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À la sidération des premiers jours est en train de succéder, comme toujours, l’horreur ordinaire des bombardements et des réfugiés de guerre. À la temporalité hystérique des premiers assauts va succéder celle, plus molle et moins spectaculaire, des négociations et compromis. Comme beaucoup le prévoient, la paix s’annonce amère pour l’Ukraine tant les conditions posées par le régime russe à un cessez-le-feu et un accord sont sévères, et l’engagement militaire de l’Europe et des États-Unis improbable.

Au milieu des incertitudes qu’engendre la guerre, l’ouverture d’un conflit ouvert sur son flanc occidental par Vladimir Poutine a néanmoins révélé une ligne de fracture incontournable.

À l’agression militaire et territoriale russe, qui ne peut évoquer aux consciences occidentales marquées par le pacifisme kantien et l’idée d’une obsolescence historique de la guerre qu’une marque d’arriération, l’Europe et les États-Unis répondent par des sanctions économiques. D’abord sélectives, visant les fameux « oligarques » russes et les structures de pouvoir du Kremlin, elles se sont ensuite étendues à l’ensemble du tissu économique et financier russe, au risque de fragiliser la population plutôt que son gouvernement. Dans un contexte où la dissuasion nucléaire retrouve une certaine pertinence et inhibe l’envoi de troupes, on assiste à une guerre asymétrique dans laquelle les moyens investis par les deux camps adverses sont totalement hétérogènes. Aux bombardements et à l’envoi de troupes, à la stratégie militaire et à l’occupation directe du terrain dans l’espace contigu de la confrontation physique, répond l’organisation concertée d’un débranchage de la Russie vis-à-vis du système commercial et financier international. 

Comme l’a montré Nicholas Mulder dans un livre récent et de circonstances1, l’invention du dispositif des sanctions économiques remonte à l’entre-deux-guerres, aux institutions pacifistes de la Société des Nations, et précisément à la volonté d’éviter l’emploi de la force dans le règlement des conflits internationaux. Si le droit international était censé garantir la paix en rendant illégale la guerre d’agression, il s’accompagnait d’une possibilité d’ajuster le droit des affaires et l’accès aux institutions financières pour pénaliser les États montrant des signes de bellicisme. Ce dispositif peut donc être regardé comme une sublimation de la confrontation directe par une forme moins violente de coercition, qui repose sur l’idéal libéral et internationaliste d’exorcisation de la violence, mais aussi comme une forme insidieuse d’exploitation géostratégique des règles du capitalisme international. Les sanctions économiques, en outre, ont le potentiel d’infliger des violences bien réelles, en particulier sur les populations civiles exposées à la dégradation de leurs conditions matérielles d’existence, qui peuvent aller jusqu’aux famines. L’arme économique mérite donc son nom, et dans une subversion de la célèbre maxime de Clausewitz, il s’agit bien d’une continuation de la guerre par d’autres moyens, dans le cadre d’une volonté d’humaniser le conflit qui est propre aux démocraties libérales et à leurs paradoxes2.

L’écologie, arme de guerre

Il est encore impossible d’anticiper les conséquences des sanctions économiques infligées à la Russie ni, surtout, leurs effets indirects sur l’approvisionnement énergétique et alimentaire des économies clientes de ce pays qui est avant tout une puissance extractive clef dans l’économie des matières premières. Mais cette confrontation asymétrique a d’ores et déjà ouvert l’espace à un nouveau discours de mobilisation idéologique et économique du côté des nations européennes et des États-Unis, que l’on peut appeler une écologie de guerre.

