Dans votre dernier livre, The Rise and Fall of the Neoliberal Order (2022), et dans une discussion avec Felicia Wong et Thomas Piketty que nous avions publiée en 2023, vous expliquiez que l’ordre économique et politique néolibéral était en train de s’effondrer aux États-Unis. Si certains signes pointent dans cette direction, d’autres éléments — notamment la récente proposition budgétaire du Parti républicain et les politiques du DOGE — s’inscrivent davantage dans la tradition classique du conservatisme fiscal. N’est-il pas encore possible de trouver des défenseurs du néolibéralisme au sein du Parti républicain ?

Il existe encore des courants néolibéraux puissants au sein du Parti républicain. 

L’« empire » néolibéral tente — pour reprendre une expression de Star Wars — de contre-attaquer, et cela se voit très clairement dans l’engagement profond d’une partie des Républicains en faveur de la réduction des impôts. Cette faction du Parti républicain reste attachée à l’allègement fiscal et à la déréglementation avant tout. 

Mais ces courants sont loin d’être aussi forts qu’auparavant. Le projet de loi budgétaire visant à réduire les impôts a failli être rejeté à la Chambre des représentants et pourrait encore être rejeté au Sénat.

À ce titre, il est intéressant de suivre le parcours du DOGE, qui touche selon moi à sa fin. 

On pourrait clairement imaginer que la campagne du DOGE visant à démanteler l’État fédéral soit une forme puissante de renaissance de l’idéologie néolibérale, qui attaque l’État profond sur tous les fronts. 

Mais Elon Musk a été vaincu. 

Il y a deux mois, alors qu’il a dépensé 25 millions de dollars pour tenter de remporter un siège à la Cour suprême du Wisconsin, son champion a perdu. Les économies réalisées par le DOGE sont vues comme minimes par rapport au budget fédéral total. Musk a perdu son combat acharné contre Trump et il a maintenant quitté Washington la queue entre les jambes. 

Il ne fait aucun doute que Musk a généré un chaos et une destruction considérables, mais nous ne pouvons pas qualifier ces développements de triomphe du néolibéralisme. 

Il faut aussi rappeler que le néolibéralisme a toujours célébré l’élaboration de règles claires, encadrant les échanges économiques et le développement. La manière dont le DOGE a procédé, en faisant exploser les agences et les règles à tout va, ne s’inscrit pas vraiment dans un programme néolibéral. Les néolibéraux ne veulent pas d’une liberté totale, mais d’un marché libre précisément encadré par des règles d’échange claires. Ainsi, si nous interprétons le DOGE comme une tentative de renaissance néolibérale, nous devons désormais la considérer comme un échec et comme un signe supplémentaire que l’énergie qui alimente l’ère néolibérale est en train de s’essouffler.

Quels sont les autres courants au sein du Parti républicain ? 

Face à la faction des néolibéraux, un nombre croissant de Républicains se décrivent comme des nationalistes économiques. 

Selon eux, le marché et la déréglementation ne doivent pas être suprêmes : c’est le bien-être des Américains ordinaires qui importe le plus. Les réductions d’impôts ne sont donc pas vues comme une priorité, et doivent passer après d’autres engagements. 

Josh Hawley, sénateur du Missouri, est l’une des figures les plus en vue de ce camp au Sénat. Tom Cotton, sénateur de l’Arkansas, en est également une personnalité majeure. 

Marco Rubio était une figure très importante dans leurs rangs — mais maintenant qu’il fait partie de l’administration et doit se plier aux volontés de Trump, on ne sait pas dans quelle mesure il pourra mettre en œuvre sa philosophie nationaliste. Il en va de même pour J. D. Vance, qui faisait vraiment partie de la phalange des nationalistes économiques lorsqu’il était sénateur de l’Ohio. Il arrive parfois que Lindsey Graham, sénateur de la Caroline du Sud, se range de leur côté.

Dans l’ensemble, les nationalistes économiques sont plus forts au Sénat qu’à la Chambre des représentants, qui compte encore davantage de partisans néolibéraux.

Elon Musk a été vaincu.

Gary Gerstle

La politique commerciale de l’administration Trump est un autre signe du déclin du néolibéralisme. Son engagement profond en faveur des droits de douane n’a pas sa place dans le monde que Friedrich Hayek voulait créer. Trump veut mettre fin au libre-échange mondial, pas le restaurer.

