Toutes les guerres ont eu leurs « armes miracles ». On les présente toujours de la même manière : elles mettront fin à toutes les guerres ou, du moins, elles permettront de les conclure en limitant drastiquement les pertes dans son camp. Pendant la guerre civile américaine, c’étaient les fusils dits « à répétition », les cuirassés et les sous-marins ; pendant la Première Guerre mondiale, les chars, qu’on qualifiait de « vaisseaux terrestres » et les armes chimiques. À la fin de la Grande Guerre, les États-Unis pouvaient produire 200 tonnes d’armes chimiques par jour, leur service de guerre chimique, le « Chemical Corps » 1 comptait 44 000 hommes et 1 700 chercheurs. James Conant, futur président de l’Université de Harvard, était un adepte de la doctrine du gaz pour anéantir l’adversaire : « Le développement de gaz nouveaux et plus efficaces ne me semblait pas plus immoral que la fabrication d’explosifs et d’armes à feu… Je ne voyais pas pourquoi arracher les entrailles d’un homme à l’aide d’un obus hautement explosif aurait été préférable à le mutiler en attaquant ses poumons ou sa peau. » 2
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman allait même jusqu’à remercier Dieu pour la mise au point de la bombe atomique : « C’est une terrible responsabilité qui nous incombe. Nous remercions Dieu qu’elle nous incombe à nous plutôt qu’à nos ennemis ; et nous prions pour qu’Il nous guide afin de l’utiliser selon Sa volonté et pour Ses desseins. » 3
Pour les armées modernes, l’intelligence artificielle est la dernière de ces « armes miracles ».
Ses partisans affirment que l’IA permet de mener des attaques à distance, d’éviter les pertes et de mener des frappes chirurgicales tout en épargnant les civils. En réalité, elle est le produit d’un complexe militaro-industriel numérique assis sur des dizaines de milliards de dollars de capitalisation, qui encourage les attaques précipitées plutôt que la diplomatie, crée un faux sentiment d’invincibilité et, exactement comme ses prédécesseurs du XXe siècle, conduit à des abus contre les civils 4. Comme le révèlent les principaux médias et analystes, l’IA est omniprésente dans les guerres 5. D’origine militaire, son application vise des ennemis à l’étranger ou des citoyens au sein des États. Les grandes entreprises d’IA et leurs dirigeants, dans les conseils d’administration de Palantir, d’OpenAI, de Google et d’autres sociétés, misent sur l’idée fausse selon laquelle l’IA pourrait elle-même mener la guerre à la place des humains — à moindre coût et avec peu de pertes.
Les origines militaires de l’intelligence artificielle
L’une des raisons pour lesquelles on imagine souvent qu’il est possible de faire la guerre à bas coût tient au fait que, depuis plusieurs siècles, l’industrie militaire initie des séries d’innovations technologiques, au départ pensées pour les champs de bataille, mais qui finissent par trouver leur place au cœur de nos sociétés 6. Ce sont en effet d’abord des besoins militaires qui ont conduit à la création de pièces interchangeables, qui ont alimenté la révolution industrielle, à celle des armes chimiques de la Grande Guerre et à leur utilisation comme pesticides plus tard, à l’émergence, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la restauration rapide grâce aux rations de campagne, et même aux toilettes portatives apparues pour la première fois dans les chantiers navals, ou encore aux ordinateurs, dont les premiers modèles ont joué un rôle central dans les calculs nécessaires à la conception des bombes à hydrogène, ainsi qu’aux téléphones portables et aux voitures électriques d’aujourd’hui.
Contrairement à ces exemples, l’IA a non seulement des origines militaires, mais elle s’appuie encore largement sur des financements de l’armée et reste en grande partie guerrière dans ses applications. Cette technologie s’est développée en réponse aux craintes de la Guerre froide et à la conviction du gouvernement américain qu’il devait promouvoir les innovations face à la menace soviétique. L’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) 7 du département de la Défense des États-Unis a été créée en février 1958 par le président Dwight Eisenhower en réponse au lancement du Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957. Elle avait alors pour objectif de soutenir les technologies de pointe dans la lutte contre l’URSS.
