Abonnez-vous à nos Lettres Restez informés des actualités du Grand Continent

À la fin de son panégyrique du roi George VI, Winston Churchill, alors Premier ministre, avait prononcé ces  mots : 

«  Les règnes de nos reines ont été illustres. Certaines des plus brillantes périodes de notre histoire se sont déroulées sous leur sceptre. Maintenant que la deuxième reine Élisabeth monte sur le trône dans sa vingt-sixième année, nos pensées sont ramenées près de quatre cents ans en arrière vers la magnifique figure qui a présidé et, à bien des égards, incarné et inspiré la grandeur et le génie de l’ère élisabéthaine.

[…] Elle a déjà été acclamée reine du Canada.

Nous l’acclamons aussi, d’autres se manifesteront à leur tour. Et demain la proclamation de sa souveraineté commandera la loyauté de son pays natal et de toutes les autres parties du Commonwealth et de l’Empire britanniques. Moi, dont la jeunesse s’est écoulée dans les gloires augustes, incontestées et tranquilles de l’ère victorienne, je peux bien ressentir un frisson en invoquant une fois de plus la prière et l’hymne ‘God save the Queen’.1 »

Lus le jour de sa mort, ces mots prononcés au lendemain de son avènement permettent de penser quelques-uns des traits saillants du règne d’Élisabeth II. Cette mise en abyme est d’autant plus évidente qu’au moment où nous publions ce texte, d’autres éloges funèbres répondent au texte de Winston Churchill. Comme son père, la reine Élisabeth II est morte alors qu’elle régnait encore. Le communiqué officiel de la famille royale, d’une rare sobriété, est d’ailleurs particulièrement parlant à cet égard : « La Reine est morte en paix cette après-midi à Balmoral. Le Roi et la Reine consort resteront à Balmoral ce soir et retourneront à Londres demain. »2 En d’autres termes : la Grande Bretagne a désormais un roi.

Un événement inhabituel : la morte saisit le vif

Cette remarque peut paraître anodine, mais en Europe, où sont concentrés la plupart des monarchies qui survivent au XXIe siècle, c’est désormais un évènement inhabituel : de l’Espagne aux pays scandinaves en passant par la Belgique ou les Pays-Bas, la majorité des têtes couronnées abdiquent et voient leurs héritiers monter sur le trône de leur vivant. Au Royaume-Uni, le mort, ou plutôt, la morte saisit encore le vif. La permanence de cet usage peut paraître absurde. Certains seraient tentés d’y voir un choix anachronique, une manière parfaitement datée pour la monarchie britannique de se distinguer. Cette pratique témoigne pourtant d’une logique plus profonde, justement exprimée par Pierre Bourdieu (qui prolongeait Marx) : « Lorsque l’héritage s’est approprié l’héritier, l’héritier peut s’approprier l’héritage.3 »

Au Royaume-Uni, le mort, ou plutôt, la morte saisit encore le vif.

Baptiste Roger-Lacan

Cette remarque en amène une autre, manifeste dans le texte de Churchill : un monarque — et c’est particulièrement vrai au Royaume-Uni — est toujours défini par rapport à ses prédécesseurs, celui ou celle qui vient de mourir bien sûr, qu’il soit un père, une mère, un oncle, un frère ou une sœur, et d’autres avant. L’un des signes les plus clairs de cette réalité est bien sûr le nom de règne. Que le nouveau roi conserve son nom de baptême ou en choisisse un nouveau, souvent tiré du répertoire historique que lui offrent ses ancêtres. En choisissant le nom de “George”, Albert d’York s’inscrivait dans la lignée de son père, George V, dont l’image austère était en opposition avec le bref et tempétueux règne de son frère Édouard VIII. Jusqu’à aujourd’hui, il était à peu près admis que Charles aurait changé de nom au moment de son avènement, les deux autres rois Charles ayant laissé un souvenir sombre : Charles Ier fut décapité au terme de la première révolution anglaise ; Charles II, son fils, a laissé l’image d’un monarque léger, grand mécène et grand dépensier. De manière surprenante, il a néanmoins décidé de prendre le nom de Charles III