Pensez-vous que le trumpisme soit une tentative de construire un nouvel ordre politique ? Au-delà du chaos provoqué par ses diverses mesures, l’administration Trump pourrait-elle être en train d’influencer l’ordre politique aux États-Unis pour les décennies à venir ?

L’idée de construire un nouvel ordre politique est la grande ambition de certaines personnes dans l’administration Trump. 

Ils ont mis à profit les années de l’interrègne Biden pendant lesquelles ils n’étaient pas en fonction pour élaborer un plan global, visant à construire une base qui permettrait d’asseoir le pouvoir du mouvement MAGA pour une génération ou plus. 

Ils ont un manifeste, le « Projet 2025 », dont on s’est moqué dans certains milieux, mais dont l’un des architectes, Russell Vought, est désormais une personne influente et puissante au sein de l’administration Trump. Ce projet est ambitieux, complet, et définit des positionnements clairs sur toute une série de questions. Il vise le pouvoir et définit des stratégies pour l’obtenir.

Quelle est leur stratégie pour prendre puis conserver le pouvoir ?

Les stratèges de l’entourage de Trump semblent comprendre les différents éléments nécessaires à la construction d’un ordre politique. 

Ils ont notamment élargi la base du Parti républicain. Trump est devenu le troisième candidat républicain en 35 ans à remporter la majorité relative des suffrages exprimés — même si cela ne représente pas la majorité absolue des votes, il s’agit tout de même d’un résultat significatif. Trump a attiré dans sa coalition de nouveaux groupes, tels que les jeunes hommes asiatiques, latino-américains et afro-américains, qui ne le soutenaient pas auparavant. 

Les stratèges de Trump ont également une théorie claire du pouvoir présidentiel, connue sous le nom d’« exécutif unitaire », que la Cour suprême — grâce aux trois juges nommés par Trump — a approuvée et que l’administration Trump utilise sans pitié pour affaiblir les tribunaux, le Congrès et concentrer de plus en plus de pouvoir entre les mains du président.

Trump et ses partisans ont enfin beaucoup mieux réussi que le Parti démocrate à faire passer leur message et à atteindre les électeurs potentiels sur les réseaux sociaux. 

Ils ont élaboré la vision d’une vie meilleure en Amérique — résumée par l’efficace slogan « Make America Great Again » (Rendre sa grandeur à l’Amérique) — appellant à renverser les élites culturelles des côtes Est et Ouest ; à relocaliser l’industrie manufacturière afin de ramener des emplois aux « bons » Américains (blancs) dans le cœur du pays ; à célébrer l’Amérique pour ses vertus plutôt qu’à s’attarder sur ses défauts ; et à imposer la puissance et la domination américaines à tous ceux qui sont considérés comme une menace pour la nation (les immigrants de couleur, l’Union européenne et toute institution de la société civile qui célèbre le cosmopolitisme et la diversité). 

Il ne s’agit pas de l’opération d’une seule administration : les partisans de ce programme envisagent de construire un ordre politique qui durera longtemps.

Considérez-vous que ce projet politique est voué à réussir ?

Ces ambitions ne signifient pas que le projet MAGA sera couronné de succès. 

L’absence, à ce jour, d’une théorie claire de l’économie politique est l’une de ses faiblesses. 

Les trumpistes sont divisés entre les partisans de la déréglementation et les vestiges d’une coalition néolibérale d’une part ; les nationalistes économiques et leurs partisans pro-tarifs d’autre part. Le fossé entre ces deux groupes est très large. 

Par exemple, la motivation apparente de la plupart des Républicains à se rallier au régime tarifaire de Trump masque une profonde division sur ce que devrait être l’objectif de ces tarifs.

Les Républicains néolibéraux considèrent les droits de douane avec cynisme, comme un moyen de réduire l’impôt sur le revenu des riches en remplaçant les recettes fiscales internes par des recettes douanières externes. En revanche, pour les nationalistes économiques, les droits de douane sont un instrument essentiel pour réduire les importations et relocaliser la production industrielle afin que l’économie génère davantage d’emplois de qualité pour les Américains issus des classes populaires. Les nationalistes économiques du Parti républicain veulent augmenter les impôts des riches, non les réduire. 

L’absence, à ce jour, d’une théorie claire de l’économie politique est l’une des faiblesses du mouvement MAGA.

Gary Gerstle

Il n’est pas certain que Trump ait la volonté ni le pouvoir de maintenir ces factions suffisamment unies pour élaborer une politique économique à la fois cohérente (donc stable) et efficace pour assurer la croissance des États-Unis. 

