Avec ses 166 millions de téléspectateurs en 2025 à l’échelle globale, l’Eurovision revendique le titre de « plus grand événement musical live » au monde, uni par la musique. Ce slogan marketing a-t-il un sens géopolitique ? Par-delà le futile du kitsch, le dérisoire des polémiques et la légèreté de la chansonnette commerciale, qu’est-ce qui constitue l’Eurovision en « événement monstre », selon l’expression de Pierre Nora ?
Eurovision : une énigme chatoyante
La 70e édition du Concours Eurovision de la chanson, dont la finale a lieu ce 16 mai, à la Wiener Stadthalle, n’a pas choisi par hasard sa ville hôte : le privilège d’organiser le concours revient au groupe audiovisuel ayant remporté la compétition l’année précédente. Mais quel plus bel écrin pour cet anniversaire que Vienne, capitale impériale, berceau de la modernité musicale européenne, de Haydn à Schoenberg, du Burgtheater à l’Opéra d’État ? C’est en outre une ville des congrès par excellence, celle qui, en 1815, avait déjà tenté de mettre en musique l’unité du continent par le spectacle et la négociation. On prête d’ailleurs cette formule au Prince de Ligne, Maréchal de l’armée du Saint-Empire : « Le Congrès n’avance pas, il danse ». La Wiener Stadthalle n’a pas désempli, en dépit d’un nombre record de boycotts de pays cette année 1.
Le paradoxe est tonitruant : jamais le concours n’a suscité autant de controverses politiques, morales et financières, et pourtant, jamais il n’a autant attiré de spectateurs et d’abonnés sur les réseaux sociaux. Ce hiatus entre la contestation du symbole et l’intérêt populaire, encore réel, n’est pas anecdotique : il mérite analyse en lui-même.
Malgré sa célébrité et sa futilité, l’Eurovision, à bien des égards, demeure une énigme. Comment comprendre qu’un concours se réclamant depuis l’origine d’un apolitisme de principe soit devenu l’un des objets les plus politisés de la scène internationale ? Comment expliquer que cette compétition multilingue, sans assise géographique évidente, « provinciale » au sens que Dipesh Chakrabarty donnerait à ce terme (une Europe décentrée, partielle, impossible à réduire à un récit unique), résiste aux assauts des formats privés comme The Voice ou American Idol, mais aussi aux ambitions concurrentes d’une Intervision russe (ressuscitée en 2025) ou d’un Water Cube Cup chinois ? Contre toute attente, à l’heure où l’Europe craint pour son existence même, l’Eurovision demeure la référence mondiale du radio-crochet, non pas malgré ses contradictions, mais au contraire en raison de cette combinaison des antithèses.
Cette résilience appelle une mise en perspective.
Dans un monde où les relations internationales sont désormais rythmées par une prolifération de « giga-événements », comme les sommets institutionnels (G7, G20, BRICS), les compétitions sportives (Jeux olympiques, Coupes du monde), les forums économiques (Davos, Valdaï) ou encore les exercices militaires (OTAN, OCS), qu’est-ce qui fait qu’un événement devient un événement ?
Jamais le concours n’a suscité autant de controverses politiques, morales et financières, et pourtant, jamais il n’a autant attiré de spectateurs.
Cyrille Bret, Florent Parmentier
La question mobilise des traditions intellectuelles distinctes, qui éclairent chacune à leur manière l’événement : la phénoménologie de l’événement chez Paul Ricœur, qui le définit comme rupture dans la continuité du temps, un surgissement qui reconfigure le récit et oblige à réinterpréter le passé ; la sociologie des mobilisations collectives, qui analyse l’événement comme un moment de cristallisation des ressources, des opportunités politiques et des cadres d’interprétation permettant à l’action collective d’émerger ; ou encore, dans une perspective mémorielle, les « lieux de mémoire » de Pierre Nora, ces espaces symboliques où une communauté se reconnaît, se projette et se raconte à elle‑même, parce qu’ils condensent des affects, des récits et des représentations partagées.