Les besoins colossaux en recherche et développement dans le domaine des armes nucléaires ont profondément influencé l’évolution de l’informatique moderne, voire l’ensemble de son architecture 8. Le premier ordinateur au monde, l’ENIAC 9, a ainsi été utilisé pour effectuer des calculs dans le cadre d’expérimentations liées à la bombe à hydrogène. Le Département de la Défense a également financé des programmes de recherche fondamentale dans des domaines tels que la vision par ordinateur, la robotique et le traitement automatique du langage naturel (NLP) 10. La DARPA a également contribué à des projets pionniers, comme le « Logic Theorist » d’Allen Newell et Herbert Simon, qu’on qualifie parfois d’« acte de naissance de l’intelligence artificielle » 11 : il s’agissait de trouver comment simuler les capacités de raisonnement des mathématiciens humains et ainsi ne plus limiter la machine au seul traitement des données. Dans ce but, le ministère de la Défense a permis à certaines institutions, comme le MIT, Stanford et l’université Carnegie Mellon, de bénéficier de financements dédiés.
Dans les années 1950, le Pentagone et la Commission de l’énergie atomique américaine (AEC) 12, dont les missions relevaient également de la défense, ont généreusement soutenu les recherches académiques en physique et en informatique, un champ d’expérimentations encore naissant. Aux États-Unis, le budget de la recherche en matière de défense dépassait largement celui de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) 13, qui n’a créé une direction dédiée à l’informatique et à la science de l’information qu’en 1986. Aujourd’hui, le financement du ministère de la Guerre pour l’IA dépasse de vingt fois celui de la NSF 14. Tout en stimulant le développement de l’électronique quantique, indispensable aux semi-conducteurs qui font fonctionner les ordinateurs, les téléphones portables et autres outils de télécommunication, les financements considérables qui alimentent la défense ne sont plus seulement dirigés vers la recherche fondamentale : ils ont ouvert la voie à la recherche appliquée.
L’IA et les entreprises de défense
La recherche dans le champ militaire détermine en grande partie les usages et les applications qui sont faits de l’IA. Internet lui-même est issu de l’ARPANET 15, cet outil qui permettait de relier entre eux les premiers supercalculateurs et de simuler des explosions nucléaires, tout en centralisant les données de surveillance et de calcul pour se coordonner en cas d’attaque nucléaire soviétique. Le GPS 16 a ensuite vu le jour à partir du programme « Transit » de la DARPA, le premier système mondial de navigation par satellite conçu pour la Marine américaine. « Transit » a ensuite été remplacé par le Global Positioning System (GPS) que l’on connaît, à la demande du département de la Défense en 1996. D’autres composants informatiques ont été financés par la DARPA : la souris d’ordinateur 17, Siri (l’assistant virtuel numérique d’Apple du début des années 2000) 18, l’iPhone 19, la mémoire dynamique à accès aléatoire (ou DRAM) 20, l’iPod Touch, les batteries lithium-ion, le microprocesseur et d’autres composants sont entièrement ou partiellement issus de la R&D du Pentagone. Aujourd’hui, c’est le soldat dans sa totalité qu’elle entend remplacer sur le terrain 21 et, pour cela, finance largement la recherche en robotique 22.
L’intelligence artificielle est la dernière des « armes miracles ».
Paul Josephson
Partout dans le monde, États et entreprises croient désespérément en « la promesse que les ordinateurs dotés d’intelligence artificielle généreront d’énormes profits et de nouvelles armes. Les robots remplaceront les travailleurs humains dans des tâches plus complexes que les chaînes de montage d’aujourd’hui ; les bombes intelligentes atteindront leurs cibles avec une plus grande précision ; des programmes répondront aux questions et obéiront aux ordres donnés directement par les chefs d’entreprise et les responsables militaires. » 23 Afin de favoriser la fabrication de drones, de missiles intelligents et autres outils innovants, la DARPA a lancé le format des concours, par exemple pour encourager le développement des véhicules automatisés dans les années 2000 24, avec des prix allant jusqu’à un million de dollars.
