vers la frontière, notamment pour leurs besoins publics et de recherche, mais l’essentiel serait livré après, entre 2030 et 2034. Si Prométhée atteint la frontière, ces droits pourraient être en grande partie convertis, à des conditions avantageuses, en droits d’inférence pour ses modèles ; une partie serait également réservée aux entreprises établies dans chaque État partenaire, au prorata de sa contribution. Si Prométhée échoue, les partenaires récupéreraient au contraire leur quote-part de la puissance de calcul de marché, qu’ils pourraient utiliser ou sous-louer, notamment pour améliorer leur position de négociation vis-à-vis des laboratoires américains.
Le ticket envisagé pour chaque partenaire est de 0,3 % du PIB par an pendant trois ans. L’ensemble des partenaires devrait idéalement représenter environ 7 700 Md€ de PIB (ou moins si la BEI participe au capital). La réunion intégrale de cette coalition ne serait toutefois pas une condition absolue. Avec des partenaires représentant 4 000 à 5 000 Md€ de PIB au lancement, la tranche de marché serait ramenée à 5 ou 6 GW, une partie du manque étant compensée par Calcul de France et des locations transitoires, au prix d’un retard estimé d’un ou deux trimestres. En deçà, une variante « France seule » à 8 GW en deux tranches égales constituerait un repli, dans la même enveloppe de financement public de 1,5 % du PIB par an pendant trois ans, mais avec un coût supérieur en dette maastrichtienne. Rappelons qu’au vu de la demande croissante de compute dans les prochaines années, même en cas d’échec du laboratoire Prométhée, les partenaires seraient capables de récupérer l’essentiel de leur mise, voire davantage, par la location des capacités correspondant à leur quote-part : dans nos simulations, la valeur récupérée représente 95 à 113 % du ticket initial selon les hypothèses de prix et de taux d’utilisation du compute. Le pari Prométhée serait ainsi, pour les partenaires de la France, quasi gratuit.
5 – Le coût pour l’État
L’enveloppe de financement public français du programme sur la période du sprint vers la frontière (2027-2029) s’élèverait à environ 130 Md€, hors intérêts de la dette publique supplémentaire levée pour la financer. Mais ces 130 Md€ ne sont pas une subvention à un laboratoire : ils constituent pour leur plus grande part des investissements et comprennent des prises de participation, des acquisitions d’actifs, des achats anticipés de capacité de calcul, des dépenses budgétaires et des réserves.
La charge d’intérêts induite serait d’environ 0,8, 2,5 et 4,2 Md€ pendant les trois années du sprint, puis de 5,5 Md€ par an. Elle relèverait du budget de la dette de l’État et pèserait sur le déficit. En cas de succès, elle serait couverte par les dividendes de Calcul de France, la fiscalité générée par le programme et l’escompte sur les capacités prépayées. En cas d’échec, le coût annuel restant non couvert serait estimé à environ 2,5 Md€ par an.
Les émissions supplémentaires d’OAT nécessaires au plan Prométhée représenteraient un surcroît d’environ 15 % par rapport au tendanciel, limité à trois ans. Leur effet sur les taux serait, dans les hypothèses du plan, atténué par le faible impact en déficit, les actifs acquis en contrepartie et le plafonnement des pertes. L’appréciation des marchés dépendrait toutefois de la trajectoire d’ensemble des finances publiques françaises.
Notons que près des deux tiers des dépenses consenties seraient neutres en déficit maastrichtien : elles relèveraient, pour Eurostat, d’une opération financière, c’est-à-dire de l’acquisition d’un actif (fonds propres du laboratoire et de Calcul de France et participation au capital de l’Agence) ou d’une créance (paiement de capacités compute livrables aux États parties post-2029). Une autre part se substituerait en partie à des dépenses déjà prévues (les dépenses d’inférence des administrations et opérateurs publics ou les investissements en matière d’IA de défense). En intégrant la charge d’intérêts induite, l’effet sur le déficit public au sens maastrichtien serait de l’ordre de 15 Md€ par an, soit environ 0,5 point de PIB, sous réserve de la confirmation par Eurostat du traitement de Calcul de France et de l’Agence.
Une option consisterait à financer 15 à 20 Md€ des quelque 60 Md€ de prises de participation publiques par la cession d’autres participations de l’État dont la détention au niveau actuel ne serait plus jugée stratégique. Ce redéploiement réduirait d’autant le recours à un financement public nouveau.