Si le droit international était censé garantir la paix en rendant illégale la guerre d’agression, il s’accompagnait d’une possibilité d’ajuster le droit des affaires et l’accès aux institutions financières pour pénaliser les États montrant des signes de bellicisme.

pierre charbonnier

L’écologie de guerre consiste, dans le contexte d’une agression militaire conduite par un État pétrolier contre l’un de ses voisins à des fins de consolidation impériale, à voir dans le tournant vers la sobriété énergétique «  une arme pacifique de résilience et d’autonomie »3. Le constat de départ est simple : la dépendance énergétique de l’Europe à l’égard de la Russie, en particulier en termes d’approvisionnement en pétrole et en gaz, implique un financement indirect de l’entreprise militaire conduite par Vladimir Poutine, et donc une complicité involontaire avec la guerre. Or si les sanctions économiques infligées à la Russie ont été pensées pour provoquer un étranglement immédiat du régime et sa chute – avec un succès très incertain –, le passage à la sobriété énergétique trouve lui plutôt son sens dans une temporalité intermédiaire. Il s’agit de rompre avec une dépendance toxique à la fois en termes géostratégiques, et en termes de politiques climatiques. La sobriété, dans le cadre de l’écologie de guerre naissante en Europe, permet de faire d’une pierre deux coups en alignant l’impératif de coercition à l’égard du régime russe et l’impératif de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Autrement dit, «  l’arme économique » se décline en un premier moment qui doit toucher au financement immédiat de la machine de guerre russe et un second moment, plus structurel, censé atteindre la logique même de l’économie politique de cet État pétrolier et gazier tout en donnant un nouvel élan aux plans de réorientation énergétiques européens. Dans ce second moment, les principes de l’écologie politique ne sont pas simplement ajustés au temps de la guerre, ils sont redéfinis et subordonnés à l’impératif de conduite de la guerre, intégrés dans une logique de confrontation dans laquelle l’ennemi est à la fois la source de la déstabilisation géopolitique et le détenteur de la ressource toxique. L’écologie de guerre émerge ainsi comme l’héritière historique et le relais idéologique de l’économie de guerre.

© AP Photo/Eugene Hoshiko

D’un point de vue théorique, la naissance de l’écologie de guerre correspond à une évolution plus profonde du discours sur la souveraineté dans les nations et les régions qui, historiquement, tiraient une partie importante de leur subsistance des importations. En effet, l’Europe s’est longtemps accommodée d’une situation de dépendance énergétique, que ce soit à l’égard des États-Unis, du Moyen-Orient, ou de la Russie, dans la mesure où cela allait de pair avec une orientation vers des activités à plus haute valeur ajoutée, et où l’horizon de la paix et de la stabilité géopolitique atténuait les impératifs dits «  stratégiques ». Comme la crise du Covid l’a déjà indiqué, la souveraineté au XXIe siècle ne pourra se perpétuer sous la forme essentiellement abstraite qu’elle avait prise lors des dernières décennies : dans un contexte où l’Europe s’envisage de plus en plus comme une citadelle assiégée, la nécessité du contrôle des ressources se fait de plus en plus pressante. L’Europe, prétendant au rang de puissance mondiale, se heurte donc aux conditions matérielles de la puissance – connues de tous mais dont les conséquences étaient généralement ajournées.

Les principes de l’écologie politique ne sont pas simplement ajustés au temps de la guerre, ils sont redéfinis et subordonnés à l’impératif de conduite de la guerre, intégrés dans une logique de confrontation dans laquelle l’ennemi est à la fois la source de la déstabilisation géopolitique et le détenteur de la ressource toxique.

pierre charbonnier

Le dispositif de l’écologie de guerre connaît un succès retentissant. En France, il a été promu par le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire, dans un appel à la modération des ménages, ainsi que dans une tribune publiée par l’ancien président François Hollande4. En France encore, le candidat écologiste aux élections présidentielles Yannick Jadot ne cesse de répéter que les circonstances actuelles ne font que confirmer le programme défendu depuis toujours par son parti. Le secrétaire d’État britannique à l’énergie et à la stratégie industrielle Kwasi Kwarteng présente autrement cette écologie de guerre en affirmant que la stratégie « Net Zero » et les politiques climatiques sont désormais intégrées dans le cadre plus large des principes de la sécurité nationale. Le président américain Biden emploie une rhétorique similaire, quand le ministre des finance allemand Christian Lindner définit les énergies renouvelables – qui sont le pendant positif de l’affranchissement à l’égard du gaz russe – comme le socle de la liberté à venir5

Dès les premiers jours de mars, l’Agence Internationale de l’Énergie, dont la mission originaire n’est absolument pas de créer les conditions matérielles de la paix perpétuelle, a publié un plan en dix points destiné à réduire la dépendance de l’Union envers le gaz russe6. Au-delà des mécanismes de marché qui contribuent à renchérir l’énergie en général, à la pompe et dans les prises électriques, on s’oriente donc vers une régulation volontariste des schémas de consommation industriels et domestiques, une régulation rendue légitime dans le contexte d’une mobilisation civique au nom de la paix, de la stabilité, de l’autonomie.