Certains « giga-événements » s’évanouissent sitôt achevés, sans laisser de trace dans la mémoire collective, quand d’autres au contraire s’imposent comme des jalons structurants de l’histoire partagée. À quelle condition un événement produit-il ce second effet, celui de la sédimentation mémorielle et de la reconnaissance collective ? Et l’Eurovision, en soi, relève-t-il davantage du rituel fédérateur ou du simple divertissement périodique ?
Ces questions ne sont ni seulement intellectuelles, ni exclusivement commerciales. C’est à l’articulation entre logiques d’attention, construction de l’identité collective et compétition pour l’influence que le présent article entend répondre, en faisant de l’Eurovision non pas un objet de curiosité culturelle, mais un révélateur des dynamiques à l’œuvre dans le système international contemporain. C’est à ce titre qu’elle peut être considérée comme une « bande son » de la construction, européenne, à savoir comme ce qui accompagne, révèle et met en scène les transformations géopolitiques, sociales et identitaires de l’Europe depuis 1956 2.
Que nous dit le concours, depuis Vienne, sur la capacité de l’Europe à faire advenir un événement, c’est-à-dire une expérience commune, disputée mais partagée ? Clivante mais rassembleuse ? Voilà l’énigme de l’Eurovision.
Une prime à l’ancienneté : l’Eurovision comme rituel paneuropéen
À l’image du Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, dont les premières mesures accompagnent depuis 1956 le lancement de l’Eurovision, le concours s’est construit une identité sonore immédiatement reconnaissable, celle d’une cérémonie, d’un rite, d’un recommencement invariable, printemps après printemps. La première explication du succès de l’Eurovision est aussi la plus simple : la durée. Soixante-dix éditions, une continuité quasi ininterrompue depuis 1956 3, une diffusion qui a précédé la construction européenne institutionnelle elle-même, puisque le concours est plus ancien que le Traité de Rome (1957). Cette longévité est profondément signifiante. L’Eurovision ne fait pas événement par son unicité ou son exceptionnalité, à la manière d’une rupture dans le cours ordinaire des choses, mais précisément à l’inverse, par sa répétition régulière et rituelle. C’est un événement, au sens durkheimien du terme : une cérémonie collective qui, en se reproduisant, fabrique de la cohésion et de la mémoire. Chaque édition convoque les précédentes, et c’est l’accumulation qui crée la signification.
Cette continuité doit évidemment beaucoup à une remarquable capacité d’adaptation au Zeitgeist européen. Dès l’origine, « Comme l’Union européenne et les Nations Unies, il faisait partie d’une tentative plus large de créer des liens entre les pays à travers la culture et les expériences partagées » 4. Mais l’Eurovision ne se contente pas toujours de suivre l’esprit du temps : il lui arrive de le précéder. Le concours a su traverser la Guerre froide, la décolonisation, l’élargissement à l’Europe centrale et orientale, les débats sur l’identité de genre et les droits des minorités, non pas en les ignorant, mais en les absorbant. Cela a parfois été fait maladroitement, par ailleurs souvent avec un temps de retard, mais toujours en restant lisible pour un public continental 5. Parfois, a contrario, la musique se fait prophétique 6 : la victoire de Dana International en 1998, représentante d’Israël et première artiste transgenre à remporter le concours, a précédé et peut-être accompagné une évolution des sensibilités européennes sur les questions de genre qui ne trouverait sa pleine expression politique qu’une décennie plus tard. En ce sens, l’Eurovision fonctionne tantôt comme un miroir relativement fidèle de l’Europe tantôt comme son indicateur avancé : il enregistre les tensions, les aspirations et les controverses du moment, et les restitue sous une forme musicale et spectaculaire accessible au plus grand nombre. Quand il ne les passe pas tout simplement sous silence.