6 – La question des aides d’Etat
L’ouverture d’une procédure contentieuse par la Commission, ou suite à un recours d’un autre acteur économique devant la Cour de justice de l’UE, au motif de la prohibition des aides d’État aurait des conséquences délétères sur les taux d’emprunt des acteurs concernés (une aide illégale se remboursant avec intérêts, perspective rédhibitoire pour les prêteurs), ce qui fragiliserait le montage. Nous maximisons donc les situations qui correspondent :
- À l’absence d’aide d’État, partout où la puissance publique intervient comme le ferait un acteur économique ordinaire et aux conditions du marché ;
- À l’existence d’une aide d’État au sens du droit de l’Union européenne, mais entrant dans une des exceptions autorisant sa légalité ;
- À un financement relevant des intérêts essentiels de sécurité de l’État dans le cadre prévu par l’article 346 du TFUE : les règles du marché intérieur ne lui sont alors pas applicables. La jurisprudence de la CJUE est toutefois restrictive dans son interprétation.
C’est pour ces raisons que l’Etat monte au capital du laboratoire dans les mêmes conditions que le marché, que le différé de redevances dues par le laboratoire à Calcul de France serait un simple crédit fournisseur rémunéré, que l’Agence internationale contractualise au prix du marché constaté à la signature avec les sociétés d’infrastructure et le laboratoire ; ou que la part de compute consacrée à la défense serait financée par des crédits dédiés inscrits en loi de programmation militaire.
Le financement de Calcul de France serait construit sans garantie de l’État sur sa dette : les apports de fonds propres se font aux mêmes conditions que les investisseurs privés, les prêts du Fonds d’épargne se font au taux de référence, etc. La garantie de réserve, partielle et rémunérée à une prime de marché, serait conçue pour ne pas constituer une aide et pouvoir être activée sans décision préalable de la Commission ; elle serait néanmoins pré-notifiée à titre conservatoire. La voie des projets importants d’intérêt européen commun resterait disponible, avec des partenaires européens, pour les mesures qui l’exigeraient, notamment si le différé de redevances était qualifié d’aide malgré sa rémunération au taux du risque.
S’ajoutent enfin deux points de nature similaire. D’abord, la justification au regard du droit de l’UE de l’action spécifique que possède l’État dans le laboratoire afin qu’elle ne soit pas considérée comme une entrave à la circulation des capitaux. Conformément à la jurisprudence de la Cour de justice sur le sujet, la justification de sécurité nationale, réelle (garantie de non-débranchabilité, capacités sensibles et duales, localisation des actifs critiques) et proportionnée permettrait de justifier cet aspect de l’opération. Ensuite, le statut de Calcul de France : sa constitution en société de droit commun, l’entrée d’actionnaires privés dès l’origine, sa dette sans garantie de l’État, ses loyers de marché et les risques portés sur son propre bilan viseraient à permettre son classement hors des administrations publiques dès sa création. Ce classement devrait être confirmé par un avis ex ante d’Eurostat.
7 – Que se passe-t-il si le laboratoire échoue ?
Même si le succès du laboratoire de frontière est crédible et, nous en sommes convaincus, probable avec une conduite du projet à la hauteur de son ambition, un tel effort ne peut se concevoir sans un cadre précis de sortie, fixé dès son lancement, pour limiter le coût d’un éventuel échec pour les finances publiques. La « loi Prométhée » devrait comprendre des jalons de revue du projet avec des critères objectifs pour décider de le poursuivre ou d’y mettre un terme. Un collège indépendant pourrait même être constitué pour prononcer l’atteinte ou non de chacun d’entre eux.
Nous proposons deux principaux jalons de sortie :
- À 12 mois du lancement du projet, l’échec se traduirait par l’incapacité du laboratoire à lever le tour suivant ou à produire un premier modèle prometteur ;
- À 30 mois du lancement du projet, l’échec se traduirait par l’incapacité du laboratoire à produire un modèle ayant moins de six mois de retard sur la frontière mondiale, en dépit des capacités de calcul qui lui seraient mises à disposition.
En cas d’échec à l’un de ces jalons, il serait immédiatement opéré, selon une procédure établie à l’avance, un pivot qui abandonnerait les efforts publics pour le laboratoire et réorienterait le compute construit, en conservant les GW de Calcul de France et en mettant en location, ou en réservant à un usage souverain, le reste des capacités auxquelles la France et ses partenaires ont droit. L’acharnement par de nouveaux subsides publics serait absolument exclu.
Dans le scénario (le plus probable) où la demande mondiale de compute reste très forte en 2029-2030, la dimension publique et les droits d’accès au compute de marché conserveraient une valeur considérable, indépendamment de la réussite ou de l’échec du sprint de Prométhée vers la frontière. En retenant, au sein des 12 GW visés par le programme, une implantation d’environ 9 GW en France et de 3 GW chez les pays partenaires, la France disposerait en particulier d’un actif stratégique considérable sur son territoire. La perte totale nette pour l’État en cas d’échec se limiterait aux fonds propres investis dans le laboratoire ainsi qu’à certains frais non récupérables, et serait de l’ordre de 1 point de PIB. En dépit de cette perte économique nette, la situation de la France serait bien plus favorable sur le plan stratégique que dans la prolongation des tendances actuelles. Elle disposerait en effet d’une capacité de calcul de 9 GW sur son sol, dont 4 GW détenus par Calcul de France, sous contrôle public majoritaire, soit un levier majeur pour négocier son accès aux modèles des laboratoires américains ou chinois.
