Changement d’époque, deuxième étape

« Acter un changement d'époque ne constitue pas un programme. » Dans un texte important commenté ici pour la première fois en français, Olaf Scholz détaille ce à quoi pourrait ressembler l'entrée de l'Allemagne dans une nouvelle ère mondiale – en articulant différentes échelles et en ouvrant la voie à des alliances inattendues.

Auteur
Pierre Mennerat
Trad.
Pierre Mennerat
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© Action Press/Shutterstock

Dans une tribune publiée le dimanche 17 juillet dans la F.A.Z., le chancelier Olaf Scholz dresse un bilan de la politique de son gouvernement depuis février et souligne la nécessité d’une politique étrangère pour l’Allemagne sous le signe du réalisme et de la recherche de cohésion. Cette nouvelle doctrine étrangère de l’Allemagne se déploie à trois échelles : « Rendre l’Allemagne plus sûre et résistante, l’Europe plus souveraine et l’ordre international plus solide pour l’avenir. »

La politique commence par l’examen de la réalité. Y compris lorsque celle-ci ne nous plait pas. La réalité aujourd’hui est que l’impérialisme est de retour en Europe. Beaucoup avaient l’espoir qu’une étroite interdépendance économique assurerait à la fois notre stabilité et notre sécurité. Cet espoir, Poutine l’a désormais détruit aux yeux de tous avec sa guerre contre l’Ukraine. Les missiles russes n’ont pas seulement causé des destructions massives à Kharkiv, Marioupol et Kherson, mais aussi réduit en cendres l’ordre de paix européen et international de ces dernières décennies. 

En outre, l’état de notre Bundeswehr et de nos structures de défense civile, mais aussi notre trop grande dépendance envers l’énergie russe montrent que nous nous sommes bercés d’une fausse sécurité après la fin de la guerre froide. La politique, l’économie et de larges pans de la société ont trop volontiers tiré des conséquences de grande ampleur du dicton d’un ancien ministre de la défense selon laquelle l’Allemagne n’était « plus entourée que d’amis ». C’était une erreur. 

Alors que le discours de la Zeitenwende procédait de l’urgence, l’Allemagne est maintenant face à la nécessité de penser la guerre et ses conséquences dans la durée. La tribune reprend en quelque sorte là où s’arrêtait le discours du 27 février : le chancelier dresse un bref bilan de quatre mois de guerre en Ukraine, et s’attarde bien plus longuement sur ses conséquences économiques et sociales qui se dessinent désormais de manière plus précise. 

Olaf Scholz qualifie d’entrée de jeu d’erreur la politique étrangère d’apaisement de l’Allemagne, motivée par l’espoir d’un changement politique par le commerce et l’interdépendance. Il désavoue explicitement la formule de l’ex-ministre de la défense Volker Rühe (1992-1998), qui, au sortir de la guerre froide, et dans un contexte de baisses des crédits de la défense, avait déclaré que l’Allemagne n’était désormais « plus entourée que d’amis ». Cette formule avait déjà connu en 2014 une sérieuse remise en question avec l’invasion russe de la Crimée et de l’Est de l’Ukraine1.

Après le changement d’époque que marque l’attaque de Poutine, rien n’est plus comme avant. C’est pourquoi les choses ne peuvent pas rester comme elles sont. Mais, se contenter de constater un changement d’époque ne fait pas encore un programme. Le changement d’époque implique une nécessité d’agir – pour notre pays, pour l’Europe et pour la communauté internationale. Nous devons rendre l’Allemagne plus sûre et résistante, l’Europe plus souveraine et l’ordre international plus solide pour l’avenir.

La rhétorique d’Olaf Scholz consiste à reconnaître les erreurs passées de l’économie et de la société allemande toute entière, tout en mettant en avant l’action présente de son gouvernement. Le chancelier revient sur son programme d’action annoncé le 27 février devant le Bundestag : la mise à niveau de la Bundeswehr grâce au fonds spécial de cent milliards d’euros, le soutien économique, humanitaire et militaire à l’Ukraine, le renforcement de la présence sur le flanc est de l’OTAN et les sanctions européennes contre la Russie. En soulignant que son gouvernement a pris dès décembre dernier des mesures de précaution pour réduire la dépendance au gaz russe (« Lorsque Poutine a déchaîné sa guerre en février, nous étions en capacité d’agir. »), Olaf Scholz veut se prémunir du reproche de l’impréparation. Son gouvernement a en effet proclamé en juin dernier le deuxième niveau du plan d’urgence sur le gaz, et fait désormais face à un risque très sérieux de pénurie énergétique cet hiver. 

