Le forum Impact de Poznań, en Pologne, est un rendez-vous traditionnel de dirigeants et d’intellectuels venus parler de l’actualité internationale et du numérique. Cette année, on y a vu le prix Nobel d’économie Daron Acemoğlu chercher de nouvelles voix pour la prospérité et la confiance dans la démocratie, Timothy Snyder critiquer – dans un polonais sans faute – la nouvelle salle de bal que Trump fait construire à la Maison-Blanche, ou encore Amal Clooney défendre le journalisme indépendant.

Mais l’une des déclarations les plus étonnantes a été celle d’Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature 2018, dont on sait qu’elle prépare son prochain roman pour cet automne. Tokarczuk a annoncé deux choses : qu’elle recourait à l’intelligence artificielle (IA) pour écrire, et que son prochain roman serait probablement le dernier.

La discussion a débuté comme une sorte de lamentation sur l’état de la littérature 1.

  • Tokarczuk a déclaré que le lectorat s’est réduit à peau de chagrin : « Aujourd’hui, lire un livre long représente un véritable défi pour beaucoup, et je constate constamment que les lecteurs découvrent la fin des Livres de Jacob 2 grâce à des résumés ».
  • Elle a considéré que la littérature n’avait pas de place face à l’urgence constante de répondre de tout et de tout suivre : « Les médias, l’ingérence politique omniprésente et les exigences sociales constantes nous contraignent quotidiennement à prendre parti. Du matin au soir, podcast après podcast, on nous sollicite des avis : ‘Que pensez-vous des propos du Premier ministre ? Quel est votre sentiment face à la déclaration du ministre ? Quel est votre avis sur cette affaire ?’ Ce brouhaha est assourdissant et nous nous y perdons ».
  • Elle a enfin insisté sur la précarité des écrivains, comparant son salaire à celui d’un mineur et déclarant qu’ « aucun éditeur ne serait en mesure de couvrir proportionnellement et de manière rentable les coûts d’un travail aussi colossal et de rémunérer ce livre comme il se doit ».
  • De ce fait, la lauréate du prix Nobel, autrice de 10 romans – dont le plus récent, Le Banquet des Empouses, à la fois inspiré de La Montagne magique de Thomas Mann et critique de celle-ci –, a annoncé qu’après le roman qu’elle est actuellement en train d’écrire, elle ne publierait plus que des nouvelles.

Après avoir lancé cette nouvelle au parfum de scandale, qui confirmait quelques rumeurs, Tokarczuk a confessé avoir recours à l’IA dans sa pratique littéraire.

  • Elle a acheté une version ultramoderne de LLM (sans dévoiler laquelle) et lui pose régulièrement des questions, par exemple pour savoir quelle musique pourrait écouter tel personnage.
  • « Chérie, comment pourrions-nous développer cela joliment ? », demande-t-elle à son modèle de langage. Tokarczuk a même souligné qu’elle préférait parfois aux références académiques les réponses de l’IA, assez originales et fonctionnant par association d’idées, tout comme les pensées des écrivains.

Après cet intermède numérique, Tokarczuk a poursuivi le récit de son futur roman, et échangé avec la salle. Le roman débute en juin 1946 dans les « Territoires recouvrés », ce territoire de l’ouest polonais, longtemps allemand et donné à la Pologne après la guerre en compensation des territoires perdus à l’URSS à l’Est depuis l’invasion de l’Armée rouge en 1939, aujourd’hui répartis entre la Lituanie, le Bélarus et l’Ukraine.

  • Des millions de Polonais sont arrivés sur ces terres dépeuplées de millions d’Allemands, mettant un terme à des siècles de multiculturalisme sur le territoire polonais et bouleversant les identités régionales.
  • Tokarczuk, habitante de Basse-Silésie dans le Sud-Ouest de la Pologne, y est particulièrement sensible et a déployé son concept de « psychotopie » pour décrire la façon dont la psyché est tributaire du lieu de vie.

Au terme de plus d’une demi-heure de discussion sur la littérature en général et sur son futur roman en particulier, le passage de Tokarczuk sur l’IA était assez rapide et est passé presque inaperçu. Mais la polémique a rapidement enflé.

  • Les articles relatant l’intervention ont essentiellement tourné autour de l’IA. Le quotidien conservateur Rzeczpospolita a par exemple titré « Tokarczuk a flirté avec l’intelligence artificielle pendant l’écriture de son nouveau roman » 3, tandis que l’écrivain polonais Remigiusz Mróz s’en est ému sur Instagram, et le sujet a même été repris à l’international dans Literary Hub 4.
  • Le réseau social X s’est emparé du phénomène, comme le professeur à la LSE Jonathan Birch 5 ou le militant Grzegorz Janoszka 6, qui a rappelé l’investissement de Tokarczuk dans Sundog, un studio de production de jeux vidéo qui devrait notamment s’inspirer de ses romans.
  • Tokarczuk a même dû publier hier soir, mardi 19 mai, des explications sur son compte Facebook, soulignant qu’elle utilisait l’IA comme un soutien pour faire des recherches plus rapidement et avoir des idées, mais qu’évidemment elle ne déléguait pas à l’IA l’écriture en tant que telle 7.

Au bout du compte, la vraie nouvelle de son intervention concernait moins l’IA que son choix public d’arrêter le roman – elle, l’écrivaine de tant de romans érudits, proposant souvent des parcours dans l’histoire, la géographie et les sentiments d’individus troublés dans leur milieu de vie, tout en témoignant de profondes correspondances avec les génies littéraires européens, dont Mann n’est qu’un exemple.

Il y a lieu de se demander si de tels propos sont un affront à la littérature, ou plutôt un moyen de donner de nouvelles formes à l’art.

  • Dès 2013, l’Académie suédoise attribuait le prix à Alice Munro, essentiellement nouvelliste et non romancière.
  • On pourrait aussi presque dire que Tokarczuk, certes pour des raisons très différentes, est arrivée à la même conclusion que celle qui a obtenu le Nobel quatre ans plus tard, Annie Ernaux, dans son roman La Place, publié en 1983 : « Depuis peu, je sais que le roman est impossible ».
  • Si Philip Roth prédisait en 2009 le déclin inévitable du roman incapable de rivaliser avec la puissance magnétique de l’écran, plusieurs critiques et auteurs diagnostiquaient déjà la crise du roman à la fin des années 1920. On peut citer Ortega y Gasset, qui, dans Ideas sobre la novela (1925), parle « d’épuisement » (agotamiento), Walter Benjamin (Der Erzähler, 1936), ou encore Nathalie Sarraute qui dans L’Ère du soupçon (1956) considère que le romancier et le lecteur ne parviennent plus à croire aux personnages d’un roman.
Sources
  1. La conversation ayant eu lieu en direct, elle n’est pas disponible en visionnage différé. Nous nous appuyons essentiellement sur cet article de My Company Polska pour en relater les propos.
  2. Somme monumentale de Tokarczuk, Les Livres de Jacob comptent 1 040 pages.
  3. Jacek Cieślak, « Tokarczuk flirtowała z AI, pisząc nową powieść. Kto wykryje owoce złego romansu ? », Rzeczpospolita, 19 mai 2026.
  4. Emily Temple, « Nobel laureate Olga Tokarczuk apparently used AI to write her latest novel. », Literary Hub, 19 mai 2026.
  5. Publication sur X de Jonathan Birch, 19 mai 2026.
  6. Publication sur X de Grzegorz Janoszka, 18 mai 2026.
  7. Publication sur Facebook d’Olga Tokarczuk, 19 mai 2026.