L’Eurovision ne fait pas événement par son unicité ou son exceptionnalité, à la manière d’une rupture dans le cours ordinaire des choses, mais précisément à l’inverse, par sa répétition régulière et rituelle.
Cyrille Bret, Florent Parmentier
L’ancienneté et l’adaptabilité ne résolvent pas complètement l’énigme Eurovision car le concours a aussi toutes les caractéristiques d’un objet culturel périmé, kitsch, voire ringard. Il est l’héritier direct des Trente Glorieuses, à une époque où rares étaient les ménages disposant d’une télévision à domicile, et d’un mode de divertissement que l’ère numérique semblait avoir définitivement condamné : la télévision en direct, regardée en famille, à heure fixe, sur un poste commun. Quel anachronisme ! Il est « provincial », au sens le plus littéral, car peuplé de « petits » États, de folklores multiples, de langues minoritaires, d’esthétiques qui semblent parfois surgies d’une Europe que l’on croyait révolue. Sa géographie même résiste à toute rationalisation : au fond, qu’est-ce qu’une Europe sans rivages qui inclut Israël, l’Australie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?
Il faut donc se garder d’une explication trop commode par la seule prime à l’ancienneté. Il est entendu que l’histoire et la continuité sont des conditions nécessaires, mais non suffisantes. D’autres manifestations, malgré leur ancienneté, ont disparu, ou n’ont jamais réussi à franchir le seuil de la reconnaissance collective.
À ce titre, l’Intervision, qui a connu une renaissance en septembre 2025, en offre peut-être l’illustration la plus directe. Conçue en 1965 dans le cadre du bloc soviétique comme une antithèse concurrente du concours européen, elle reposait sur une logique institutionnelle forte, une aire géographique cohérente et une répétition comparable ; et pourtant, elle n’a laissé aucune empreinte durable dans la mémoire des publics concernés. L’Intervision ne parvint jamais à transcender sa fonction propagandiste, d’opposition à une musique occidentale jugée « décadente », pour devenir une expérience culturelle partagée : instrument du soft power soviétique, elle resta prisonnière de la logique étatique qui l’avait engendrée, incapable de susciter l’identification collective que génère l’Eurovision. Et il n’est pas certain que sa nouvelle version, dont une seconde édition devrait avoir lieu à l’automne, laisse une trace indélébile dans le paysage culturel du « Sud global ». La longévité crée les conditions de l’événement ; mais en tout état de cause, elle ne le garantit pas. Dès lors, il faut chercher ailleurs ce qui transforme une manifestation en expérience partagée.
L’Eurovision, chambre d’écho du vacarme du monde
Si la longévité explique l’enracinement de l’Eurovision, elle ne rend pas compte de sa vitalité contemporaine. Et ses nouvelles poussées de sève. C’est une seconde propriété qu’il faut convoquer ici : la plasticité. L’Eurovision dure parce qu’il plie sans se rompre, parce qu’il est, structurellement, une forme vide, suffisamment accueillante pour absorber des contenus radicalement différents selon les époques, les conjonctures et les rapports de force.
Cette plasticité s’inscrit dans un contexte géopolitique favorable.
La scène internationale contemporaine est traversée par deux dynamiques convergentes. D’une part, une concurrence généralisée pour la visibilité et l’attention, où chaque puissance, chaque coalition, chaque cause cherche à capter un regard saturé d’informations ; et, d’autre part, des rivalités de récits, où il ne s’agit plus seulement d’agir, mais de signifier et de rallier les publics à ces significations. Dans ce double jeu, l’Eurovision constitue une cible de choix. Sa portée d’audience, son prestige symbolique et sa capacité à générer de l’émotion collective en font un vecteur d’influence que les puissances, étatiques ou non, ont appris à ne pas négliger. Qu’il s’agisse de la diplomatie culturelle israélienne 7, des ambitions de visibilité azerbaïdjanaises lors de l’édition de Bakou en 2012, ou encore des tentatives de récupération nationaliste de tel ou tel résultat de vote, le concours est constamment travaillé de l’extérieur par des logiques qui le dépassent.