La nouveauté et la radicalité du changement d’époque – le fonds spécial pour la Bundeswehr est décrit par Olaf Scholz comme « le plus grand changement dans la politique de sécurité de la république fédérale d’Allemagne » – ne doivent pas faire oublier que depuis 2014, la grande coalition CDU-SPD au pouvoir à Berlin de 2013 à 2021 avait mis fin au rognage des crédits militaires et engagé de nouveaux programmes d’équipement sous la direction de Ursula Von der Leyen et Annegret Kramp-Karrenbauer. 

La politique énergétique est cependant devenue en l’espace de quelques mois le principal sujet de préoccupation du gouvernement, ce qui conduit à une mise entre parenthèses des objectifs climatiques affichés dans l’accord de coalition de novembre 2021. La remise en ligne des centrales à charbon est une décision prise « le coeur lourd », dans l’attente de la montée en puissance des énergies renouvelables coordonnée par le ministère de l’économie et de l’énergie de Robert Habeck. Le chancelier renouvelle également son appel aux économies d’énergie à l’adresse des consommateurs et des entreprises. Mais la tribune n’évoque pas la question des trois centrales nucléaires restantes du parc allemand, qui doivent fermer à la fin de l’année et assurent environ 6 % de la production électrique actuelle. Si le FDP souhaite leur maintien en service, les Verts s’y opposent. Le chancelier social-démocrate est opposé à la prolongation de leur activité, mais a pour l’instant évité de se plonger dans la mêlée.

Les 100 milliards d’euros du fond spécial pour la Bundeswehr font partie de cette nouvelle réalité. Ils marquent le plus grand changement dans la politique de sécurité de la république fédérale d’Allemagne. Nous équipons nos soldats avec le matériel et les capacités dont ils ont besoin dans cette nouvelle époque pour défendre vigoureusement notre pays et nos alliés. Nous simplifions et accélérons les procédures beaucoup trop lourdes des marchés publics. Nous soutenons l’Ukraine – et ce aussi longtemps qu’elle aura besoin de ce soutien économique, humanitaire, financier et par la livraison d’armes. En même temps, nous veillons à ce que l’OTAN ne devienne pas cobelligérante. Et enfin nous mettons fin à notre dépendance énergétique envers la Russie. Nous l’avons déjà fait pour le charbon. Nous cesserons les importations de pétrole russe d’ici à la fin de l’année. Pour le gaz, la part des importations venues de Russie a déjà baissé de 55 à 30 pour cent.

Ce chemin n’est pas facile, y compris pour un pays fort et riche comme le nôtre. Nous allons avoir besoin de persévérance. Déjà, nombre de nos concitoyennes et concitoyens souffrent des conséquences de la guerre, avant tout des hauts prix de l’essence et des denrées alimentaires. Beaucoup attendent avec inquiétude leurs prochaines factures d’électricité, de pétrole ou de gaz. Le gouvernement fédéral a donc mis en place des mesures financières pour plus de 30 milliards d’euros pour soutenir nos concitoyennes et concitoyens. Ces différentes mesures commencent désormais à entrer en vigueur. 

La vérité est aussi que l’économie mondiale est confrontée à un défi sans précédent depuis des décennies. Des chaînes d’approvisionnement interrompues, des pénuries de matières premières, l’insécurité liée à la guerre sur les marchés de l’énergie – tout cela fait monter les prix dans le monde entier. Aucun pays au monde ne peut faire barrage seul à une telle évolution. Nous devons rester solidaires et nous soutenir mutuellement, comme nous l’avons convenu ici en Allemagne dans le cadre de « l’action concertée » entre les employeurs, les syndicats, les scientifiques et les décideurs politiques. Alors, j’en suis convaincu, nous sortirons plus forts et indépendants de cette crise que lorsque nous y sommes entrés. C’est notre but !