Il y a de fortes chances que l’incohérence économique de l’administration Trump génère du chaos dans l’économie américaine, et peut-être même une forte récession, ce qui mettrait en péril l’ensemble du projet MAGA.

Voyez-vous d’autres obstacles à la mise en œuvre du projet MAGA ?

La faible marge de victoire de Trump en 2024 pourrait en constituer une deuxième faiblesse. 

En quel sens ?

Historiquement, aux États-Unis, c’est la capacité d’un président, une fois en fonction, à élargir sa base au point de submerger l’opposition qui scelle l’ordre politique.

Franklin Roosevelt a remporté une victoire écrasante lors de sa réélection en 1936, inaugurant ainsi le New Deal ; Ronald Reagan a fait de même lors de sa campagne de réélection en 1984. (En 1936 et 1984, les deux hommes ont remporté près de 60 % des suffrages populaires, et 98 % des votes électoraux). C’est le caractère écrasant de ces victoires qui a réduit leurs adversaires au silence, les contraignant à croire que, pour réussir politiquement, ils devaient accepter les principes fondamentaux du parti et du mouvement politique en ascension.

Trump n’a rien fait pour élargir sa base au cours de ses six premiers mois au pouvoir. 

S’il continue sur cette voie, il est difficile d’imaginer qu’il remporte une victoire écrasante en 2028 — que ce soit pour lui-même ou pour son successeur désigné. Sans une telle victoire, il est peu probable que l’opposition à Trump se sente obligée d’accepter la politique de son Parti républicain comme hégémonique.

Mais il se peut que Trump ait en tête un ordre politique différent de celui établi par Roosevelt et Reagan.

Trump pense peut-être qu’il n’a pas besoin d’une victoire écrasante dans les urnes, mais simplement de gagner. Il pourrait alors utiliser ses pouvoirs exécutifs considérablement renforcés pour neutraliser ou détruire ses ennemis au Congrès, dans les tribunaux et dans la société civile, rendant ainsi une opposition, autrefois redoutable, fragmentée et impuissante — Viktor Orbán a démontré en Hongrie que ce modèle est viable pour établir un ordre politique.

Il n’existe aucun précédent historique à ce type de régime politique aux États-Unis.

Certains ont qualifié le type d’autoritarisme adopté par Orbán d’« autoritarisme électif ». Ce terme n’est pas des plus heureux, mais il est utile pour décrire ce phénomène. Il distingue les autoritaires modernes, qui considèrent les élections comme des plébiscites visant à confirmer la légitimité de leur pouvoir, des autoritaires du milieu du XXe siècle, qui ont supprimé les élections dès leur arrivée au pouvoir. 

La réussite d’Orbán tient au fait qu’il a sélectionné son électorat et marginalisé les forces d’opposition de la société civile, au point que « le peuple » les réélit toujours, lui et son parti. Je pense que c’est la voie que Trump envisage pour lui-même. Il n’a jamais été un fervent défenseur de la démocratie, et je ne m’attends pas à ce qu’il le devienne dans un avenir proche.

Trump n’a rien fait pour élargir sa base au cours de ses six premiers mois au pouvoir.

Gary Gerstle

Vous avez évoqué différentes personnes et factions au sein de l’administration Trump, dont certaines envisagent de mettre en place un ordre politique — vous avez parlé de Russell Vought. D’autres personnes dans la galaxie républicaine poursuivent-elles ce même objectif ?

Russell Vought, actuellement directeur du Bureau de la gestion et du budget, est en effet une figure clef dans l’élaboration d’une stratégie à long terme.

C’est aussi le cas de Stephen Miller, chef de cabinet adjoint à la Maison Blanche. Miller est très actif sur le front de l’immigration, mais dans la mesure où il est passionné par le pouvoir et la manière de le centraliser, il s’inscrit aussi dans divers projets MAGA. Il souhaite clairement instaurer un ordre politique qui pourra perdurer bien après la fin du mandat de Trump.

Dans les rangs des nationalistes économiques, certains réfléchissent également à long terme…

En effet, Oren Cass, du think-tank American Compass, et Julius Krein, rédacteur en chef d’American Affairs, viennent immédiatement à l’esprit. Ils s’intéressent moins au prochain cycle électoral qu’à la construction d’une économie politique qui relocalisera l’industrie manufacturière aux États-Unis, créera des emplois de qualité et revitalisera les communautés en difficulté dans les petites villes américaines.