Car l’Eurovision est suffisamment plastique pour devenir le réceptacle de récits concurrents. Il véhicule des émotions collectives changeantes : la solidarité continentale, le kitsch assumé, la fierté nationale, la revendication identitaire, sans jamais se laisser réduire à l’une d’entre elles. Sa popularité se nourrit des polémiques, qu’elles soient futiles ou fondamentales : querelles sur le télé-vote et ses biais géopolitiques supposés, controverses sur la participation d’un pays en guerre (Russie, Israël), débats sur la représentation des minorités 8. Au fond, ces polémiques ne l’affaiblissent pas de manière définitive ; au contraire, elles l’alimentent. Chaque scandale est une nouvelle occasion de mobiliser l’attention, de rejouer l’appartenance, de rouvrir le débat sur ce qu’est, ou devrait être, l’Europe. Les émotions de la télévision alimentent son succès, de la curiosité condescendante à l’indignation bien-pensante et de l’euphorie surjouée à l’ennui inavouable.
L’Eurovision dure parce qu’il plie sans se rompre, parce qu’il est, structurellement, une forme vide, suffisamment accueillante pour absorber des contenus radicalement différents.
Cyrille Bret, Florent Parmentier
À cette plasticité s’ajoute une capacité de modernisation continue qui témoigne d’une intelligence institutionnelle réelle. L’Union européenne de radio-télévision a su faire évoluer les formats, intégrer le vote du public, investir les plateformes numériques, adapter la mise en scène aux codes du divertissement mondial, tout en préservant les marqueurs identitaires du concours, ces rituels de continuité qui assurent la reconnaissance d’une édition à l’autre. L’Eurovision a ainsi réussi ce que peu d’institutions parviennent à accomplir : perdurer dans son identité tout en se renouvelant dans ses formes.
Il faut cependant se garder, ici encore, d’une explication trop mécanique. La passivité réceptive et la plasticité formelle ne constituent pas, en elles-mêmes, une garantie de survie. De nombreux événements ont présenté les mêmes propriétés, sans pour autant s’installer durablement dans la mémoire collective : ils ont absorbé les controverses de leur temps, généré de l’émotion, mobilisé des récits concurrents, et n’ont pourtant pas eu de lendemain. La plasticité est une condition de la résilience, sans en être une cause suffisante. Ce qui distingue l’Eurovision de ces événements sans suite, c’est peut-être moins sa capacité à refléter le monde, que celle, plus rare, de lui donner une scène, c’est-à-dire un espace où les contradictions européennes peuvent se jouer, littéralement, devant un public. L’Eurovision est une chambre d’écho privilégiée des émotions du continent, partagées sur une même scène.
La fontaine de jouvence de l’Eurovision
L’analyse serait incomplète si elle s’en tenait à faire de l’Eurovision un simple réceptacle passif des forces qui le traversent. Car le concours n’est pas seulement influencé par le Zeitgeist : il influence lui-même le cours des événements, certes pour une modeste part. C’est cette dimension active, cette capacité à produire des effets sur les sociétés qui le regardent, qui fonde en dernière instance son statut d’événement au sens plein du terme, non plus seulement comme spectacle subi, mais comme expérience constituante.
La première de ces capacités est la plus ancienne et, sans doute, la plus remarquable : celle de réunir même de façon fugace et sur la base de multiples malentendus. L’Eurovision a rassemblé des Européens que l’histoire avait opposés, d’abord les nations sorties meurtries de la Seconde Guerre mondiale, pour lesquelles le concours constituait dès 1956 un espace symbolique de réconciliation par la culture ; puis les pays des deux blocs, à une époque où le rideau de fer semblait imperméable à toute circulation ; enfin les Europes du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, que les crises économiques et les fractures politiques des dernières décennies ont régulièrement menacé de fracturer. Cette fonction de couture continentale ne relève pas de la rhétorique institutionnelle : elle s’observe dans les structures mêmes du vote, dans les affinités diasporiques qui relient des communautés dispersées à leurs pays d’origine, dans les blocs régionaux qui dessinent, semaine après semaine, une cartographie affective de l’Europe, que les traités ne sauraient produire.