© Rex Features

Dans le cas d’Élisabeth, les analogies choisies par Churchill furent largement orientées par son genre. En Grande-Bretagne, les femmes ne sont pas exclues de la succession au trône, mais jusqu’à très récemment elles ne pouvaient en hériter si jamais elles avaient un frère, même plus jeune. Les reines sont donc moins nombreuses que les rois. Mais la référence de Churchill est aussi inspirée par la place particulière d’Élisabeth Ire et de Victoria dans l’histoire du royaume. En plus d’avoir compté parmi les plus longs règnes de l’histoire de la Grande-Bretagne (44 ans pour la première, 64 pour la seconde), à l’exception bien sûr d’Élisabeth II, ces deux reines ont laissé une telle empreinte dans la mémoire britannique qu’elles ont chacune donné leur nom à une époque. En 1952, les mots de Churchill, qui suggérait par ses analogies que la jeune reine qui s’avançait allait ouvrir une nouvelle ère victorienne et élisabéthaine, n’étaient rien d’autre que cela : des mots. Rien ne prédisait que son règne dure plus longtemps que celui de ses deux aïeules. Rien non plus n’indiquait que cette jeune princesse encore inexpérimentée marquerait autant les imaginaires, en Grande-Bretagne comme à l’étranger. 

Tout cela était d’autant plus imprévisible qu’à l’inverse de son homonyme et de Victoria, Élisabeth a été pendant soixante-dix ans reine d’une monarchie complètement parlementaire : sa parole publique était intégralement décidée par la majorité ; ses sorties minutieusement encadrées ; ses gestes complètement déterminés par des forces qui lui étaient extérieures — la tradition monarchique et les nécessités politiques du moment. On pourrait du reste croire, que ces deux dynamiques sont contraires : le temps long de la couronne serait parfaitement distinct du temps court du jeu politicien. C’est un fantasme de royaliste français, c’est-à-dire une pure vue de l’esprit. C’est oublier complètement le lien intime, structurant, entre le dignified et l’efficient, pour reprendre la dichotomie de Walter Bagehot dans l’organisation de la constitution (parfaitement informelle puisqu’elle n’a jamais été écrite) de la Grande-Bretagne. Le dignified, c’est-à-dire la Couronne, est sans utilité s’il n’est pas mis au service de l’efficient, le gouvernement : le rituel complexe, pompeux, parfois incompréhensible participe pleinement de cette relation. Et il n’est jamais fixe. La réalité, bien étudiée par David Cannadine4, est que la tradition monarchique est une matière meuble sans cesse réinventée depuis le XIXe siècle. Elle n’a rien de fixe, et elle a été régénérée au gré des circonstances géopolitiques, politiques, sociales, culturelles ou économiques qui ont transformé la Grande-Bretagne. 

Élisabeth a été pendant soixante-dix ans reine d’une monarchie complètement parlementaire : sa parole publique était intégralement décidée par la majorité ; ses sorties minutieusement encadrées ; ses gestes complètement déterminés par des forces qui lui étaient extérieures — la tradition monarchique et les nécessités politiques du moment.

Baptiste Roger-Lacan

La monarchie entre deux ères

Toute l’histoire des Windsor en témoigne, jusqu’à leur nom dynastique, adopté pendant la Première Guerre mondiale pour remplacer le trop germanique Saxe-Cobourg-Gotha. Mais aucun monarque ne s’est autant prêté à ce jeu d’adaptation constant qu’Élisabeth II. En anglais, son accent a évolué progressivement, non pas tant pour se rapprocher de la prononciation de ses sujets, mais pour incarner une idée renouvelée — et compréhensible — de ce que devait être un accent royal. Presque toutes les popstars qui ont incarné la British invasion des années 1960 (le retour de bâton musical de la Guerre d’indépendance américaine) ont été décorées ou anoblies de ses mains. Plus récemment encore, la famille royale a investi les réseaux sociaux, postant des photos policées, chroniquant l’agenda royal. On est très loin de l’image affichée par les Kardashian, bien sûr. Il n’empêche que les deux familles évoluent dans ce même espace, avec des milliards d’autres utilisateurs. Tous ces éléments montrent combien Élisabeth II a compris cette dimension fondamentale de son métier de reine : incarner sans cesse la tradition tout en la renouvelant. 

© Yui Mok/Pool via AP

Si l’on a pourtant l’impression que se termine une nouvelle ère élisabéthaine, cela tient à une autre raison : si encadrée qu’elle soit depuis soixante-dix ans, l’image de la reine a trouvé un débouché, inattendu en 1952, dans la pop culture. Il y a bien sûr les millions de mugs, de peluches et de statuettes kitschissimes vendues partout en Angleterre. À côté de cela, Élisabeth II est devenue la protagoniste de l’une des séries télévisées les plus prestigieuses de Netflix. Il est du reste possible que certains spectateurs aient reconnu une partie de la citation liminaire de Churchill : elle conclut le deuxième épisode de la première saison. L’image qu’elle donne de la reine et, plus généralement de l’institution monarchique, est généralement très positive, même si l’apparition du personnage de Diana au cours de la quatrième saison assombrit le portrait de la reine.

