Hier soir, à Washington, la « soirée festive » censée célébrer la presse a pris fin au bruit sec des détonations. Au dîner, on ne devrait parler que de punchlines et de liberté d’expression ; on a entendu « shots fired » et on a vu le président des États-Unis disparaître derrière un mur de gilets pare-balles, évacué comme un chef d’État d’une zone de guerre.

  • Cet incident ne surgit pas de nulle part et fait suite à la tentative de Butler, en Pennsylvanie, en juillet 2024, où Donald Trump, alors candidat, a été blessé à l’oreille lors d’un meeting, et s’inscrit dans une séquence plus large de menaces croissantes contre élus, juges, journalistes et adversaires politiques.
  • Il s’inscrit également dans une histoire plus longue : en 250 ans de vie constitutionnelle, quatre présidents américains (soit près de 10 %) ont été assassinés et seize ont été visés par des tentatives ou des complots, soit plus d’un tiers (35 %) de ceux qui ont occupé la Maison Blanche.

Dans une démocratie stable, riche et technologiquement dominante, dotée d’un appareil sécuritaire sans équivalent, le fait que plus d’un président sur trois ait été la cible d’un projet meurtrier ne peut plus être considéré comme une simple succession d’événements isolés. Il s’agit d’un phénomène structurel qui révèle plusieurs traits de la société américaine : la violence de sa naissance, la personnalisation extrême de son pouvoir, sa culture des armes et la difficulté croissante de sa société à reconnaître l’adversaire comme un interlocuteur légitime plutôt que comme un ennemi à abattre.

  • L’Amérique aime se présenter comme la démocratie la plus accomplie de l’histoire moderne. Elle est également, de manière plus troublante, l’une des rares démocraties avancées dans lesquelles le meurtre politique dirigé contre le sommet de l’État est devenu une possibilité récurrente, presque « familière ». Cette contradiction ne date pas de l’ère Trump, mais c’est lui qui la porte à son paroxysme.
  • Peu de démocraties accordent une telle importance symbolique à la fonction présidentielle. Le président américain n’est pas seulement un arbitre institutionnel. Il est à la fois chef de l’exécutif, commandant en chef, visage du pays dans le monde, incarnation du récit national et principal objet de cristallisation médiatique.
  • Le pouvoir américain est ainsi juridiquement encadré, mais politiquement sur-personnalisé. 
  • C’est cette contradiction qui le fragilise : plus les institutions sont stables, plus la colère se concentre sur la personne qui prétend les incarner.
  • Il s’agit là d’une différence majeure avec la plupart des démocraties européennes. On y trouve de la haine politique, des attentats, du terrorisme et des coups de force. Mais on observe rarement une répétition d’attaques dirigées contre la personne même du chef de l’État dans le cadre d’une continuité constitutionnelle aussi longue.

On ne peut pas penser cette histoire sans le second amendement, qui autorise le port d’arme.

  • Dans peu de pays développés, un individu isolé peut aussi facilement se procurer les moyens matériels de tuer un dirigeant, sans logistique clandestine lourde, sans structure paramilitaire, sans rupture préalable avec la normalité sociale.
  • Il existe une articulation décisive entre la culture politique et l’infrastructure matérielle. La disponibilité des armes ne suffit pas à expliquer les attentats ; elle permet toutefois de les commettre rapidement. 

Il y a aussi un paradoxe américain. En effet, si l’histoire des attentats contre les présidents témoigne de la violence de cette société, elle révèle également la robustesse singulière de ses institutions. 

  • Lincoln est assassiné, la succession fonctionne. Garfield est assassiné, la succession fonctionne. McKinley est assassiné, la succession fonctionne. Kennedy est assassiné, la succession fonctionne. 
  • À chaque fois, le système absorbe le choc sans basculer dans une guerre de palais ni dans l’effondrement du régime.
  • Peu de pays peuvent se prévaloir d’une telle continuité institutionnelle. Les « checks and balances » américains ont montré une capacité de résilience exceptionnelle à l’épreuve des assassinats eux-mêmes. 
  • Cependant, cette robustesse institutionnelle ne doit pas être idéalisée. Elle signifie surtout que le système est capable de gérer la catastrophe une fois qu’elle s’est produite. Elle ne prouve pas qu’il sache prévenir la radicalisation qui y conduit.

Depuis près de dix ans, la vie politique américaine est, en effet, entrée dans une phase de radicalisation continue avec l’arrivée de Donald Trump. 