L’âge des guerres fossiles

Le hasard des calendriers a joué son rôle lorsque la représentante ukrainienne au sein du GIEC Svitlana Krakovska a déclaré : «  this is a fossil fuel war »7, établissant un lien direct entre l’agression militaire de son pays et les menaces systémiques de long terme auxquelles les sociétés humaines s’exposent via le changement climatique. Dans le cadre d’une institution scientifique et diplomatique créée sous l’égide des Nations Unies pour incarner la mission universelle de la science et la valeur trans-idéologique de la préservation de la planète, cette déclaration précipite à son tour la question du climat dans un nouvel espace d’interrogations.

À tous ces plans institutionnels et ces prises de parole s’ajoute une prolifération de messages culturels qui, en guise de soutien au peuple ukrainien, proposent de baisser le chauffage, d’enfiler un pullover, et de faire du vélo au lieu de prendre la voiture8.

Source  : Twitter @createstreet

On sait combien l’histoire de l’écologie politique est liée à celle du pacifisme, de la lutte contre la course à la puissance, à l’armement, et à la volonté de saper les fondements d’une dynamique d’excès matériels en tous genres. En 1977, Amory Lovins envisageait déjà que ce qu’il appelait les «  soft energy path » constitueraient une garantie de stabilité internationales. Or cette contre culture semble être elle-même happée par la logique de l’écologie de guerre, dans un moment où la lutte contre le régime de Poutine apparaît comme une guerre juste, justifiable – surtout si elle est menée par des moyens pacifiques et co-bénéfiques.

D’un point de vue théorique, la naissance de l’écologie de guerre correspond à une évolution plus profonde du discours sur la souveraineté dans les nations et les régions qui, historiquement, tiraient une partie importante de leur subsistance des importations.

pierre charbonnier

On trouve aussi dans le maelstrom de réactions immédiates à la guerre en Ukraine une expression en symétrie inverse à ces sentiments de solidarité bienveillants. Dès les premiers jours de la guerre, certains acteurs de la finance internationale ont réclamé que les investissements dans l’armement soient reconnus dans le cadre de la finance «  à impact » social et environnemental. La logique est implacable et cynique : si l’objectif commun aux démocraties libérales consiste à garantir la sécurité des peuples contre l’agression militaire russe, alors l’armement est un vecteur de stabilité démocratique au même titre que la décarbonation de l’économie9. Kenneth Rogoff, professeur d’économie à Harvard, explique ainsi que le peace dividend, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’économie mondiale et la prospérité profitent de la paix, risque de devenir caduc si les fameuses «  valeurs libérales » ne sont pas protégées par un robuste dispositif  au sein duquel la croissance soutenable et l’industrie de la défense apparaissent comme deux piliers complémentaires10. L’argument a le mérite de pousser dans ses derniers retranchements la logique de l’écologie de guerre : si la défense de la démocratie tient à la mobilisation totale contre la Russie de Poutine, si cette mobilisation a pour instruments la sobriété énergétique et la capacité à ne pas céder dans l’épreuve de force, alors les sphères d’influence liées aux énergies renouvelables et à l’armement partagent des intérêts et des valeurs communes. Voilà qui donne à l’expression anglaise «  climate hawk » une toute nouvelle dimension.