Stephen Miller fait actuellement pression pour que l’ICE mène des rafles dans les communautés immigrées et pour que les forces de l’ordre soient militarisées. Assisterait-on à un moment décisif pour l’établissement du potentiel nouvel ordre politique trumpien ?

Deux éléments de l’ordre politique trumpien sont visibles dans ces rafles. 

Premièrement, le mouvement MAGA imagine une politique qui rétablit « la grandeur » des États-Unis en faisant de ce pays une nation « à nouveau » largement composée de personnes d’origine européenne. L’expulsion d’un million ou plus de personnes d’origine latino-américaine permettrait aux États-Unis d’aller vers cette « terre promise » imaginaire. 

Deuxièmement, pour réaliser cette ambition, Trump et ses collaborateurs déploient leur pouvoir de manière autoritaire. Ils utilisent des motifs d’urgence « trumped-up » si j’ose dire, c’est-à-dire inventés de toutes pièces, pour justifier le fait de passer outre l’autorité des villes et des États, où réside constitutionnellement le pouvoir de maintenir l’ordre public aux États-Unis. 

Nous assistons ici à un renforcement supplémentaire du pouvoir de l’exécutif, incarné par Donald Trump lui-même.

Il convient de noter que ces raids contre les migrants ont lieu à un moment délicat pour Trump : les tribunaux ont contesté l’imposition de droits de douane par décret présidentiel ; Trump a été contraint de se plier à la décision de la Cour suprême de renvoyer Kilmar Abrego Garcia d’une prison salvadorienne vers les États-Unis ; la rupture de la « bromance » entre Trump et Musk a compromis l’adoption du « Big Beautiful Bill » de Trump au Sénat.

En d’autres termes, des calculs à court terme ont influencé sa décision de durcir le ton à l’égard des immigrants. Trump veut détourner l’attention de sa base de ses échecs politiques et démontrer qu’il a toujours le pouvoir d’imposer sa volonté à l’Amérique.

Sur un autre plan, que pensez-vous de l’influence de l’extrême droite de la Silicon Valley, à laquelle appartiennent Peter Thiel ou Marc Andreessen ?

L’émergence d’une droite politique, voire dans certains cas d’une extrême droite, au sein de la Silicon Valley est l’une des nouveautés de la scène politique actuelle.

Les éléments de cette droite sont présents depuis longtemps, principalement en la personne de Peter Thiel et de ses acolytes. Thiel est un investisseur milliardaire de la Silicon Valley, fondateur (avec Musk) de PayPal, et actuel directeur de Palantir, une société de surveillance high-tech qui travaille en étroite collaboration avec les armées et les gouvernements du monde entier. Il est depuis longtemps proche de Trump.

Pendant des années, Thiel a soutenu un blogueur tech obscur nommé Curtis Yarvin, qui développait une philosophie que certains ont qualifiée de « néo-réaction ». Yarvin présente les systèmes démocratiques comme des régimes pour les imbéciles et appelle à la restauration du pouvoir des rois

Jusqu’à ces dernières années, Thiel et Yarvin faisaient figure d’exceptions dans le monde de la tech, la plupart des seigneurs de la Silicon Valley votant pour les Démocrates. 

Mais cela a changé sous l’administration Biden, qui a tenté d’imposer au monde de la tech — notamment en engageant des poursuites antitrust contre Google et Amazon et en cherchant à encadrer les cryptomonnaies et l’IA — un niveau de réglementation sans précédent. 

Par conséquent, de nombreux acteurs clefs de ce secteur — dont Marc Andreessen, l’un des principaux créateurs d’Internet ; David Sacks, un proche collaborateur de Thiel ; et Elon Musk lui-même — ont rejoint le camp de Trump. Leur influence s’étend jusqu’au cœur même de l’administration Trump — Thiel étant un proche collaborateur de J.D. Vance ; Andreessen ayant participé aux nominations lors de la transition vers la nouvelle administration en novembre et décembre 2024 ; Sacks servant de conseiller à Trump sur les questions d’IA ; et Musk, bien sûr, ayant lancé le DOGE. 

Ces seigneurs de la tech ne s’intègrent toutefois pas facilement dans le monde de Trump. Ils sont des libertariens purs et durs, contrairement aux partisans de MAGA. Mais les deux camps partagent un objectif commun : installer un exécutif tout-puissant, qui puisse se passer du Congrès et des autres vestiges d’un système démocratique dépassé, et donner à l’Amérique la transformation politique et économique rapide et radicale dont elle a besoin.

Les seigneurs de la tech — Musk, Andreessen, Sacks, Thiel — ne s’intègrent pas facilement dans le monde de Trump : ils sont des libertariens purs et durs, contrairement aux partisans de MAGA.

