Lors d’une réunion entre la FIFA, le FBI et la police d’Atlanta, les autorités avaient classé la rencontre Argentine–Angleterre comme la plus à risque de la Coupe du monde.
- Au-delà de l’historique des rencontres passées, le match risquait d’être alourdi par les séquelles d’une guerre livrée entre Argentins et Britanniques il y a 44 ans pour le contrôle de l’archipel de l’Atlantique Sud, que les Anglais appellent les îles Falkland et les Argentins les îles Malouines (« Malvinas »).
- Pour éviter des affrontements entre supporters, les entrées du stade avaient été séparées, et des bars distincts avaient été attribués à chaque groupe.
Dans la longue histoire du colonialisme, personne n’avait jamais livré de véritable bataille pour le contrôle des Malouines.
- La question de leur découverte est encore débattue : des navigateurs portugais, anglais ou néerlandais pourraient tous les avoir repérées en premier.
- Les premiers à les coloniser ont toutefois été les Français, qui sont arrivés en 1763. Comme ils venaient tous de Saint-Malo, ils ont donné à l’archipel le nom d’îles Malouines, qui a donné lieu à la dénomination utilisée dans toutes les langues romanes.
- Dans le même temps, des établissements anglais sont fondés sur la façade ouest de l’archipel.
- En 1766, la France renonce à ses prétentions sur l’archipel en échange d’une alliance avec l’Espagne contre le Royaume-Uni dans la guerre de Sept Ans. L’archipel ne comptait de toute façon que quelques dizaines d’habitants et les établissements britanniques et espagnols ont coexisté jusqu’en 1774, lorsque la Grande-Bretagne a décidé de retirer sa garnison des îles.
- En 1810, les Provinces-Unies du Río de la Plata, l’actuelle Argentine, ont obtenu leur indépendance de l’Espagne et se sont revendiquées comme les héritières de tous les territoires espagnols de cette région du continent, y compris les Malouines. Elles y ont envoyé un navire militaire et plusieurs garnisons qui ont pris possession de l’archipel et ont commencé à le coloniser. Les activités pratiquées sur place se limitaient à l’élevage et à la chasse aux phoques.
- En 1833, les Anglais sont revenus, ont destitué les colons et ont pris le contrôle de l’exploitation des ressources rares du territoire. Les faits sont confus et les différentes garnisons qui se disputaient le contrôle de l’île étaient davantage des mercenaires et des corsaires que des agents gouvernementaux.
Les tensions latentes entre le Royaume-Uni et l’Argentine concernant le contrôle de l’archipel se sont accentuées dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque le président argentin Juan Perón a affirmé la souveraineté de son pays sur les îles. Il souhaitait les racheter et les nationaliser, comme il l’avait fait avec le réseau ferroviaire, mais cette idée a été rejetée par Winston Churchill. Début avril 1982, les événements se sont précipités lorsque l’armée argentine a envahi les Malouines.
- La guerre des Malouines est une histoire d’arrogance politique et d’incompétence militaire : le général Leopoldo Galtieri, chef de la dictature militaire argentine, savait que le régime était en train de perdre toute légitimité.
- La crise économique étouffait le pays, et le sort des disparus ainsi que les mécanismes de répression de la dissidence avaient été révélés.
- Il s’agissait ainsi de rassembler le pays, de réveiller son sentiment nationaliste et de donner du prestige à la junte. De plus, l’Argentine a envahi les Malouines en pensant que le Royaume-Uni ne réagirait pas.
- Londres a toutefois réagi avec brutalité : les soldats argentins, mal armés et mal entraînés, ont été balayés. 649 d’entre eux ont trouvé la mort, 1 500 autres ont été blessés et 11 300 ont été faits prisonniers.
- Vaincue militairement, l’Argentine ressort du conflit meurtrie dans son orgueil, et cette blessure n’est toujours pas refermée.
Lors de leur première rencontre sur un terrain de football, à la Coupe du monde 1986, le conflit n’est terminé que depuis quatre ans.
- Le match du 22 juin reste à ce jour l’un des plus célèbres de l’histoire de la compétition – celui qui, mieux que tout autre, montre à quel point il est impossible de tenir la politique à l’écart du football. Maradona y inscrit ses deux buts les plus fameux : le premier de la main, le second après avoir semé la moitié de la défense anglaise sur son passage. Après la rencontre, il ne cacha pas que la revanche l’avait aussi animé : « On défendait notre drapeau, les gars morts au combat, les survivants. C’est pour ça que je crois que mes buts avaient une signification si grande », aurait-il déclaré.
Le match d’hier se jouait 44 ans après la guerre des Malouines, et aucun des joueurs présents sur le terrain n’était né en 1982. Pourtant, alors que les joueurs argentins avaient affirmé la veille que le passé n’avait rien à voir là-dedans, et que ce ne serait qu’un match de football, ils ont fêté leur victoire en brandissant un drapeau portant l’inscription « Les Malouines sont argentines ».
L’équipe d’Argentine risque désormais de faire l’objet d’une sanction.
- Le règlement de l’IFAB, l’organe législatif du football, interdit formellement l’exhibition de drapeaux, slogans et symboles politiques autres que les drapeaux nationaux.
- Par ailleurs, le gouvernement britannique a officiellement demandé à la FIFA d’ouvrir une enquête sur la banderole exhibée.
Les revendications argentines sur les Malouines ne sont jamais sorties du débat ni de l’imaginaire collectif. Dans le football, ce thème refait régulièrement surface.
- Des références aux Malouines figurent sur les banderoles et dans les chants des supporters, et en 2014, la sélection nationale elle-même avait posé avec un drapeau portant l’inscription « Les Malouines sont argentines », avant un match amical contre la Slovénie.
- Le comité disciplinaire de la FIFA avait alors condamné la fédération argentine à une amende de 30 000 francs suisses (37 000 dollars américains).
Le sentiment nationaliste autour des revendications de souveraineté sur les îles Malouines est resté très vif, et s’exprime dans de nombreux aspects de la vie argentine.
- Il circule même dans le pays un billet de banque, celui de 50 pesos, consacré à l’archipel.
- Sur son site, la Banque centrale argentine affirme explicitement que le billet « représente la souveraineté argentine sur l’archipel ».
Les débats n’ont évidemment pas cessé depuis l’élection de Javier Milei, qui a construit sa campagne électorale et sa rhétorique sur le sentiment nationaliste et les ambitions de prestige international de l’Argentine.
- En tant que président, il a réaffirmé à plusieurs reprises que les Malouines appartiennent à l’Argentine et que leur revendication est un objectif national non négociable, tout en soutenant que la question doit être résolue par la voie diplomatique, dans le dialogue, et non par les armes.
- Milei entretient une relation particulière avec le Royaume-Uni : il a même cité à plusieurs reprises Margaret Thatcher comme son modèle politique, s’attirant les critiques des vétérans et des Argentins les plus attachés à la cause.
Il y a quelques mois, Milei avait déclaré dans un entretien que l’Argentine faisait « des progrès comme jamais auparavant » sur la question des îles Malouines. Cette prise de parole intervenait peu après la révélation que les États-Unis envisageaient une série de mesures pour sanctionner les alliés de l’OTAN n’ayant pas soutenu leur engagement en Iran – parmi lesquelles, la possibilité de retirer leur appui au Royaume-Uni sur la question des Malouines.
- On ne sait pas encore si Milei sera présent dimanche dans les tribunes aux côtés de Trump pour la finale, qui opposera l’Argentine à l’Espagne.
- Les deux hommes sont de proches alliés politiques, et Trump a présenté Milei comme son « président préféré ».