On pourrait multiplier à l’infini les exemples d’adhésion à l’écologie de guerre. Elles viennent pour l’essentiel de l’establishment libéral et des écologistes, elle rassemble d’anciens rivaux sur l’échiquier politique, elle mobilise l’expertise des économistes de l’énergie, des ingénieurs en charge de planifier la réorganisation des circuits d’approvisionnement. En ce sens, c’est un phénomène structurel, qui redessine le paysage des alliances politiques nationales et internationales, qui permet de formuler dans un nouveau langage des préoccupations préexistantes – pour les partisans de la sobriété –, ou réciproquement de capter la valeur sociale des aspirations environnementales dans un nouveau réalisme stratégique. Ces questions ont été évoquées lors du sommet européen de Versailles les 10 et 11 mars, et on comprend que la construction d’une sortie concertée de la dépendance à l’égard de la Russie va constituer un point de ralliement extrêmement puissant entre différents intérêts nationaux à l’intérieur de l’espace européen, et activer des mécanismes d’aide et de transferts de fonds vers les pays les plus touchés par cette dépendance comme la Bulgarie – dépendante à 100 % du gaz russe.

Si la défense de la démocratie tient à la mobilisation totale contre la Russie de Poutine, si cette mobilisation a pour instruments la sobriété énergétique et la capacité à ne pas céder dans l’épreuve de force, alors les sphères d’influence liées aux énergies renouvelables et à l’armement partagent des intérêts et des valeurs communes. Voilà qui donne à l’expression anglaise «  climate hawk » une toute nouvelle dimension.

Pierre Charbonnier

Comme plusieurs commentateurs l’ont noté, on assiste peut-être au «  réveil géopolitique de l’Europe », à une accélération sous les coups de la guerre du processus de construction européenne. Et même si l’on prend avec distance, voire scepticisme, ce genre de déclaration, il est vrai que l’Europe retrouve le schéma historique et politique qui avait constitué son socle fondateur : l’épreuve d’une guerre stimule la formation d’un compromis économique et idéologique qui met en son coeur la recherche de la paix au moyen de dispositifs productifs et distributifs nouveaux.

L’une des images qui circulent aujourd’hui pour populariser l’écologie de guerre joue explicitement sur une référence à la lutte contre le totalitarisme et le fascisme11.

Source  : Twitter @noface

Ce détournement d’une image de propagande de la seconde guerre mondiale, qui appelait à limiter la consommation d’essence au bénéfice de l’armée de libération contre le nazisme nous renvoie au lien historique qui existe entre les politiques énergétiques et la guerre. L’un des éléments structurels incontournables de l’ordre mondial moderne est l’équation entre pouvoir politique et maîtrise des ressources énergétiques12. Aussi la soif de terres qui animait traditionnellement les rivalités militaires entre nations a-t-elle progressivement été redéfinie : c’est aujourd’hui la conquête directe ou indirecte – par la voie des marchés, des infrastructures – de l’énergie qui fournit son fil conducteur à la confrontation des puissances géopolitiques depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Ce fil historique n’est pas totalement rompu, comme en témoigne précisément la volonté d’annihiler l’effort de guerre russe en le privant de son appui fossile. Mais les modalités du lien historique entre la guerre et l’énergie subissent une inflexion essentielle ces derniers jours : on ne fait plus seulement la guerre pour les ressources, dans l’espoir de conquérir un lebensraum territorial ou géologique, on fait la guerre par l’intermédiaire des politiques énergétiques. L’énergie n’est plus seulement un ressort de la puissance en tant qu’elle alimente les armées et l’effort productif, elle l’est aussi en tant que facteur de risque dont il s’agit de se défaire. Dans ce jeu entre l’énergie-puissance et l’énergie-catastrophe, l’écologie de guerre est une formule politique appelée à un grand avenir.