Les drones et les véhicules autonomes pouvaient mener à bien des missions de ciblage et de destruction sans mettre les soldats en danger. L’objectif militaire était de se conformer à une directive du Congrès prévoyant qu’un tiers des véhicules de combat américains n’auraient plus de conducteur à leur bord d’ici 2015 25.
Dans les années 2010, des drones ont commencé à survoler les maisons. Jouets pour enfants ou outils de surveillance, ils se sont peu à peu fondus dans le paysage. Leur invention est pourtant d’origine militaire, elle aussi. Cet appareil doit servir à viser des cibles lointaines sans pour autant exposer ses troupes. Léger et maniable, le drone a joué un rôle crucial dans les guerres menées en Syrie, en Ukraine, en Palestine, au Venezuela et en Iran dans les années 2020.
Le nouveau rôle de l’IA dans la conduite de la guerre moderne
L’administration Trump ne cache pas son attrait pour l’IA, une technologie qu’elle met au service de ses opérations militaires à l’étranger, mais aussi de sa politique intérieure, dans le cadre des arrestations massives diligentées par l’ICE.
À rebours de l’image spectaculaire d’un Elon Musk brandissant sa tronçonneuse et promettant des restrictions budgétaires sans précédent, le budget prévisionnel de la Maison-Blanche pour la DARPA s’élève à plus de 5 milliards de dollars pour l’année 2027, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2026. Si le site officiel de la DARPA affirme que ses innovations « font désormais partie intégrante de la vie civile moderne » 26, elle souligne la nécessité de « mettre ces nouvelles technologies au service des combattants de notre nation ».
Outre la DARPA, le Bureau de recherche de la Marine du département de la Guerre accordera la priorité à l’IA dans les systèmes maritimes autonomes — une décision prise trop tard, toutefois, pour permettre la réouverture du détroit d’Ormuz dans l’immédiat. Le Bureau du numérique et de l’intelligence artificielle a annoncé vouloir faire appel à des entreprises privées, spécialisées dans cette technologie — Anthropic, OpenAI, Google et xAI — pour se doter d’outils d’IA létaux. Le Pentagone promeut par ailleurs le projet « Thunderforge » 27, un projet « thorien », visant à automatiser certaines chaînes de commandement tout en générant des plans d’action ou des wargames afin d’anticiper différents types de menaces.
Marc Andreessen, grand donateur de Trump, « techno-optimiste » et partisan d’une accélération du développement de l’IA, ne voit que du positif dans cette innovation effrénée du Pentagone et dans les contributions potentielles de l’IA à la conduite de la guerre 28. À l’instar des chimistes qui trouvaient une valeur morale aux armes chimiques en tant que moyen prétendument plus humain de tuer pendant la Grande Guerre, Andreessen soutient que l’IA « va améliorer la guerre, lorsqu’elle est inévitable, en réduisant considérablement les taux de mortalité » 29, en partie grâce à « de meilleures décisions stratégiques et tactiques, minimisant les risques, les erreurs et les effusions de sang inutiles » 30.
Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale. Au contraire, elles les rendent insensibles au fait même de tuer et les encouragent, ainsi que leurs officiers, à se livrer à une utilisation effrénée de ces armes, provoquant des « dommages collatéraux » accrus, au préjudice des populations civiles 31. Pendant la guerre du Golfe de 1991, les États-Unis ont largué plus de 88 500 tonnes d’explosifs en 42 jours, tuant plus de 100 000 Irakiens, tandis que 148 militaires américains perdaient la vie pendant la guerre. Lors d’une attaque de la CIA pendant l’opération « Allied Force » en pleine guerre de Yougoslavie, les États-Unis ont bombardé par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, avec des munitions téléguidées, tuant trois personnes 32. Ces derniers mois, le ciblage militaire par IA a été utilisé, sur ordre du Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, pour abattre des pêcheurs non armés dans les Caraïbes et dans le Pacifique. Depuis le début de la guerre d’Iran en 2026, plusieurs milliers d’Iraniens ont été tués, dont de nombreux écoliers, à cause de ces armes dites « intelligentes ».