Notre nouveau gouvernement a décidé tôt de se libérer aussi vite que possible de la dépendance énergétique envers la Russie. Dès décembre dernier, soit deux mois avant le début de la guerre, nous nous sommes penchés sur la question de savoir comment assurer l’approvisionnement énergétique de notre pays en cas de nécessité. Lorsque Poutine a déchaîné sa guerre en février, nous étions en capacité d’agir. Les plans étaient sur la table, qu’il s’agisse de la diversification de nos fournisseurs ou de la construction de terminaux de gaz naturel liquéfié. Nous les appliquons désormais avec résolution. C’est provisoirement et le cœur lourd que nous devons remettre en ligne les centrales à charbon. Pour les réservoirs de gaz, nous avons fixé des niveaux de remplissage minimum – curieusement, cela n’existait pas auparavant. Aujourd’hui, ils sont nettement mieux remplis que l’an dernier à la même époque. En même temps, les évolutions actuelles nous confortent dans notre but de développer les énergies renouvelables bien plus vite que jusqu’ici. Le gouvernement fédéral a donc considérablement accéléré la procédure de planification, par exemple pour les installations solaires ou éoliennes. Et il est également vrai que plus nous tous – industrie, ménages, villes et communes – pourrons économiser de l’énergie dans les mois à venir, mieux cela vaudra.

Comme dans son discours le 27 février, le chancelier personnalise fortement le conflit en cours : lorsqu’il s’agit de nommer l’adversaire, il fait plus souvent allusion à Poutine en tant que dirigeant qu’à la Russie en tant qu’État. La sortie de la dépendance énergétique et l’imposition de sanctions économiques envers la Russie sont deux grandes priorités de la politique allemande, mais il n’est pas question de parler de guerre, même au sens figuré (« nous veillons à ce que l’OTAN ne devienne pas cobelligérante »). Malgré l’importance prise par le débat autour des livraisons d’armes lourdes par l’Allemagne à l’Ukraine depuis février, le chancelier évoque cet aspect sans rentrer dans le détail : « Nous soutenons l’Ukraine – et ce aussi longtemps qu’elle aura besoin de ce soutien économique, humanitaire, financier et par la livraison d’armes. »

Le rejet catégorique du vocable de la guerre doit cependant être équilibré avec le respect des engagements dans le cadre de l’OTAN. L’Allemagne se réjouit d’accueillir la Suède et la Finlande, et Olaf Scholz fournit une réassurance appuyée du principe de l’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, affirmant que son pays défendra tout le territoire de l’alliance comme le sien propre.

Nous ne sommes pas les seuls à emprunter cette route : nous sommes insérés au sein de l’Union Européenne et intégrés avec l’OTAN dans une alliance militaire forte. Et nous agissons sur la base de solides convictions : par solidarité avec l’Ukraine, dont l’existence est menacée, mais aussi pour protéger notre propre sécurité. Lorsque Poutine réduit les livraisons de gaz, il utilise l’énergie comme une arme, y compris contre nous. Même l’Union soviétique ne l’avait pas fait à l’époque de la guerre froide.

Plutôt que de désigner un État comme adversaire et de s’attarder sur les opérations de guerre, Olaf Scholz opère une critique idéologique du projet poutinien et fait de la guerre actuelle un conflit de valeurs. Le (néo-)impérialisme et l’autocratie de Poutine sont désignés à plusieurs reprises comme les ennemis mortels du projet européen. Dans les termes employés pour la cohésion européenne, le chancelier se fait cependant plus militant : il s’agit de mettre l’Europe en capacité de se défendre, de resserrer les rangs et de faire preuve de solidarité dans l’épreuve.

« Nous ne pouvons pas exclure une attaque contre l’intégrité territoriale des alliés. » Cette phrase est tirée du nouveau concept stratégique que les trente alliés ont adopté lors du sommet de Madrid fin juin. Nous la prenons au sérieux et agissons en conséquence. L’Allemagne va nettement renforcer sa présence dans la région orientale de l’Alliance (en Lituanie, en Slovaquie, sur la Baltique). Nous le faisons pour dissuader la Russie d’une attaque sur notre alliance. Et en même temps, nous disons clairement : oui, nous sommes prêts à défendre n’importe quelle partie du territoire de l’Alliance, au même titre que notre propre pays. C’est l’engagement que nous prenons. Et nous pouvons compter sur cet engagement de la part de chacun de nos alliés.