On ne fait plus seulement la guerre pour les ressources, dans l’espoir de conquérir un lebensraum territorial ou géologique, on fait la guerre par l’intermédiaire des politiques énergétiques. L’énergie n’est plus seulement un ressort de la puissance en tant qu’elle alimente les armées et l’effort productif, elle l’est aussi en tant que facteur de risque dont il s’agit de se défaire.

pierre charbonnier

Évidemment, le contrôle des ressources est un outil de coercition souvent utilisé. Dans le cas des sanctions économiques portées contre l’Iran par exemple, l’isolement diplomatique et la fragilisation économique du pays rival passent déjà bien par des mécanismes qui touchent aux énergies. Au moment du choc pétrolier de 1977, des mesures d’économie d’énergie massives ont été prises, et le président Carter avait alors pastiché William James en annoncant que la modération énergétique était – l’équivalent moral de la guerre13. Mais dans la situation présente, un élément supplémentaire fait toute la différence : les États-Unis, dans une mesure très limitée, et surtout l’Europe, consentent volontairement à un sacrifice économique immédiat au nom d’un bien supérieur qu’est la stabilité, la démocratie, et in fine la concorde universelle sur une même Terre. C’est cet élément qui permet véritablement de parler d’une écologie de guerre, en assumant le parallèle avec l’économie de guerre : un effort est demandé à la société civile dans le contexte d’une rivalité stratégique, un effort qui tend à assimiler les comportements privés, les choix individuels, à une contribution directe à la dynamique de confrontation. Conduire la guerre par les moyens de l’écologie, en l’occurrence d’une sobriété énergétique précipitée, cela fait de chacun d’entre nous un acteur potentiel de la mobilisation, cela met en jeu la responsabilité de chacun dans le déploiement des événements. 

Matrice stratégique des années Vingt

C’est en cela qu’il ne s’agit plus seulement de mettre en jeu l’énergie comme moyen et comme finalité de la confrontation, mais d’embarquer les politiques climatiques dans un nouveau grand récit historique. Alors que le sacrifice demandé par les écologistes à l’industrie et aux consommateurs pour atténuer le choc climatique était habituellement codé comme une contrainte lourde, incertaine, encombrante, ce même effort désormais requalifié en question de sécurité internationale, de subversion de la tyrannie, et d’une certaine manière de patriotisme, devient subitement non seulement acceptable, mais activement recherché.

Conduire la guerre par les moyens de l’écologie, en l’occurrence d’une sobriété énergétique précipitée, cela fait de chacun d’entre nous un acteur potentiel de la mobilisation, cela met en jeu la responsabilité de chacun dans le déploiement des événements.

Pierre CHarbonnier

La décarbonation de l’économie devient l’occasion de se débarrasser de l’incarnation contemporaine du totalitarisme, et par un renversement historique curieux, ce n’est désormais plus l’intensification énergétique qui rend possible la victoire, mais l’abstinence invoquée comme arme de guerre.

De plus en plus d’analyses mettent aujourd’hui en doute la capacité des sanctions économiques à exercer sur le régime russe une pression suffisante pour obtenir un retrait des troupes d’Ukraine ou pour déclencher un renversement de Poutine14. Il se pourrait que l’épreuve subie par la Russie alimente un sentiment victimaire et mette le feu au nationalisme, que les sanctions fassent tache d’huile sur les populations civiles par l’intermédiaire de la perturbation des marchés alimentaires, voire qu’elles ne fassent plus de mal à l’Europe elle-même qu’à la cible désignée. De la même manière, la lucidité impose de jeter un regard critique sur l’écologie de guerre au moment où elle semble s’imposer comme matrice géostratégique de l’Union européenne.

© AP Photo/Rodrigo Abd

D’un côté, il est évident que les intérêts écologiques et sécuritaires convergent, que l’on dispose enfin d’un argument qui va mobiliser des sphères d’influence et d’investissement jusqu’à présent rétives à la transition énergétique. Si le débat sur la dimension sécuritaire de la crise climatique est déjà très engagé depuis quelques années, la guerre Russie-Ukraine est un moment de cristallisation de ces réflexions, en-deça duquel il semble impossible de revenir. 