Le triomphe de la Silicon Valley
Les dirigeants de la Silicon Valley ne cessent de vanter les mérites de l’IA, qui permettrait aux États-Unis de mener des combats sans remords. Soulignons néanmoins que cette innovation frénétique en matière de défense intelligente se fait grâce aux contribuables, sollicités malgré eux pour soutenir cet effort, alors que les énormes bénéfices générés profitent à une poignée de grandes entreprises. Dans le même temps, cette série d’innovations technologiques guerrières rend plus vulnérables encore les populations civiles des pays cibles. La Silicon Valley répond d’autant plus aux demandes du gouvernement que la conviction que les pertes humaines seront faibles côté américain se double d’une perspective plus réjouissante encore : celle d’une victoire rapide sur son ennemi. C’est l’une des raisons possibles de cette nette augmentation des contrats passés entre l’administration Trump et ces entreprises spécialisées dans l’IA et les armes intelligentes. Ces contrats s’accompagnent de transferts de personnel, des ingénieurs du privé venant gonfler les rangs du département de la Guerre. De quoi faire de ce ciblage létal une simple tâche de bureau climatisé, effectuée grâce à des calculs mathématiques automatisés, toujours plus loin et plus en amont du champ de bataille. Dans ce contexte, Trump et Hegseth sont devenus les nouveaux cow-boys de l’IA, qui pensent que le simple fait d’appuyer sur la gâchette est en soi une victoire. En témoigne la joie non dissimulée du Secrétaire à la Guerre lorsque des opérations militaires classifiées menées grâce à l’IA ont été révélées par la presse 33.
Trump s’inspire directement des PDG du secteur de l’IA
À la tête de Palantir, une entreprise qui pèse pas moins de 450 milliards de dollars grâce à des contrats passés avec la CIA, l’ICE, le Pentagone et Israël, Alex Karp va même plus loin. Il plaide en faveur d’une légalisation des opérations de destruction et des interventions meurtrières américaines — soit la légitimation de crimes de guerre, en violation totale des règles internationales — afin d’élargir les activités de son entreprise 34. Par exemple, l’utilisation effrénée de l’IA pour attaquer de petits bateaux dans les Caraïbes, y compris les « double taps » visant à tuer les survivants, qui ont fait près de 200 morts 35, constitue un crime de guerre 36. Mais, si ces attaques étaient jugées constitutionnelles et légales, Palantir bénéficierait d’une ouverture de marché considérable. Karp soutient l’usage violent de sa propre technologie 37. Il a ouvertement déclaré mettre au point des systèmes d’IA pour réprimer les manifestants et faciliter les arrestations et les expulsions dans le cadre d’un contrat passé avec l’ICE. De même, il ne cache pas sa satisfaction à fournir des outils d’IA pour renforcer les forces armées israéliennes. Il soutient également le ciblage de sites iraniens. Dans son ouvrage The Technological Republic, Karp et son coauteur Nicholas W. Zamiska appellent à faire de l’IA un outil privilégié dans un monde qui devient « plus disjoint et plus violent », et qualifient « d’antipatriotique » toute hésitation à fournir aux troupes de meilleurs outils d’IA, quitte à tuer davantage 38. La seule question devrait être combien de soldats ennemis sont tués par kilomètre, et quels outils d’IA amélioreraient les résultats 39.
Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, investisseur clef de l’écosystème de la Silicon Valley, est, de son côté, un adepte de l’IA pour son potentiel de surveillance. Pour lui, c’est elle qui permettra de remporter les guerres de demain, quitte à faire fi de tout principe démocratique. « L’IA est une technologie militaire. Oubliez les fantasmes de science-fiction ; ce qui rend l’IA existante si puissante, c’est son application à des tâches relativement banales comme la vision par ordinateur et l’analyse de données », explique-t-il 40. Il reconnaît que les outils d’apprentissage automatique ont également des utilisations civiles et que « l’IA est un bon exemple de technologie à ‘double usage’ ». Reconnaissant les potentialités militaires de l’IA, Thiel a critiqué Google pour avoir collaboré avec la Chine en assimilant les partenariats du géant américain à une forme de coopération avec l’ennemi, le Parti communiste chinois, au détriment des États-Unis 41.
Tuer à l’âge de Maven
Le programme Maven est un exemple éloquent du rôle central que peut jouer l’IA dans les opérations meurtrières.
Avant Maven, les forces américaines utilisaient une série de logiciels existants, mais peu interconnectés, pour recenser les cibles ennemies, cartographier les réseaux et zoomer ou dézoomer sur les cibles. Conçue en 2017 sous le nom de « Projet Maven » par le Pentagone pour analyser les images filmées par des drones, cette plateforme est devenue le principal programme d’IA de l’armée américaine. Déployée par le Commandement Central (CENTCOM) pour décrypter des théâtres d’opérations à un rythme soutenu, elle sert à partager des données de renseignement dans le cadre de conflits internationaux. Selon une récente enquête du New Yorker 42, Maven est aussi un vaste appareil de surveillance mondiale, capable de suivre quarante-neuf mille aérodromes à travers le monde et, en quatre clics maximum, de passer de l’identification à la destruction d’une cible, avec la capacité de frapper mille, voire cinq mille cibles par jour. Il est utilisé aux États-Unis dans le cadre de guerres visant à protéger ses frontières et à lutter contre le trafic de drogue. Le succès de Maven en Ukraine 43, qui a permis de contrer la Russie en matière d’armement et d’effectifs, a conforté les stratèges américains qui ont imaginé, grâce à l’IA, pouvoir vaincre l’Iran — et auparavant le Venezuela — sur le champ de bataille.
Pourtant, c’est bien l’utilisation de Maven dans le processus de ciblage qui a conduit au meurtre de 170 écolières dans leur école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, une tragédie qui « résulte de renseignements humains obsolètes et de bases de données de ciblage dépassées » 44.
Développer les drones : la guerre à la maison
Bien des concepteurs de drones et de programmes de surveillance et de détection à partir de l’IA défendent leur utilisation à des fins de sécurité intérieure. Il peut s’agir de contrôler les manifestations citoyennes ou d’identifier des criminels présumés sur le territoire national. Les différentes échelles du gouvernement — fédérale, étatique et locale — ont recours à des programmes d’IA tels que la reconnaissance faciale développée par le département de la Guerre pour surveiller les citoyens.
Ces programmes peuvent se révéler positifs dans certaines situations, comme dans l’identification d’agresseurs armés avant leur passage à l’acte. Alors que le marché de la vidéosurveillance représentait près de 4 milliards de dollars en 2024, il devrait atteindre 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Les systèmes de détection d’armes à feu reposent sur l’idée que le taux d’erreur dans la prise de décision dans des situations de vie ou de mort est limité par les capacités humaines, mais que la précision des machines s’améliore à un rythme exponentiel. Or dans la pratique, les résultats ne sont pas aussi satisfaisants que prétendu : la qualité peu fiable des caméras de surveillance, la distance qui sépare les cibles des caméras, la capacité des acteurs malveillants à dissimuler leurs armes, sont autant d’obstacles à cette mise en application 45. Au-delà du phénomène de marché, il n’existe, à ce jour, aucune preuve concrète que les logiciels de détection d’armes à feu soient efficaces pour empêcher les fusillades dans les écoles.