  • Plusieurs analyses relèvent une augmentation soutenue des menaces visant les élus et une atmosphère rappelant certains aspects des années 1960, avec un niveau de conflictualité qui dépasse le cadre des compétitions électorales habituelles.
  • Donald Trump a prospéré dans ce climat en parlant le langage de l’humiliation, de la vengeance, du discrédit systématique des institutions et de la délégitimation de l’adversaire. Il ne se contente pas de dire : « Je gouvernerai mieux. » Il suggère souvent que ses ennemis n’appartiennent plus pleinement au même corps civique.
  • Cette rhétorique a plusieurs effets. Elle renforce la base, qui se perçoit comme assiégée ; elle exaspère les opposants, qui le considèrent comme une menace existentielle ; elle transforme le président en un point de cristallisation d’une guerre culturelle totale.
  • Dans un tel contexte, l’attentat ne constitue plus seulement un risque sécuritaire. Il devient le symptôme extrême d’une société dans laquelle la politique ne permet plus d’organiser la coexistence des désaccords, mais favorise au contraire la montée aux extrêmes des identités.

L’exercice du pouvoir de Trump repose moins sur l’art du compromis que sur une logique de mobilisation permanente : désigner des ennemis, tester les limites institutionnelles, imposer des rapports de force et s’adresser au pays par-dessus les médiations traditionnelles.

  • Cette façon de présider ne se limite pas aux mots. 
  • Lorsqu’il décide de lancer une guerre contre l’Iran sans même chercher l’aval du Congrès, Donald Trump ne bouscule pas seulement un usage ; il donne également au reste du monde l’image d’un exécutif qui considère les règles de sa propre démocratie comme de simples variables d’ajustement.
  • Ces derniers mois, lors d’une grand-messe organisée au Pentagone en présence du haut commandement militaire, Donald Trump et son secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, ont déclaré, en substance, que le véritable ennemi des États-Unis se trouvait « à l’intérieur », dans les grandes villes démocrates.
  • Si Trump n’est pas la seule cause de la brutalisation de la société américaine, il est celui qui a le plus consciemment substitué à la civilité démocratique une dramaturgie fondée sur le choc, l’offense et la revanche. Ce n’est pas une question de tempérament ; c’est une théorie du pouvoir.

Mais le problème ne se limite pas à la seule scène intérieure. Les États-Unis demeurent une hyperpuissance militaire, financière, technologique et normative. 

  • Le monde regarde désormais ce pouvoir à travers des images de plus en plus contradictoires : la puissance la plus organisée au monde et, en même temps, une démocratie dont les campagnes électorales ressemblent parfois à des préludes à l’insurrection.
  • Cette contradiction pèse sur la crédibilité américaine. 

Il y a dans ce paysage un paradoxe supplémentaire : alors que la violence politique a accompagné toute leur histoire, une immense majorité d’Américains considère que leur Constitution ne doit pas être modifiée, ou seulement à la marge. 

  • Faut-il y voir le signe d’une maturité politique exceptionnelle, celle d’un peuple si attaché à ses principes qu’il refuse de les livrer à l’air du temps ? Ou bien est-ce le symptôme d’une immaturité politique, incapable de reconnaître que le texte de 1787 ne suffit plus à encadrer un pays de 330 millions d’habitants armés, numérisés et polarisés ? 
  • Le fait qu’une même démocratie puisse, en quelques années, voir son Capitole envahi, son président proclamer que l’ennemi se trouve dans les villes qui votent contre lui et décider seul de la guerre ou de la paix, témoigne de l’écart qui s’est creusé entre le récit sacralisé de la Constitution et la pratique réelle du pouvoir.

Alors qu’elle fête ses 250 ans cette année, la démocratie américaine a toujours cohabité avec une part de violence qu’elle n’a jamais complètement domestiquée.

  • Les tentatives d’assassinat contre les présidents ne sont pas un détail de chronique criminelle. Elles sont un observatoire privilégié de ce qu’il advient d’une société qui absolutise ses antagonismes, sacralise l’individu armé, concentre ses passions sur une personne et transforme chaque alternance en drame civilisationnel.
  • En ce sens, les tirs contre Lincoln, Kennedy, Reagan ou Trump nous en disent davantage sur un régime émotionnel collectif devenu incapable de penser la limite, la défaite et l’altérité sans fantasmer l’élimination.
  • La vraie question n’est pas de savoir si la démocratie américaine existe encore ; ses élections, ses tribunaux, ses États fédérés et ses débats en sont la preuve. La question est plus inquiétante : de quelle matière démocratique est encore faite une société où l’on peut perdre une élection sans l’accepter, gagner sans apaiser, gouverner sans rassembler et contester sans exclure la perspective de la violence ?

La scène d’hier soir au Washington Hilton ne suffit pas à répondre à cette question. Elle oblige toutefois à se la poser. Lorsqu’une grande démocratie ne parvient plus à protéger ses moments de légèreté contre l’irruption des armes, ce n’est pas seulement sa sécurité qui vacille. C’est l’idée qu’elle se fait d’elle-même qui est en jeu.