Il ne s’agit plus seulement de mettre en jeu l’énergie comme moyen et comme finalité de la confrontation, mais d’embarquer les politiques climatiques dans un nouveau grand récit historique.

pierre charbonnier

Encore une fois, des analogies historiques peuvent être convoquées : la constitution de l’État social moderne est en grande partie le produit de la conjoncture de l’après-guerre, et si la réinvention du «  warfare state » en «  welfare state » jette une lumière un peu crue sur les ambitions réelles ayant poussé aux mesures de protection sociale, il faut se résoudre à ce que des fins idéales soient obtenues par des moyens réalistes. L’orientation vers un socle énergétique décarboné, voire vers une certaine culture civique de la modération énergétique, aurait pu se faire par la seule force des arguments socio-écologiques, mais l’histoire est pleine d’ironie et peut-être qu’une guerre sera finalement l’accoucheuse de cette transition.

D’un autre côté, il est évident que le pari est risqué – à la mesure de la mise. S’il s’avère que la culture de l’autolimitation n’avait pas les effets géopolitiques escomptés, cela risquerait d’éroder le potentiel de mobilisation des enjeux climatiques pour l’avenir. Si l’organisation effective de la sobriété énergétique en Europe prenait une tournure chaotique, inefficace, injuste, et socialement perçue comme un fardeau, l’écologie de guerre serait rapidement assimilée à une nouvelle étape de la désastreuse histoire du projet européen. Pour l’instant, en effet, c’est surtout le registre de la responsabilité individuelle – éteindre la lumière, faire du vélo… – et de la résilience face aux crises qui a été mobilisé : aucun plan d’investissement concret dans les nouvelles énergies et l’efficacité n’a été lancé, aucune stratégie de planification n’est préparée, si bien que la dimension systémique des enjeux est à la traîne. Si la transition énergétique européenne laisse sur le bord du chemin certaines parties prenantes plus vulnérables économiquement (on pense en particulier à certains pays d’Europe de l’Est), elle pourrait engendrer de nouvelles lignes de fracture au sein du continent. Si, enfin, ce tournant est lui-même imposé à l’échelle internationale sous la forme d’ajustements structurels et de contraintes exogènes, comme c’est le cas de l’austérité budgétaire, alors ces fractures pourraient prendre une dimension globale.

À tout cela s’ajoute le fait que l’écologie de guerre doit faire face à la stratégie inverse, promue par les représentants de la coalition fossile. Cette stratégie affirme qu’il faudrait au contraire accélérer l’extraction fossile dans toutes les régions du monde hors Russie pour compenser les pertes liées à un éventuel boycott, et réaffirmer le fait que seule la mobilisation énergétique permet de se débarrasser de l’ennemi. On a vu par exemple la diplomatie américaine s’activer pour reconstituer les partenariats avec le Venezuela, et l’Union européenne tenter d’intensifier son approvisionnement en gaz naturel liquéfié (LNG). Dans une moindre mesure, on assiste aussi à l’érosion de certaines normes environnementales en Europe pour faire plus de place aux activités extractives et agricoles, encore une fois pour se donner l’espace réglementaire suffisant pour une compensation des pertes d’importation. Et en l’absence d’une réelle stratégie socio-économique d’économie d’énergie, l’hypothèse de la substitution des approvisionnements est vouée à prendre le dessus.

En d’autres termes, le succès de l’écologie de guerre tient largement à la façon dont seront articulées les dimensions géostratégique et distributive. Comme toujours, et comme le rappelle brillamment Helen Thompson dans son dernier livre, géopolitique et rapports de classes sont indissociables. L’économie des énergies, et en particulier des énergies fossiles, est l’un des intermédiaires les plus puissants entre ces deux pôles de la justice humaine que sont la régulation des rapports de forces internationaux et la création d’institutions redistributives. L’énergie, en effet, anime à la fois la conquête de la puissance et les opportunités d’emploi dans les sociétés industrielles ; le prix des ressources fossiles est un moteur historique déterminant des relations commerciales et sociales à l’échelle planétaire. L’idée selon laquelle l’enjeu climatique rebat les cartes de cet arrangement entre géopolitique et justice sociale est déjà présente dans les esprits, souvent à l’état latent, souvent sous une forme purement déclarative, tournée vers un avenir un peu abstrait. Ce lien est désormais absolument immédiat. La guerre contribue à redessiner l’espace des possibilités politiques. Mais il ne s’agit pas d’un mécanisme aveugle et impersonnel : l’écologie de guerre est pour l’instant un ensemble disparate de mesures et d’ambitions de circonstances, sa consolidation en tant que colonne vertébrale de l’Europe des années Vingt dépend entièrement de notre capacité à la traduire en une politique sociale. Et cela surtout dans la mesure où, avec ce dispositif, il s’agit non seulement de faire baisser notre consommation brute d’énergies fossiles, mais aussi de créer dans la société européenne une mobilisation collective et une communauté d’intérêts autour des principes de l’écologie. Car derrière l’écologie de guerre, le patriotisme écologique se profile.