[Le monde se transforme. Vous trouvez notre travail utile et souhaitez contribuer à ce que le Grand Continent reste une publication ouverte : découvrez nos offres d’abonnement par ici.]  

C’est de là que dérive le dernier trait saillant de cette deuxième ère élisabéthaine : elle est globale, ou, du moins, étendue sur plusieurs continents. C’est une réalité paradoxale de ce règne : à mesure que l’influence globale du Royaume-Uni a diminué et que le pays a paru toujours plus obnubilé par une forme de fantasme post-impérial, sa souveraine est devenue une personnalité mondiale. Alors même que l’Empire disparaissait, elle est parvenue à réaliser l’objectif qu’elle s’était donnée : rester une figure clef du Commonwealth. Elle a même fait mieux puisque sa popularité a été immense, bien au-delà des frontières du Commonwealth. À l’exception peut-être de certains Présidents américains, Obama ou Trump notamment, et du Pape, aucun chef d’État, aucune tête couronnée ne jouit de l’aura qu’elle a su construire. Ses funérailles seront, à n’en pas douter, comme son sacre l’avait été, un événement télévisuel global. 

À l’exception peut-être de certains Présidents américains, Obama ou Trump notamment, et du Pape, aucun chef d’État, aucune tête couronnée ne jouit de l’aura qu’elle a su construire.

Baptiste Roger-Lacan

Ce statut singulier s’explique par tout ce qui a déjà été dit. 

Mais une dernière remarque inspirée par les propos de Churchill, peut-être la plus évidente, permet de mieux saisir ce qui se joue réellement avec la disparition de la reine. Même si l’on oublie la date à laquelle cet éloge a été prononcé, tout dans ces quelques lignes nous dit combien de temps a passé. 

Il faut revoir Le crime était presque parfait pour en prendre la mesure : dans la cabine téléphonique, qui constitue l’un des décors clefs du film, un portrait est affiché, celui de la reine. Le film est sorti en 1954. Voilà qui rend tangible une réalité chronologique et générationnelle : la majorité des êtres humains qui se sont arrêtés, ne serait-ce qu’une seconde, pour enregistrer l’information de sa mort, n’a jamais connu d’autre monarque en Angleterre qu’Élisabeth II. Bien évidemment, l’Empire auquel fait référence Winston Churchill a disparu assez vite après son avènement. Mais dans les décennies qui ont suivi, la Grande-Bretagne a connu la Guerre froide ; elle a vécu une crise économique interminable dans les années 1960 et 1970 ; elle est entrée dans la Communauté économique européenne puis a quitté l’Union européenne, etc. Élisabeth elle-même a connu quinze Premiers ministres — dont trois femmes — qu’elle a vus presque toutes les semaines pendant soixante-dix ans : quatre d’entre eux étaient issus du Labour, ils ont gouverné pendant un total de vingt-quatre ans ; onze étaient conservateurs et ils ont passé quarante-six ans au pouvoir. Une donnée permet de saisir la longévité inouïe de son règne : elle aura porté la couronne pendant 30 % de l’histoire des États-Unis.

Un roi dans l’interrègne

Et maintenant ? Il n’est pas facile de sortir d’une ère qui, rétrospectivement, aura duré soixante-dix ans. C’est d’autant moins facile que sa mort intervient au moment où le Royaume-Uni fait face à une série de défis qui, de l’économie à la géopolitique, sont en passe de redessiner le pays. 

L’arrivée de Liz Truss à Downing Street rappelle au moins deux choses : en martelant pendant toute la campagne qu’elle allait réussir le Brexit, elle a sans cesse rappelé que la Grande-Bretagne était toujours embourbée dans une crise ouverte il y a six ans et demie ; son arrivée au pouvoir est d’ailleurs directement liée au chaos qui règne au sein du parti conservateur et que son prédécesseur, Boris Johnson a aggravé. En face, pourtant, le Labour paraît encore loin du pouvoir, notamment limité dans son projet d’obtenir la majorité aux Communes par le basculement de quasiment toutes les circonscriptions écossaises vers les indépendantistes.

La majorité des êtres humains qui se sont arrêtés, ne serait-ce qu’une seconde, pour enregistrer l’information de sa mort, n’a jamais connu d’autre monarque en Angleterre qu’Élisabeth II.