La nouvelle réalité, c’est aussi que l’Union s’est resserrée durant les mois passés. Dans un grand consensus, elle a réagi à l’agression de la Russie en imposant des sanctions d’une sévérité sans précédent. Elles sont chaque jour un peu plus efficaces. Et Poutine ne doit pas s’y tromper : Nous savions dès le départ que nous devrions maintenir nos sanctions pendant une longue période. Et il est également clair pour nous qu’en cas de paix dictée par la Russie, aucune de ces sanctions ne sera levée. Pour la Russie, il n’y a pas d’autre solution qu’un accord avec l’Ukraine qui puisse être accepté par les Ukrainiens.

Poutine veut diviser notre continent en zones d’influences, en grandes puissances et en États vassaux. Nous, européens, savons à quelles catastrophes cela nous a conduit dans le passé. Lors du dernier conseil européen, nous avons donc donné une réponse sans équivoque. Une réponse qui changera pour toujours le visage de l’Europe : nous avons accordé le statut de candidat à l’adhésion à l’Ukraine et à la république de Moldavie et confirmé l’avenir européen de la Géorgie. Et nous avons précisé que la perspective de l’adhésion de tous les six pays des Balkans occidentaux doit enfin devenir réalité. Cette promesse s’applique. Ces pays font partie de notre famille européenne. Nous les voulons dans l’Union Européenne. Bien sûr, la voie pour y arriver suppose des pré-requis. Il est important de le dire ouvertement, car rien ne serait pire que de donner de faux espoirs à des millions de citoyennes et de citoyens. Mais la voie est ouverte, et l’objectif est clair !

Souvent dans les dernières années, il a été exigé, avec raison, que l’Union devienne un acteur géopolitique. Une exigence ambitieuse mais juste ! Avec les décisions de ces derniers mois, l’Union européenne a fait un grand pas dans cette direction. Avec une détermination inconnue jusqu’alors nous avons déclaré que le néo-impérialisme de Poutine ne peut pas gagner. Mais nous ne pouvons pas simplement en rester là. Notre objectif doit être de resserrer les rangs dans tous les domaines en Europe où nous luttons depuis trop longtemps pour trouver des solutions : par exemple au sujet de la politique migratoire, de la construction d’une défense européenne, de la souveraineté technologique et de la résilience démocratique. L’Allemagne fera dans les prochains mois des propositions concrètes à ces sujets. 

Nous avons conscience des conséquences de notre décision pour une Union Européenne géopolitique. L’Union européenne est l’antithèse vécue de l’impérialisme et de l’autocratie. C’est pourquoi elle insupporte des dirigeants comme Poutine. L’antagonisme et le désaccord permanent entre les Etats membres nous affaiblit. C’est pourquoi la réponse la plus importante de l’Europe après le changement d’époque est la cohésion. Nous devons absolument la préserver et nous devons l’approfondir. Pour moi cela signifie : finis les blocus égoïstes de décisions européennes par quelques Etats mmebres. Finis les cavaliers seuls nationaux qui nuisent à l’Europe dans son ensemble. Nous ne pouvons tout simplement plus nous permettre de vétos nationaux, par exemple en matière de politique étrangère, si nous voulons être entendus dans un monde de grandes puissances en concurrence. 

Si nous ne faisons rien maintenant contre l’agression de Poutine, il pourrait recommencer. Nous l’avons déjà vécu : en 2008 lors de l’invasion de la Géorgie, en 2014 lors de l’annexion de la Crimée, l’attaque de l’est de l’Ukraine et finalement, en février de cette année, de tout le pays. Laisser Poutine s’en tirer signifierait que la violence peut enfreindre le droit pratiquement sans conséquences. Alors notre propre liberté et sécurité seraient elles aussi en danger.

À l’échelle mondiale, le changement d’époque agit également comme une loupe : en aggravant les problèmes existants tels que la pauvreté, la faim, les chaînes d’approvisionnement interrompues et la pénurie d’énergie. Et en nous montrant brutalement les conséquences d’une politique de puissance impérialiste et revancharde. L’attitude de Poutine envers l’Ukraine et d’autres pays d’Europe de l’Est a des traits néo-coloniaux. Il rêve ouvertement de construire un nouvel empire sur le modèle de l’Union soviétique ou de l’empire tsariste.

Les autocrates du monde entier surveillent de très près s’il y parvient. Au XXIe siècle, est-ce la loi du plus fort ou la force du droit qui prévaut ? Dans notre monde multipolaire, l’absence de règles remplace-t-elle un ordre mondial multilatéral ? Ce sont des questions qui se posent à nous de manière très concrète.