L’écologie de guerre est pour l’instant un ensemble disparate de mesures et d’ambitions de circonstances, sa consolidation en tant que colonne vertébrale de l’Europe des années Vingt dépend entièrement de notre capacité à la traduire en une politique sociale.

Pierre Charbonnier

Il est évidemment trop tôt pour se prononcer de façon péremptoire sur les conséquences de cette conjoncture historique. Mais on ne saurait trop insister sur l’importance des mouvements politiques qui s’agrègent autour de l’écologie de guerre. Car avec encore un peu plus de recul, il apparaît nettement que la réussite de cette stratégie va de pair avec la lutte contre la menace interne que constitue le régime de Poutine pour l’Europe. Ce dernier est en effet le champion international d’une idéologie décliniste, nationaliste, militariste, qui se désintéresse totalement du problème climatique, et qui n’attend qu’un échec de la réinvention de l’Europe pour en dévorer les restes. Autrement dit, de l’invention d’un modèle de développement, de coopération, et de construction civique qui intègre l’impératif planétaire au jeu des rivalités géopolitiques dépend la capacité de l’Europe à ne pas tomber entièrement sous l’influence du modèle totalitaire de Poutine15.

Sources
  1. Nicholas Mulder, The Economic Weapon. The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War, Yale University Press, 2022, 448p.
  2. Samuel Moyn, Humane : How the United States Abandoned Peace and Reinvented War, Farrar, Straus and Giroux, 2021, 416p.
  3. J’emprunte l’expression à Thierry Salomon, ingénieur spécialiste des politiques énergétiques.
  4. François Hollande, « Pour arrêter Vladimir Poutine, arrêtons de lui acheter du gaz », Le Monde, 7 mars 2022
  5. https://twitter.com/ZiaWeise/status/1497896784378671106?s=20&t=jY4vkyPVd6DauvL80umITA
  6. IEA, A 10-Point Plan to Reduce the European Union’s Reliance on Russian Natural Gas, Mars 2022
  7. Olivier Milman, ‘This is a fossil fuel war’ : Ukraine’s top climate scientist speaks out, The Guardian, 9 mars 2022
  8. Voir par exemple : https://twitter.com/createstreets/status/1500012971317157889?s=20&t=jY4vkyPVd6DauvL80umITA
  9. Jeff Sommer, Russia’s War Prompts a Pitch for ‘Socially Responsible’ Military Stocks, The New York Times, 4 mars 2022
  10. Kenneth Rogoff, Is the Peace Dividend Over ?, Project Syndicate, 2 mars 2022
  11. Voir par exemple : https://twitter.com/no_face/status/1497023409926156292?s=20&t=jY4vkyPVd6DauvL80umITA
  12. Voir Timothy Mitchell, Carbon Democracy, et plus récemment Helen Thompson, Disorder. Pour une discussion sur les évolutions récentes de l’équation entre énergie et pouvoir, voir également notre article sur « Le tournant réaliste de l’écologie politique » paru dans ces colonnes.
  13. Miller Center, April 18, 1977 : Address to the Nation on Energy
  14. Dominik A. Leusder, Strangling Russia’s Economy Won’t End Putin’s War — But Could Be Disastrous for Civilians, Jacobin Mag, 2 mars 2022
  15. Mes remerciements vont à Magali Reghezza et Stefan Aykut, dont la relecture critique a été très bénéfique au texte.