Le deuxième atout du concours porte sur le dialogue intergénérationnel.
Contrairement à une idée reçue qui en ferait un héritage nostalgique des générations du baby-boom, l’Eurovision a largement su renouveler ses publics. L’innovation commerciale et la présence sur les réseaux sociaux ont stimulé la créativité sociétale. Chaque génération y projette ses propres codes, ses propres revendications, ses propres ironies et sincérités mêlées. Cette transmission n’est pas passive, elle est, au contraire, active, disputée, constamment réinventée. Le concours fonctionne ici comme un objet transitionnel entre les générations, un terrain de négociation identitaire autant que de partage affectif.
L’Eurovision a rassemblé des Européens que l’histoire avait opposés.
Cyrille Bret, Florent Parmentier
La dernière raison du succès de l’Eurovision dans le temps tient à l’évolution du registre émotionnel lui-même. Né dans les années 1950 sous le signe de la chansonnette sentimentale et du divertissement léger, l’Eurovision a progressivement élargi son spectre thématique jusqu’à accueillir des œuvres traitant de l’exil, de la liberté, de l’absurde, de l’identité de genre, du deuil collectif et du monde du travail. Cette migration vers des registres plus graves ou plus complexes ne s’est contre toute attente pas faite au détriment de l’accessibilité. En effet, on peut avancer qu’elle a au contraire enrichi la palette émotionnelle du concours, lui permettant de toucher des publics et des expériences que la chansonnette initiale ne pouvait atteindre. En ce sens, l’Eurovision a accompli ce que peu de formats culturels réussissent : vieillir sans s’appesantir, se complexifier sans s’élitiser.
C’est cette triple capacité, à réunir par-delà les clivages historiques, à traverser les générations, à faire évoluer ses registres émotionnels, qui fonde la légitimité de l’Eurovision à prétendre au statut d’événement durable. Non pas un événement au sens de l’irruption et de la rupture, mais au sens, plus exigeant peut-être, de l’institution vivante : une forme collective qui se reproduit en se transformant, et qui, ce faisant, dit quelque chose d’essentiel sur la capacité des Européens à se reconnaître dans une expérience commune.
Puisant constamment de nouvelles forces à une fontaine de jouvence impure (commerciale, politique, émotionnelle…), le concours Eurovision de la chanson perdure car il se renouvelle constamment pour accomplir sa vocation fédératrice.
De la chansonnette à la géopolitique contemporaine
Après 70 ans d’existence, le Concours Eurovision de la chanson apparaît moins comme une curiosité culturelle et comme un succès commercial, que comme un cas d’école pour la théorie des relations internationales.
Il réunit en effet les caractéristiques fondamentales de ce qu’on pourrait appeler l’événement international accompli : la répétition sans laquelle il n’y a pas de mémoire, mais une répétition qui n’exclut pas l’évolution ; la ritualisation sans laquelle il n’y a pas de reconnaissance collective, mais une ritualisation qui n’interdit pas l’innovation ; enfin, la multiplicité des identités nationales, régionales et diasporiques qui s’y expriment, sans pour autant que cette pluralité ne dissolve l’unité du projet. C’est cette tension productive entre permanence et transformation, entre diversité et cohérence, qui distingue l’événement qui dure de la manifestation qui, elle, s’épuise. Le Même et l’Autre, se combinant dans le temps long d’une institution désormais ancienne.