Gary Gerstle

Reste à voir si l’alliance entre le mouvement MAGA et les seigneurs de la tech survivra. 

Ces derniers sont les acteurs majeurs d’une économie mondialisée où ils ont pu opérer librement, avec peu de restrictions sur leur emprise globale : ils pourraient ne pas être en mesure de vivre avec les régimes tarifaires élevés et les restrictions sur le commerce international que Trump tente de mettre en place.

D’un autre côté, Trump tente de s’assurer la loyauté durable des géants de la tech en respectant leur souhait d’une réglementation minimale pour les entreprises spécialisées dans l’IA et les cryptomonnaies.

Pour revenir à l’histoire américaine, quelles sont selon vous les racines historiques du trumpisme ? Voyez-vous une généalogie entre Trump et la construction du conservatisme américain, ou s’agit-il d’une rupture totale ?

Il y a à la fois une continuité et une rupture. 

La continuité se trouve dans le fait que Trump se réfère à un mouvement des années 1930-1940 appelé « America First », qu’il a tenté de ressusciter. America First est lié à une tradition d’« isolationnisme », qui considérait que l’Amérique, en tant que nouvelle nation expérimentant de nouvelles formes de gouvernement « républicain », devait se séparer de l’Europe et des autres parties de l’Ancien Monde. 

On considérait que le républicanisme, perçu comme un système de gouvernance fragile, était constamment menacé de dégénérer dans des formes de gouvernement tyranniques — la monarchie (gouvernement par une seule personne), l’aristocratie (gouvernement par une riche élite foncière), ou la démocratie (gouvernement par la foule).

Pour que le républicanisme américain puisse survivre et prospérer, l’Amérique devait donc se distancier de l’Europe, vue comme le continent de monarques tyranniques, d’aristocrates gâtés et de duchés irresponsables, constamment enclins à la guerre et indifférents aux souhaits et aux besoins des hommes et des femmes du peuple. Si l’Amérique voulait prospérer en tant que terre où le peuple était souverain, elle devait se séparer de la tyrannie, de la corruption et des intrigues européennes.

Woodrow Wilson tenta de surmonter le sentiment isolationniste en impliquant les États-Unis dans la Grande Guerre afin de sauver l’Europe des empires centraux « barbares », puis en appelant à la création d’une Société des Nations, au sein de laquelle les États-Unis siégeraient aux côtés des nations européennes afin de régler les différends entre les pays pacifiquement plutôt que par la guerre. 

Mais dans les années 1920, les Américains en sont venus à penser que l’intervention des États-Unis en Europe avait été une erreur, et que l’Angleterre et la France avaient profité de la générosité et de la naïveté des États-Unis pour servir leurs propres intérêts. Dans une défaite retentissante pour l’internationaliste Wilson, le peuple américain a rejeté l’adhésion à la Société des Nations et a cherché à revenir à l’isolationnisme. 

Seules les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ont poussé les États-Unis à abandonner leur isolationnisme et à s’engager dans une ère d’internationalisme — marquée par leur participation aux Nations unies, à Bretton Woods, à l’OTAN, au FMI et à la Banque mondiale.

Trump se voit en quelque sorte comme l’évangile venu annoncer au monde que cette période de 80 ans d’internationalisme américain touche à sa fin, et que l’Amérique revient à ses racines — en l’occurrence, à son engagement à protéger son peuple, ses institutions et son gouvernement de l’influence néfaste de l’Europe. 

La tentative de restauration isolationniste trumpienne s’inscrirait donc dans une certaine continuité ?

Oui — avec une exception sur un point essentiel où Trump rompt avec le passé américain. 

Dans le passé, ceux qui voulaient isoler l’Amérique de l’Europe le faisaient afin de préserver l’expérience américaine du républicanisme — un système établi par la Constitution américaine dans lequel « le peuple » gouvernait. Le républicanisme américain attribuait des pouvoirs soigneusement délimités à ses représentants au Congrès, à la Maison Blanche et dans les assemblées législatives des différents États. 

La Constitution visait à garantir que cette fragmentation du pouvoir empêche une institution ou un dirigeant de s’arroger trop de pouvoir et de reproduire ainsi ce que les pères fondateurs américains détestaient le plus : la tyrannie d’un roi — en l’occurrence George III.

Dans le passé, ceux qui voulaient isoler l’Amérique de l’Europe le faisaient afin de préserver l’expérience américaine du républicanisme. 