Je sais des conversations avec nos partenaires dans les pays du Sud : beaucoup d’entre eux voient ce risque. Et cependant, pour beaucoup la guerre en Europe est bien loin, pendant qu’ils en ressentent les conséquences de manière immédiate. Dans cette situation, cela vaut la peine de voir ce qui nous unit avec beaucoup de pays du Sud : l’adhésion à la démocratie, aussi différente puisse-t-elle être dans nos pays, la charte des Nations Unies, le règne du droit, des valeurs fondamentales de liberté, d’égalité et de solidarité, la dignité de l’individu. Ces valeurs ne sont pas liées à l’Occident comme à un lieu géographique. Nous les partages avec des citoyennes et des citoyens partout dans le monde. Pour défendre ces vertus contre l’autocratie et l’autoritarisme, nous avons besoin d’une nouvelle coopération des démocraties bien au-delà de l’occident classique. 

Pour Olaf Scholz la cohésion face aux périls est indispensable à trois niveaux : national, européen et international. En politique intérieure, la cohésion sociale est menacée par la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires. Le chancelier a donc lancé une « action concertée » (Konzertierte Aktion) incluant les partis politiques, les partenaires sociaux et des experts autour de la question de l’inflation et des salaires. Si l’invitation par le chef de gouvernement à discuter autour d’une table semble presque anodine vue de France, où la pratique du « Grenelle » est habituelle, elle a fait lever des sourcils en Allemagne, un pays où les négociations salariales sont généralement menées sans l’intervention de l’État. Le social-démocrate Olaf Scholz, qui avait fait du relèvement à 12 euros du salaire minimum la mesure phare de sa campagne de 2021, continue à porter personnellement le thème du pouvoir d’achat. 

Olaf Scholz embrasse pleinement l’idée d’une souveraineté européenne et reconnaît sans le nommer le rôle de précurseur du président français à ce sujet (« Souvent dans les dernières années, il a été exigé, avec raison, que l’Union devienne un acteur géopolitique. Une exigence ambitieuse mais juste ! »). Au niveau européen, il s’agit désormais de resserrer les rangs autour de quelques grands chantiers : la politique migratoire, la construction de la défense européenne, la souveraineté technologique et la résilience des démocraties. Le gouvernement allemand annonce qu’il sera force de proposition sur tous ces thèmes dans les mois à venir, en formulant par exemple des idées pour remettre sur les rails les grands projets des systèmes d’armes aériens et terrestres, FCAS et MGCS.

En ce qui concerne sa méthode européenne, le gouvernement fédéral semble revendiquer un leadership européen fortement contesté ces derniers mois. Pour cela il veut tirer profit à la fois de la position géographique de son pays au centre de l’Europe, et de son arrière-plan historique des deux côtés du rideau de fer, pour servir de médiateur entre Nord, Sud, Est et Ouest de l’Europe et faire œuvre de cohésion. La ligne directrice reste celle de la concertation et de la médiation, selon le principe « diriger ne peut se faire qu’en rassemblant. » L’Allemagne d’Olaf Scholz ne souhaite pas abandonner son rôle préféré d’honnête courtier, mais en le mobilisant désormais au service de la souveraineté et de la solidarité européenne. 

Au delà de l’Europe, une nouvelle méthode est aussi esquissée dans les relations avec les pays du « Sud global » (Globaler Süden), dans le contexte d’une guerre lointaine pour eux mais dont les conséquences se font sentir immédiatement sur leurs sociétés. Olaf Scholz veut nouer des partenariats avec ceux des partenaires du Sud qui sont concernés par les défis actuels, la crise alimentaire, le changement climatique ou la pandémie, et partagent des valeurs communes : « l’adhésion à la démocratie, aussi différente puisse-t-elle être dans nos pays, la charte des Nations Unies, le règne du droit, des valeurs fondamentales de liberté, d’égalité et de solidarité, la dignité de l’individu. » Le chancelier allemand propose une nouvelle approche moins normative, plus humble et honnête de la part des occidentaux, fondée sur un engagement d’égal à égal et des promesses tenues.

