Un rapport mené par Golden Owl, une société privée espagnole de renseignement en sources ouvertes basée à Alicante, qui développe une plateforme commerciale combinant OSINT et intelligence artificielle, propose la reconstitution la plus détaillée à ce jour de la mécanique numérique de la vague migratoire à Ceuta. En l’absence d’autres éléments concluants et officiels, il est utile de la lire attentivement.
L’enquête part d’une collecte sur les réseaux sociaux des identifiants (comptes, adresses électroniques, numéros de téléphone) qui ont pu être récupérés et recoupés 1. Sa conclusion est que les événements du 30-31 juillet ne sont « ni un mouvement populaire spontané, ni une contagion sociale accidentelle », mais une « opération délibérément organisée, construite et dirigée ».
Plusieurs médias espagnols et marocains corroborent certains éléments factuels du rapport, faisant notamment état d’une diffusion intense d’appels dans les jours précédant le passage à la frontière, depuis des comptes dont l’origine est peu claire, avec des schémas d’activité suggérant une possible amplification algorithmique. L’existence d’une « coordination » reste toutefois à ce stade une hypothèse 2, et l’Audiencia Nacional a demandé un rapport au Commissariat général à l’immigration et aux frontières pour déterminer si l’entrée massive et irrégulière à Ceuta résultait d’une action concertée dirigée par une organisation ou un groupe criminel.
- Pour appuyer sa conclusion, le rapport Golden Owl note que la mobilisation s’est faite sous une bannière explicite : « هجمة كرياج سبتة », « L’assaut kriaj sur Ceuta » — kriaj désignant en darija une grille ou une rambarde métallique – employé comme mot de code pour le franchissement de la clôture entre Fnideq et l’exclave.
- Ainsi, entre le 24 et le 30 juillet, cette campagne aurait transformé une audience arabophone diffuse en une tentative de passage de grande ampleur depuis les plages et les hauteurs boisées de Fnideq et Belyounech, avec un pic le 30 juillet, jour de la fête du Trône. 3.
- Le constat le plus important est que l’opération décrite par le rapport est horizontale, sans commandement central, contrairement à « la ruée TikTok » de 2024 qui avait conduit en quelques jours à l’arrestation de six personnes et à l’interpellation de 4 455 personnes aux abords de Fnideq, la commune la plus proche de l’exclave. C’est, selon Golden Owl, la raison de son ampleur comme de sa résilience face aux opérations de police et aux suppressions de comptes.
Golden Owl décrit ainsi une architecture à trois étages, conçue « par intention ou par évolution » pour la dissimulation et la survie.
- Au sommet, un noyau de coordination fermé opérant hors plateformes, par l’intermédiaire des messageries privées, aurait émis l’appel « de marque », établi un point de rassemblement et un horaire commun, puis donné pour consigne de diffuser chaque appel dans des groupes publics.
- Au milieu, on trouve 25 comptes Facebook chargés de la diffusion publique, dont cinq groupes de recrutement et six groupes de coordination. Ce noyau opérationnel compterait environ 478 000 adhésions déclarées pour un total d’environ 1 032 000, auxquelles s’ajouteraient plus d’un demi-million d’abonnés à des pages « amplificatrices ». Le document précise qu’il s’agit de chiffres d’adhésions et non de personnes uniques.
- À l’origine, des dizaines de micro-recruteurs, organisés de manière autonome, auraient constitué leur propre cellule de passage, avant de transférer les échanges vers les messages privés et WhatsApp.
C’est la forme du recrutement qui, pour Golden Owl, exclut la spontanéité.
- Le recrutement aurait été ciblé et fonctionnait par quotas : un recruteur originaire de Casablanca, basé à Istanbul, aurait constitué une cellule de « deux filles et six garçons » en publiant, comme point d’entrée, un numéro WhatsApp turc distinct de son numéro personnel rattaché à son compte Facebook.
- Le réseau aurait ainsi pratiqué une sécurité opérationnelle « basique mais efficace » : nom de code tournant (Kriaj, puis « l’assaut », puis « les vents »), mots-clés fragmentés par de la ponctuation pour déjouer la modération automatique, liens opérationnels placés en premier commentaire plutôt que dans le corps des publications, comptes verrouillés ou délibérément vides.
- Le réseau aurait même programmé la suite : un appel pour le 15 août 2026 — « le 15, quelque chose va se passer à Fnideq » — a été publié le 1er août dans un groupe de 108 000 membres.