Baptiste Roger-Lacan

Voilà une autre crise à laquelle le nouveau roi et son gouvernement devront faire face : s’il est certain que le Royaume-Uni demeure un royaume, rien ne garantit qu’il restera uni. Depuis le Brexit, l’Écosse penche toujours plus vers l’indépendance. Il y a quelques mois, le Sinn Féin, républicain et favorable à la réunion des deux Irlandes, est devenu le premier parti de l’Assemblée d’Irlande du Nord. Ironie tragique : si la reine vient de mourir en souveraine sur ses terres au château de Balmoral, qui lui appartient personnellement, rien ne dit qu’il en sera de même pour son héritier, qui ne sera peut-être plus qu’un lord écossais parmi d’autres.

À ces tensions, qui touchent à l’identité même du royaume, s’ajoute l’énorme crise énergétique qui frappe le pays, comme ses voisins européens, depuis qu’il a décidé d’exprimer publiquement son soutien à l’Ukraine envahie en appliquant des sanctions contre la Russie. Il est symptomatique que l’annonce soudaine de la dégradation de son état de santé soit intervenue à la Chambre des Communes au moment où était débattue la proposition de sa Première ministre de prolonger pendant deux ans le gel des prix de l’énergie pour les particuliers. Seule l’imminence de mort de la souveraine pouvait interrompre une séance aussi importante quant à la subsistance de ses sujets. 

La situation internationale de la Grande-Bretagne n’est pas bien meilleure. Ses relations avec ses anciens partenaires européens oscillent entre le mal et le pire : il y a quelques semaines, Liz Truss, alors en campagne pour le leadership, ne se demandait-elle pas si Emmanuel Macron était un ami ou un ennemi ? Le pays reste un partenaire des États-Unis, mais dans une situation d’infériorité que chaque année vient confirmer. Enfin, le Commonwealth est déstabilisé par la guerre en Ukraine, tempérant quelque peu les espoirs que nombre de brexiters conservateurs avaient fondés dans une organisation, qui leur apparaissait comme un débouché naturel pour l’ancienne métropole impériale après son divorce avec l’Europe continentale.

© Joan Williams / Rex Features

Dans l’immédiat, la mort d’Élisabeth devrait amener une période d’union nationale. Combien de temps durera-t-elle ? C’est difficile à dire. D’autres questions, formelles, se posent. Après les funérailles, qui seront sans aucun doute grandioses, quelles seront les modalités du sacre ? Le dernier a eu lieu en 1952 et, entre-temps, la Grande-Bretagne, comme le reste du monde ont beaucoup changé. La cérémonie est très complexe, mobilisant nombre d’éléments tirés du légendaire monarchique britannique, en plus d’être investie d’une dimension religieuse unique. La planète aime voir des princes et des princesses se marier. Elle apprécie même la solennité de certains enterrements — comme celui du prince Philip, il y a un peu plus d’un an. Mais l’onction, une pratique liturgique tirée de l’Ancien et du Nouveau Testament que certaines monarchies européennes se sont appropriées, est-elle seulement intelligible aujourd’hui ? Ce geste est celui qui manifeste le plus explicitement la singularité du corps du monarque. Elle le sépare, au moins symboliquement, du reste de l’humanité. Cet aspect-là de la monarchie n’a rien de pop ou de kitsch. Il n’évoque pas les princes et les princesses de Disney (dont l’imagerie a longtemps été nourri par l’iconographie royale européenne) ; il s’incarne difficilement sur un compte Instagram ; il est très difficile à rendre sur Netflix (qui s’y était pourtant essayé dans la première saison de The Crown). La proximité paradoxale du peuple britannique avec la monarchie — ou du moins de la partie qui apprécie encore l’institution — est interrogée par un rite qui met aussi évidemment le souverain à distance.

Ironie tragique : si la reine vient de mourir en souveraine sur ses terres au château de Balmoral, qui lui appartient personnellement, rien ne dit qu’il en sera de même pour son héritier, qui ne sera peut-être plus qu’un lord écossais parmi d’autres.

Baptiste Roger-Lacan

Nombre d’articles ont rappelé, et le feront encore, combien les Britanniques, ou plutôt les Anglais, sont attachés à leur monarchie. Il serait absurde de le nier, tant cette réalité est mesurée, sondage après sondage. Plus que l’institution pourtant, c’est bien la reine qui était populaire. Certains épisodes de son règne ont pourtant mis à mal cette faveur. Une triste ironie veut qu’Élisabeth soit morte quelques jours après le vingt-cinquième anniversaire de la mort de la princesse Diana. Si la calamiteuse gestion de la crise de la couronne n’a jamais donné une majorité aux républicains, cette crise est l’une de celles qui a le plus menacé le fait monarchique en Grande Bretagne, avec les tensions qui ont entouré l’abdication d’Édouard VIII. Alors que Charles est d’ores et déjà roi, il est difficile de savoir à quoi ressemblera son règne —ni même s’il ira à son terme. Bien que la chute de la monarchie soit très improbable, il est absurde de balayer d’un revers de la main la possibilité que la mort d’Élisabeth II ouvre à moyen terme la possibilité d’un changement de régime au Royaume-Uni. Cela reviendrait à refuser de voir à quel point, au bout de soixante-dix ans, l’institution a fini par se confondre avec elle. Cela revient aussi à ignorer combien elle fut, après son père, la cheville ouvrière de la machine à créer du consensus qu’est la monarchie. Il n’est pas certain que son fils en soit autant capable. 