Cet événement annuel porte également une marque distinctive, que la mondialisation n’a pas effacée : son européanité. Celle-ci ne se réduit pas à une géographie, fût-elle aussi extensible et déformante que celle du concours. Elle tient à des propriétés culturelles spécifiques que ni le globish triomphant ni l’uniformisation des formats du divertissement mondial n’ont réussi à dissoudre. Le multilinguisme fluide du concours, où le français, le portugais, l’ukrainien ou l’islandais coexistent sans hiérarchie imposée, constitue à lui seul une anomalie remarquable dans un paysage médiatique dominé par l’anglais 9. Plus profondément encore, l’humour, la dérision et l’autocritique qui traversent le concours depuis ses origines lui confèrent une tonalité irréductiblement européenne : face au grand sérieux des événements impériaux (cérémonies d’investiture, défilés militaires, sommets), l’Eurovision maintient une distance ironique vis-à-vis de lui-même qui est une forme de maturité politique. Se moquer de sa propre solennité, c’est peut-être la manière européenne d’affirmer que l’on n’a pas besoin de l’imposer.
C’est en ce sens que l’Eurovision dépasse son propre cas pour devenir une matrice de réflexion sur les événements internationaux qui refusent de rester sans lendemain.
Il enseigne que la durabilité d’un événement ne se décrète pas : elle se construit, par sédimentation patiente, dans l’articulation entre une forme institutionnelle solide et une capacité à laisser les sociétés s’en emparer, à le contester, à le réinventer. Les événements qui perdurent ne sont pas ceux qui cherchent à contrôler leur signification, mais plutôt ceux qui acceptent d’en perdre partiellement la maîtrise au profit des publics qui les font vivre. En ce sens, l’Eurovision n’est pas seulement un objet d’analyse : il est, pour quiconque s’interroge sur la fabrique des événements internationaux, un miroir et un avertissement.
À l’heure où les puissances rivalisent pour produire des « giga-événements » capables de capter l’attention mondiale, la leçon de Vienne est simple, et difficile à imiter : soixante-dix ans de présence ne s’achètent pas plus qu’ils ne se décrètent.
Sources
- Cinq États ont fait le choix de boycotter l’Eurovision cette année, en raison de la participation d’Israël : l’Espagne, les Pays-Bas, l’Irlande, l’Islande et la Slovénie.
- Cyrille Bret, Florent Parmentier, Géopolitique de l’Eurovision. La bande-son de la construction européenne, Paris, Studyrama, 2026.
- La seule exception remonte à 2020, l’édition ayant alors été annulée en raison de la pandémie de Covid-19.
- Voir publication sur X de Yuval Noah Harari.
- On notera toutefois, étonnement, que la cause des femmes n’a pas constitué un enjeu essentiel du concours dans les décennies 1960 et 1970.
- Voir Jacques Attali, Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique, Paris, Presses universitaires de France, 1977.
- Voir, à ce titre, la récente enquête du New York Times détaillant l’usage stratégique d’Israël utilisant le concours comme un outil de soft power pour détourner l’attention des opinions publiques des massacres dans la bande de Gaza consécutifs aux attentats du 7 octobre 2023 et les tentatives d’influence du vote. Voir Mara Hvistendahl et Alex Marshall, « How Israel Turned Eurovision’s Stage Into a Soft Power Tool », New York Times, 11 mai 2026.
- À l’occasion de l’édition 2026, la performance du groupe croate Lelek fait l’objet d’une de ces polémiques sur l’identité. En effet, la chanson Andromeda s’inspire des traditions de tatouages catholiques pratiquées par les femmes croates et bosniennes, signes de résistance à la domination ottomane, suscitant par là même des critiques en Turquie.
- Signe des temps, on notera d’ailleurs que 60 % des pays ont chanté dans leur langue en 2026, contre seulement 24 % en 2016. Le Danemark, qui avait chanté quasiment sans discontinuer en anglais depuis le XXIe siècle, a utilisé le danois l’année où Donald Trump menace d’annexer le Groenland.