Gary Gerstle

Trump ne connaît pas la Constitution américaine. 

Ce qu’il en sait, il ne l’aime pas. Il ne croit qu’en son propre pouvoir. 

La seule loi qu’il est prêt à respecter est celle qu’il a lui-même conçue. Il veut être roi — et si on le laisse faire, il le sera. Cela représenterait une rupture radicale avec le passé américain.

Ce qui me surprend le plus, c’est le nombre d’Américains qui semblent penser que ce ne serait pas une si mauvaise chose si Trump devenait roi. Leur désir d’« essayer » la dictature reflète selon moi la profonde crise de confiance qui frappe la démocratie américaine : beaucoup ne croient plus que les États-Unis fonctionnent comme une démocratie, à savoir que les préoccupations du « peuple » sont entendues et prises en compte.

Au-delà de Trump, n’y a-t-il pas une tendance autoritaire dans l’histoire des États-Unis ? On peut penser par exemple à la pseudo-démocratie dans le Sud après la Reconstruction, ou à la concentration du pouvoir présidentiel pendant les années Nixon.

Certes, Trump s’appuie sur des tendances autoritaires présentes depuis longtemps dans la vie américaine. 

L’abandon de la Reconstruction en 1877 a marqué le début d’une période de régime autoritaire dans les États du Sud. Les gouverneurs et les législateurs de ces États étaient puissants, tout comme les Sudistes au Congrès. Mais lorsqu’un des leurs, Woodrow Wilson, est devenu président en 1913, il n’a pas cherché à supplanter la Constitution pour régner en monarque. 

Plus de cinquante ans plus tard, lorsque Richard Nixon a été informé par des membres des deux partis au Congrès qu’il serait destitué s’il ne renonçait pas à la présidence, il n’a pas rallié ses partisans pour prendre d’assaut le Capitole. Il a démissionné. 

Les tendances autoritaires présentes dans le système gouvernemental américain s’accompagnaient donc d’un profond respect pour la Constitution et l’insistance sur la nécessité de la fragmentation du pouvoir au niveau fédéral, afin de garantir qu’aucun roi ne puisse jamais s’élever en Amérique. 

Ce profond respect s’est considérablement estompé, et la menace de l’autoritarisme est d’autant plus grande.

Ce qui me surprend le plus, c’est le nombre d’Américains qui semblent penser que ce ne serait pas une si mauvaise chose si Trump devenait roi. 

Gary Gerstle

Le récent discours de Trump à Fort Bragg démontre tout à fait cette ambition de concentrer le pouvoir : comment l’expliquez-vous ? 

Trump n’est bien sûr pas la seule source de l’autoritarisme américain : les États-Unis sont en état de guerre, ou de quasi-guerre, depuis les années 1940 — d’abord à cause de la Seconde Guerre mondiale, puis à cause de la guerre froide, et enfin à cause de la guerre contre le terrorisme. 

Or, la guerre tend à centraliser le pouvoir entre les mains du pouvoir exécutif. 

Elle peut être bonne pour la santé de l’État, comme l’a écrit Randolph Bourne, mais elle n’est pas bonne pour la santé de la démocratie. Trump a ainsi utilisé les décrets présidentiels de manière plus effrontée que tous ses prédécesseurs. 

Mais plus largement, le recours aux décrets présidentiels est en augmentation depuis le mandat de Franklin Roosevelt à la Maison Blanche. À l’origine, les décrets présidentiels étaient conçus comme des mesures temporaires, un moyen de mettre en place une politique jusqu’à ce que le Congrès revienne de vacances ou d’autres activités pour décider s’il fallait la transformer en loi. Mais au fil du temps, les décrets présidentiels ont progressivement remplacé le Congrès comme instrument de gouvernance.

Même un président aussi attaché au système américain de gouvernement que Barack Obama a largement recouru aux décrets présidentiels, car il ne pouvait faire adopter aucune loi au Sénat.

Au fil du temps, les décrets présidentiels ont progressivement remplacé le Congrès comme instrument de gouvernance.

Gary Gerstle

Trump s’inscrit donc dans une longue tradition d’extension des pouvoirs présidentiels et de renforcement du pouvoir exécutif. Mais aucun président n’a utilisé les décrets présidentiels avec une telle fréquence, et avec un tel mépris pour les procédures gouvernementales établies par les pères fondateurs de l’Amérique dans la Constitution de 1789. 

À cet égard, Trump incarne une forme de gouvernement radicalement nouvelle.