Le rapport souligne également un paradoxe : ce ne sont pas les publications de recrutement en elles-mêmes qui ont attiré l’attention, car elles n’ont obtenu que quelques dizaines à quelques centaines de réactions ; ce sont au contraire la célébration et l’amplification de l’« actualité » qui ont porté le phénomène. Ainsi, une vidéo célébrant l’arrivée d’une jeune femme sur une plage de Ceuta a été visionnée plus de deux millions de fois. 4
- Ce déséquilibre serait également d’ordre économique : le réseau monétiserait ainsi l’audience qu’il mobilise, via des comptes en « mode professionnel » ou bien des techniques d’engagement, tandis qu’un véritable marché de passeurs serait à l’oeuvre à l’intérieur des mêmes groupes — annonces de courtage, tarifs de rue, et même des appels à retrouver des mineurs disparus lors des traversées que ces mêmes groupes avaient encouragées.
Golden Owl estime que la récidive est « probable » : le modèle est « bon marché, répétable et résilient », les groupes réapparaissent en quelques jours après leur suppression et les audiences de Ceuta et Melilla forment un réservoir interchangeable. Trois scénarios sont envisagés pour le 15 août : une répétition étouffée par la saturation sécuritaire de Fnideq, un déplacement vers Melilla ou une escalade violente.
- Maldita.es, un média dédié au fact-checking, est parvenu à infiltrer quatre groupes WhatsApp, dix groupes Facebook et à identifier plus de 50 comptes Instagram où l’on évoque un nouveau passage du Maroc vers Ceuta, le 15 août, par le Tarajal et d’autres points de la frontière 5.
- Pour Isabel Gil Everaert 6, professeure de sciences sociales à l’université nationale autonome du Mexique, cet afflux massif ne peut toutefois pas s’expliquer uniquement par les messages viraux, mais doit être replacé dans un contexte beaucoup plus large. Elle ajoute que ces messages ont pu inciter de nombreuses personnes qui envisageaient déjà de tenter la traversée à se lancer.
L’attribution de la responsabilité reste, à ce stade, le terrain le plus glissant et le plus exposé aux instrumentalisations. Golden Owl avance deux éléments en tension : la lecture « la plus défendable » serait celle d’une opération « dirigée par des Marocains et tournée vers le Maroc ». Dans le même temps, le rapport relève plusieurs « marqueurs algériens », dont un groupe enregistré à Madrid mais dont l’alias renvoie à Annaba et un groupe régional algérien de 270 000 membres. Le rapport souligne que ces indices demeurent circonstanciels.
- Ces mêmes traces numériques alimentent déjà une bataille diplomatique : selon Vozpopuli, le Maroc diffuserait, via ses ambassades, des analyses attribuant à des entités algériennes l’origine d’une « campagne coordonnée », en éludant sa propre responsabilité 7. Le bilan s’élève à 88 décès selon l’Espagne, alors que le Maroc fait état de 11 morts.
- Madrid et Rabat convergent d’ailleurs pour désigner les « mafias » de trafic d’êtres humains comme moteur de la crise, mais, comme le rapporte Infobae, ni le ministère de l’Intérieur ni le gouvernement espagnol n’ont identifié publiquement les organisations en cause 8. Tant que le Commissariat général à l’immigration et aux frontières ne rendra pas ses conclusions, l’existence d’une coordination délibérée restera une hypothèse parmi d’autres.
Sources
- Golden Owl, « The Ceuta Mobilisation Network : Recruitment, Amplification and Operational Security », août 2026
- Clara Arias, « Quiénes son las mafias a las que apuntan España y Marruecos como causantes de la crisis de Ceuta : así operan las redes que trafican con migrantes », Infobae, 3 août 2026.
- L’existence de groupes Facebook organisant les traversées avait été documentée publiquement dès le 27 juillet : Alma Palomino, « Así se organizan en Facebook para entrar a nado a Ceuta : grupos con mapas, distancias y material », Ceuta TV, 27 juillet 2026 ; Marta Sierra, « La llegada masiva de migrantes a Ceuta se gestó en redes sociales », Infobae, 31 juillet 2026.
- Sur le rôle des algorithmes dans l’exposition répétée aux contenus migratoires, voir aussi « Ceuta : comprendre les ressorts du « 7rig » de 60 000 Marocains », Yabiladi, 3 août 2026.
- « « ¿Cuál es el plan ? » : Dentro de los grupos de WhatsApp, Facebook e Instagram que organizan un nuevo cruce a Ceuta desde Marruecos para el 15 de agosto », Maldita.es, 3 août 2026.
- « Ceuta : así fue la campaña de desinformación que alimentó la llegada masiva de migrantes a la frontera española », El Tiempo, 3 août 2026.
- Jose Sánchez, Isaac Blasco, « Marruecos difunde informes de inteligencia para atribuir a Argelia el origen del asalto a Ceuta », Vozpopuli, 4 août 2026.
- Clara Arias, « Quiénes son las mafias a las que apuntan España y Marruecos como causantes de la crisis de Ceuta : así operan las redes que trafican con migrantes », Infobae, 4 août 2026