Olaf Scholz reprend ici l’idée soulevée par le président Biden d’une alliance globale des démocraties, et il énumère déjà quelques pays avec lesquels il compte spécifiquement construire des coopérations. L’invitation au G7 en Bavière en juin dernier des dirigeants d’Inde, d’Afrique du Sud, d’Indonésie, du Sénégal et d’Argentine esquisse une première carte des principaux partenaires du « Sud global » courtisés par l’Allemagne. La tribune évite cependant soigneusement d’aborder le sujet de la relation germano-chinoise, à la fois cruciale pour l’économie allemande et problématique au vu de la neutralité bienveillante de Pékin vis-à-vis de la Russie.

Pour que cela réussisse, nous avons besoin de faire des affaires des pays du Sud nos affaires, nous devons éviter les doubles standards et honorer nos engagements envers ces pays. Trop souvent, nous avons prétendu « traiter d’égal à égal » sans vraiment le faire. Nous devons changer cela, ne serait-ce que parce que de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine se trouvent depuis longtemps sur un pied d’égalité avec nous en termes de population et de puissance économique. C’est à dessein que j’ai récemment invité mes collègues d’Inde, d’Afrique du Sud, d’Indonésie, du Sénégal et d’Argentine à participer au sommet du G7 en Allemagne. Avec eux et de nombreux autres pays démocratiques, nous sommes en train de développer des solutions aux problèmes de notre temps – la crise alimentaire, le changement climatique ou la pandémie. Dans tous ces domaines, nous avons réalisé des progrès tangibles lors du sommet du G7. Ces progrès font naître la confiance – y compris la confiance envers notre pays.

C’est sur cette base que l’Allemagne peut assumer ses responsabilités en Europe et dans le monde en ces temps difficiles. Diriger, cela ne peut signifier que rassembler, et ce dans les deux sens du terme : en élaborant des solutions avec d’autres et en renonçant à faire cavalier seul, et en réunissant l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud de l’Europe, en tant que pays situé au centre de l’Europe, en tant que pays qui se trouvait des deux côtés du rideau de fer.

L’Allemagne et l’Europe seraient figées dans une certaine saturation, des sociétés post-héroïques, incapables de défendre leurs valeurs contre des antagonismes – c’est ainsi que sonne la propagande de Poutine. Il n’y a pas si longtemps, certains observateurs chez nous portaient le même jugement. Ces derniers mois, nous avons constaté une autre réalité. 

L’Union européenne n’a jamais été aussi attractive, elle s’ouvre à de nouveaux membres tout en se réformant. L’OTAN a rarement été aussi vivante, elle s’enrichit de deux amis solides, la Suède et la Finlande. Dans le monde entier, les pays démocratiques se rapprochent, de nouvelles alliances voient le jour.

Le costume de capitaine dans la tempête revêtu depuis février par Olaf Scholz ne va pas de soi. Ayant construit son image politique sur son style sobre et direct, le chancelier doit désormais préparer son pays à une longue crise énergétique et faire espérer des lendemains meilleurs après les difficultés, en somme faire comprendre à ses concitoyens que la situation va empirer avant de s’améliorer. En réponse au récit poutinien de la faiblesse et de l’immobilisme de l’Occident, selon lequel « l’Allemagne et l’Europe seraient figées dans une certaine saturation, des sociétés post-héroïques, incapables de défendre leurs valeurs contre des antagonistes », le chancelier tente d’élaborer un récit concurrent autour de la libération dans la crise d’une « force nouvelle » en Allemagne, grâce à la prise de conscience du prix de la liberté et de la démocratie. S’il n’est pas question de guerre ouverte avec la Russie, Olaf Scholz entend bien préparer son pays à une lutte de longue haleine économique, mais aussi morale, avec l’impérialisme poutinien.

L’Allemagne aussi se transforme à la lumière de ce changement d’époque. Ce dernier nous fait prendre conscience de la valeur de la démocratie et de la liberté – et du fait qu’il vaut la peine de les défendre. Cela libère une force nouvelle. Une force dont nous aurons besoin dans les mois à venir. Une force qui nous permettra de construire l’avenir ensemble. Une force que notre pays porte en lui – et ce en réalité.

Sources
  1. Gunther Hellmann, « Von Freunden umzingelt » war gestern Deutschlands schwindende Sicherheit, Aus Politik und Zeitgeschichte, 31/08/2018
Crédits
Cette tribune d'Olaf Scholz, publiée par la F.A.Z. le dimanche 17 juillet 2022, est disponible sur le site de la chancellerie fédérale.
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