[Le monde se transforme. Vous trouvez notre travail utile et souhaitez contribuer à ce que le Grand Continent reste une publication ouverte : découvrez nos offres d’abonnement par ici.]  

Charles est l’héritier du trône depuis l’avènement de sa mère, ce qui en fait un prétendant singulier. Au-delà de son mariage tumultueux avec la princesse Diana, il a sans doute été le Prince de Galles le plus scruté de l’histoire, sans même avoir été l’un des plus extravagants (Édouard VII et Édouard VIII se disputent sans doute ce titre). Et tout est son contraire a été dit à son propos au point que son image apparaît assez brouillée. Une idée revient souvent néanmoins — sans que personne ne puisse affirmer qu’elle ait le moindre fond de vérité : Charles aurait parfois la tentation faire plus que régner, il voudrait gouverner. Cette vieille antienne de la « Charlologie  » a fait son chemin jusque dans la série The Crown où le prince apparaît sous un jour très défavorable. 

On pourrait arguer que ces questions sont frivoles. On aurait tort. Que le monarque n’ait pas de pouvoir ne l’empêche pas d’être le chef de l’État — d’autant qu’aujourd’hui le gouvernement du Royaume-Uni a perdu plus qu’une reine, si aimée soit-elle. C’est l’un de ses principaux atouts politique et géopolitique, dans l’ordre symbolique qui a disparu. Et, à la place, il gagne un monarque dont beaucoup se demandent s’il saura réellement jouer le rôle du dignified. En mai dernier, il avait su remplir l’office de sa mère en prononçant son discours à sa place pendant la très ritualisée cérémonie d’ouverture du Parlement. Cette délégation marquait l’aboutissement d’une préparation active au métier de roi, entamée il y a plusieurs années. Tous les doutes ne sont néanmoins pas levés sur ce roi âgé, alors même que son fils, le prince William jouit d’une popularité réelle. Mais on l’a compris, les Windsor n’abdiquent pas. Alors que ce règne commence dans des circonstances dramatiques pour le pays, les semaines qui viennent devraient permettre de mieux en saisir les contours.

La Grande-Bretagne a un roi. Mais elle n’échappera pas à l’interrègne.

Sources
  1. Citation complète en anglais de la conclusion de l’allocution prononcée par Winston Churchill, le 7 février 1952 au micro de la BBC : 

    «  Now I must leave the treasures of the past and turn to the future. Famous have been the reigns of our queens. Some of the greatest periods in our history have unfolded under their sceptre. Now that we have the second Queen Elizabeth, also ascending the Throne in her twenty-sixth year, our thoughts are carried back nearly four hundred years to the magnificent figure who presided over and, in many ways, embodied and inspired the grandeur and genius of the Elizabethan age.

    Queen Elizabeth II, like her predecessor, did not pass her childhood in any certain expectation of the Crown. But already we know her well, and we understand why her gifts, and those of her husband, the Duke of Edinburgh, have stirred the only part of the Commonwealth she has yet been able to visit. She has already been acclaimed as Queen of Canada.

    We make our claim too, and others will come forward also, and tomorrow the proclamation of her sovereignty will command the loyalty of her native land and of all other parts of the British Commonwealth and Empire. I, whose youth was passed in the august, unchallenged and tranquil glories of the Victorian era, may well feel a thrill in invoking once more the prayer and the anthem, “God save the Queen !” »

  2. « The Queen died peacefully at Balmoral this afternoon. The King and The Queen Consort will remain at Balmoral this evening and will return to London tomorrow. » Communiqué officiel de la famille royale.
  3. Pierre Bourdieu, «  Le mort saisit le vif », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 32-33, avril/juin 1980, p. 7.
  4. David Cannadine, « Contexte, performance et signification d’un rituel : le cas de la Monarchie britannique (1820-1877) » Sous la direction de E. Hobsbawm & T. Ranger : L’invention de la tradition, trad. par Christine Vivier, Éditions Amsterdam, 2006 (1983).