Un autre modèle vise à protéger les campus universitaires contre les tueries de masse 46. Il a été « entraîné » en traitant un ensemble de 9 000 images rigoureusement étiquetées à l’aide de « Roboflow », un outil directement intégré à l’infrastructure de caméras de sécurité d’un campus universitaire. Les résultats expérimentaux ont démontré son efficacité : 99 % de précision, 93 % de taux de détection et 97 % de performance globale. Une autre « avancée » en matière d’IA a consisté à utiliser l’algorithme YOLOv11 d’Ultralytics pour identifier différents types d’impacts de balles en fonction du calibre, afin de rendre plus efficace le travail des enquêteurs 47.
Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale.
Paul Josephson
Les technologies militaires basées sur l’IA ont été déployées non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des villes et des villages, à l’insu des habitants. La société israélienne Elbit Systems a mis au point une « munition vagabonde LANIUS basée sur un drone » 48 qui permet de tuer avec plus de précision en milieu urbain. Pour identifier leurs cibles, les Israéliens ont utilisé le système de reconnaissance faciale Lavender AI afin de dresser une liste de près de 40 000 habitants de Gaza devant être arrêtés ou assassinés 49. Aux États-Unis, un logiciel d’IA permet de surveiller des personnes non coupables, mais dont on pense qu’elles vont commettre des crimes dans le futur. L’utilisation de ce programme, appelé PredPol puis Geolitica, entraîne les forces de l’ordre dans un cercle vicieux 50 : la police se rend dans des zones qu’elle définit comme criminogènes grâce à l’IA, puis intercepte des personnes dont elle pense qu’elles sont sur le point de commettre ces crimes. Un procédé qui bouleverse profondément les principes mêmes du maintien de l’ordre.
Le logiciel ShotSpotter, déployé dans le cadre de partenariats flous avec la police grâce à des subventions fédérales, promeut un outil de détection des coups de feu pour accélérer les délais d’intervention en cas de fusillades. Mais les capteurs ShotSpotter installés sur des panneaux d’affichage, dans des écoles, des hôpitaux et au sein de complexes de logements sociaux ont été placés principalement dans les quartiers noirs et latino-américains des villes, ce qui a conduit à « une surveillance injustifiée et à une présence démesurée de la police dans les quartiers noirs et latino-américains » 51. Près de 70 % des Américains vivant dans un quartier équipé d’au moins un capteur étaient des personnes noires ou latino-américaines résidant dans des quartiers à majorité non blanche 52.
L’alliance du complexe techno-industriel avec le gouvernement américain n’est pas infaillible
À peine Trump avait-il abrogé le décret de Joe Biden « visant à promouvoir un développement et une utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’IA » 53 que les entreprises de la tech se sont rangées derrière les ambitions militaristes et violentes de l’IA.
Elles ont cherché à décrocher des contrats avec l’administration Trump en offrant des dons de plusieurs millions de dollars pour son investiture. Palantir, Meta, OpenAI et Anduril Industries ont pris le train en marche de l’IA militaire.
À l’origine, les employés de Google avaient fait preuve de circonspection. En 2018, des milliers d’employés de Google avaient protesté contre la participation de l’entreprise au projet Maven. Ils faisaient valoir que Google ne devait pas « se lancer dans le commerce de la guerre », et certains d’entre eux démissionnèrent pour cette raison. À l’époque, Google avait choisi de ne pas renouveler le contrat Maven et publié des « principes » en matière d’IA, affirmant qu’il ne développerait pas d’IA destinée à des armes ou à la surveillance qui violerait les normes internationales. Pourtant, en février 2025, la société mère de Google, Alphabet, a supprimé de ses directives éthiques de 2018 l’interdiction de concevoir et de déployer des technologies dont l’objectif principal ou la mise en œuvre était « de causer ou de faciliter directement des blessures à des personnes » 54. Privilégiant le profit au détriment de la moralité, Google s’est orienté vers une coopération avec des projets de défense et de sécurité nationale, supprimant les interdictions explicites concernant l’IA pour les armes et la surveillance de sa charte publique en matière d’IA en 2025 55.