Un effondrement mondial de la demande de compute, dans le contexte d’un nouvel « hiver de l’IA », constituerait un scénario distinct : la perte nette pourrait alors atteindre 2 à 4 % du PIB. L’exposition maximale de l’État, sommes versées et engagements conditionnels compris, resterait de l’ordre de 160 Md€. Aux quelque 130 Md€ du sprint pourraient en effet s’ajouter 16 Md€ de capital appelable français de l’Agence et jusqu’à 15 Md€ au titre de la garantie de réserve, si celle-ci avait été activée.
8 – Après 2029 : sortie du financement public
Le plan développé jusqu’ici constitue un programme d’amorçage ; les 130 Md€ d’argent public ne sont dépensés que sur trois ans et aucun financement public ultérieur du laboratoire n’est envisagé. Il faut cependant s’assurer que ce dernier puisse ensuite voler de ses propres ailes.
Si Prométhée atteint la frontière, il disposera de revenus et d’une valorisation suffisants pour se financer directement. Il deviendra son propre offtaker pour construire de plus amples capacités de calcul, à mesure que les besoins progressent selon les lois d’échelle. Calcul de France pourrait de son côté financer son renouvellement, voire son extension, grâce aux loyers, comme une foncière d’infrastructure.
Pour rester à la frontière, Prométhée devra cependant passer de 12 GW en 2029 à 18 GW dès 2030 puis 24 GW en 2031 — ce sont des ordres de grandeur pour rester compétitifs avec les prévisions des concurrents internationaux. Or la construction de telles capacités prend environ trois ans ; il faut donc préparer ces 12 GW supplémentaires dès 2027, avant de savoir si le laboratoire atteindra effectivement la frontière. Pour protéger ces capacités contre une flambée des loyers, des options seraient signées dès les six premiers mois du programme pour les tranches 2030 et 2031, puis entre le sixième et le douzième mois pour une tranche supplémentaire livrable en 2032. Moyennant une prime d’option, leur prix d’exercice serait établi selon une formule fondée sur les coûts des équipements, des sites, de l’énergie et du capital, avec les indexations prévues, plutôt que sur le prix locatif courant du calcul. Les engagements fermes resteraient conditionnés aux jalons du programme. Ils seraient financés par le secteur privé selon les mêmes mécanismes que les premiers GW, grâce à des engagements d’achat de l’Agence internationale, mais sans nouvel apport public de la France ou de ses partenaires, modulo un coût du capital modérément supérieur. En cas de succès, l’intégralité de ces nouvelles capacités serait mise à disposition de Prométhée ; en cas d’échec, les capacités déjà trop avancées pour être annulées seraient mises à disposition des partenaires, qui pourraient les utiliser ou les louer. Cette extension permet d’éviter un décrochage de Prométhée après 2029 sans augmenter l’exposition financière publique prévue par le plan.
9 – Qu’attendons-nous ?
Le plan Prométhée paraît extrêmement coûteux de prime abord, mais il peut en réalité être financé de façon crédible, à la fois dans sa dimension publique, qui exige un effort financier considérable mais strictement borné dans le temps, modeste en déficit, et portant un risque de pertes limité ; et dans sa dimension privée, où le plan est cohérent tant avec l’ampleur des montants aujourd’hui investis par les acteurs financiers impliqués dans le secteur qu’avec leurs attentes, en proposant un montage correspondant à leurs pratiques habituelles. Il permet en outre d’assurer le maintien durable à la frontière du laboratoire en cas de succès du plan, sans soutien financier public ultérieur après trois ans.
L’espérance de gain est très nettement positive, pour l’État comme pour l’économie française dans son ensemble, mais aussi pour les partenaires internationaux impliqués. Non seulement le succès du plan doterait la France et l’Europe d’un actif stratégique et économique inestimable, mais même son échec à atteindre la frontière laisserait à la France et à ses partenaires en 2029 une grande quantité de puissance de calcul, soit une bien meilleure position que la tendance actuelle pour adopter une stratégie alternative, qu’elle repose sur les modèles ouverts ou la négociation d’une dépendance aux modèles américains.
Reste une seule question : qu’attendons-nous ?
Sources
- Une version détaillée de ce plan de financement est disponible sur le site planpromethee.com