Les dirigeants d’Anthropic ont continué à rejeter la surveillance de masse nationale et les armes autonomes, et ont refusé d’autoriser le Pentagone à faire « tout usage légal » de ses produits, y compris « Claude ». Cela a conduit Pete Hegseth à qualifier l’entreprise de Dario Amodei de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » 56, et donc de menace permanente pour la sécurité nationale. Anthropic a de nouveau refusé de considérer que l’utilisation de ses technologies pour des armes autonomes et la surveillance de masse nationale était « incompatible avec les valeurs démocratiques » 57.
Magnifica Humanitas et le débat éthique sur l’IA militaire
Le 15 mai 2026, le pape Léon a publié sa première encyclique et a choisi d’y traiter de l’IA.
Après avoir constaté qu’il fallait s’attaquer aux coûts éthiques et sociaux considérables d’une soumission sans réserve à la technologie, il partageait la dénonciation par le pape François de la domination croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé : « la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » en attirant l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour garantir la « grandeur de la personne humaine ».
En référence au complexe militaro-industriel-numérique, il a averti que l’IA contribuait à « la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés [ce qui] rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain ». Léon appelait à ce que « le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire [soient] soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements ». Il écrit que « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ».
Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA
Paul Josephson
Les dirigeants, développeurs, programmeurs et bailleurs de fonds des outils et logiciels d’IA ont longtemps surestimé les capacités cognitives des machines jusqu’à supposer que l’élément humain pouvait être retiré de l’équation. Pour les programmeurs et les chercheurs en IA, les préoccupations éthiques sont particulièrement graves car les algorithmes peuvent rapidement amplifier la violence, prendre des décisions de ciblage opaques ou biaisées, réduire la responsabilité humaine et accroître le risque d’identification erronée d’« ennemis ».
D’autres soutiennent que les armes autonomes ou assistées par l’IA créent des risques moraux et juridiques inacceptables, même lorsqu’elles sont destinées à des cibles militaires. De nombreuses organisations professionnelles du secteur informatique — telles que l’Association for Computing Machinery et l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — soulignent que les ingénieurs devraient tenir compte des impacts sur les droits humains dans leur travail.
Bien sûr, les systèmes défensifs — de l’interception de missiles à la détection de mines en passant par la logistique d’évacuation et la cyberdéfense — peuvent sauver des vies. Mais est-il moral pour des programmeurs de développer des algorithmes destinés à attaquer des populations civiles ?
En vertu du droit international humanitaire des Nations Unies, les populations civiles sont protégées pendant les conflits armés. Le fait de les cibler délibérément est généralement considéré comme relevant du crime de guerre. Les principes de distinction et de proportionnalité exigent des combattants qu’ils distinguent les cibles militaires des cibles civiles et évitent de causer des dommages excessifs à la population.
Les fabricants d’armes et le personnel militaire réclament précisément que des « gouvernements responsables » mènent des recherches afin de garantir le déploiement de systèmes d’IA capables de faire la distinction entre cibles légitimes et illégitimes, y compris les civils. Pourtant, les fréquentes erreurs de ciblage commises par des humains assistés par des armes intelligentes, ainsi que la transformation des civils en cibles de guerre acceptables au cours du XXe siècle, révèlent qu’il pourrait s’agir là d’un rêve chimérique et violent.
L’IA ne rend la guerre ni plus juste, ni plus efficace
Face à la Russie de Poutine, les ingénieurs militaires ukrainiens ont tiré toutes les conséquences logiques des avancées en matière d’IA, de science des nouveaux matériaux et de drones.
Les avions sans pilote ukrainiens utilisent le ciblage IA pour repérer les chars camouflés ou dissimulés dans une forêt. Les drones sont désormais généralement équipés de bras en fibre de carbone s’étendant sur environ 2,5 mètres de chaque côté, d’hélices, ainsi que de câbles et d’antennes 58. Ils frappent leurs cibles avec une grande précision et il est difficile de contester cette utilisation ukrainienne pour affronter un ennemi russe meurtrier, déterminé à détruire une nation souveraine.
Mais où est la moralité de l’utilisation de l’IA dans une guerre non provoquée ?
La géopolitique de Trump et Netanyahou fournit un cas d’étude intéressant à la fois pour comprendre comment l’IA militaire est mise en pratique dans des affrontements de haute intensité mais aussi pourquoi elle pourrait s’y révéler potentiellement inefficace, ou du moins entretenir une forme d’illusion.
Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA 59. L’assassinat des dirigeants politiques et militaires iraniens était moins une nécessité militaire qu’une opportunité tactique temporaire. En amont de la guerre et pendant les combats, les équipes américaines et israéliennes ont déployé ces outils pour recueillir des renseignements, identifier des cibles, planifier des missions de bombardement et évaluer les dégâts de combat à une vitesse jusqu’alors impossible.
En déployant une efficacité de ciblage et une létalité sans précédent, les stratèges et les responsables politiques pensaient mettre rapidement fin au conflit 60. Mais Pete Hegseth a commis l’erreur de ceux qui accordent trop de confiance aux « armes miracles », il a ignoré les défis nouveaux qui, après les « victoires » initiales, ont laissé le département de la Guerre dans une impasse sur la manière d’avancer. Au cours des deux premiers jours de l’attaque, les États-Unis ont dépensé 5,6 milliards de dollars en munitions 61 : plus de 2 000 munitions se sont abattues sur ce que le Pentagone avait identifié comme des cibles iraniennes. Depuis que Trump a ordonné la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont perdu au moins 42 avions, épuisé leur stock de missiles et de drones, et dépensé au moins 30 milliards de dollars 62. Néanmoins, les armements ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Leur remplacement prend des mois et c’est d’autant plus vrai pour les armes de précision dopées à l’IA. Or Hegseth ne semble pas avoir compris que la technologie seule ne permet pas de gagner une guerre 63. Elle ne peut pas non plus empêcher les coûts faramineux que les conflits armés occasionneront toujours : la foi en l’IA a certes accéléré son utilisation sur les champs de bataille, mais elle a surtout exagéré son efficacité.
Sources
- Autrefois appelé le Chemical Warfare Service, créé en 1918, il a depuis été rebaptisé Chemical Corps.
- James Bryant Conant, My several lives ; memoirs of a social inventor, New York, Harper & Row, 1970.
- Harry S. Truman, « Statement by the President Announcing the Use of the A-Bomb at Hiroshima », 6 août 1945.
- Andrea Coveri, Claudio Cozza, Dario Guarascio, « Big Tech and the US Digital-Military-Industrial Complex », Intereconomics, Review of European Economic Policy, Volume 60, 2025, pp. 81–87.
- Voir le podcast Insider de The Economist du 27 mai 2026, « Nowhere to Hide : the new tools of war », avec Shashank Joshi, Oliver Carroll, Anshel Pfeffer.
- Merritt Roe Smith, Military Enterprise and Technological Change, Perspectives on the American Experience, The MIT Press, 1987.
- Pour Defense Advanced Research Projects Agency.
- Donald McKenzie, « The Influence of the Los Alamos and Livermore National Laboratories on the Development of Supercomputing », IEEE Annals of the History of Computing, avril-juin 1991, pp. 179-201.
- Tess Joosse, « December 1945 : The ENIAC Computer Runs Its First, Top-Secret Program », APS Advancing Physics, 10 novembre 2022.
- Natural Language Processing.
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- Atomic Energy Commission.
- National Science Foundation.
- Paul Forman, « Behind Quantum Electronics : National Security as Basis for Physical Research in the United States, 1940-1960 », Historical Studies in the Physical and Biological Sciences, 1987.
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