Comment Poutine veut effacer l’Ukraine

D'abord la carte, ensuite le territoire. Avant d'envahir l'Ukraine, Poutine a voulu la raser des esprits. Nous commentons ligne à ligne les points saillants de son discours fleuve de lundi soir, dans sa première traduction en français.

Auteur
Milàn Czerny
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© AP Photo/Denis Kaminev

Lundi 21 février, quelques heures après avoir mis en scène une réunion exceptionnelle du Conseil national de sécurité de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine s’est adressé pendant plus d’une heure à la Nation après plusieurs mois de mobilisation militaire russe aux frontières de l’Ukraine et de rencontres diplomatiques entre dirigeants occidentaux et russes.

Dans ce discours, Vladimir Poutine annonce la reconnaissance de l’indépendance des Républiques séparatistes du Donbass. Pour justifier cette décision, le Président russe revient en détail sur sa vision des relations entre la Russie et l’Ukraine dans une perspective historique. Devant la longueur d’un discours souvent redondant, il a fallu sélectionner les passages les plus significatifs. Les extraits choisis apportent un éclairage sur la vision géopolitique du Président russe, qui trouve ses racines dans un ensemble de griefs historiques qui remontent à la Révolution de 1917. Les références sont nombreuses, parfois obscures, toujours orientées dans le même sens : démontrer l’absurdité historique que représenterait une nation ukrainienne indépendante et dénoncer l’agression occidentale dont seraient victimes la Russie et les peuples russophones de son voisinage immédiat.

Cette traduction commentée doit permettre de mieux saisir la politique historique qui a été mobilisée par Vladimir Poutine lundi soir.

Chers citoyens russes ! Chers amis !

Mon discours concerne les événements en Ukraine et la raison pour laquelle ils sont si importants pour nous, pour la Russie. Évidemment, mon discours s’adresse également à nos compatriotes en Ukraine.

Le terme de « compatriote » dans la politique étrangère russe a été popularisé par Boris Eltsine en 1992. Il désigne les individus vivant en dehors de la Russie mais qui ressentent un lien historique, culturel et linguistique avec le « monde russe ». Le concept est graduellement devenu une justification pour des actions militaires afin de protéger ces “compatriotes”. Cela a été particulièrement le cas en 2013 et 2014 après la révolution de Maïdan. Vladimir Poutine a en effet déclaré à ce moment «  qu’avec l’Ukraine, nos partenaires occidentaux ont franchi une ligne rouge, … Après tout, ils savaient très bien que des millions de Russes vivent en Ukraine et en Crimée. L’annexion de la Crimée a été justifiée en référence au besoin de défense des compatriotes russes face à la “junte ukrainienne”. » L’emploi de ce terme en introduction du discours donne le ton pour les annonces qui vont suivre.

Le sujet est très sérieux et se doit d’être discuté en détail.

La situation dans le Donbass a atteint un point critique. Je vous parle aujourd’hui directement non seulement pour vous expliquer ce qui se passe mais aussi pour vous informer des décisions prises ainsi que des potentielles futures mesures.

Je voudrais insister sur le fait que l’Ukraine n’est pas seulement un pays voisin. C’est une part inaliénable de notre histoire, de notre culture et de notre espace spirituel. Ce sont nos camarades les plus chers – non seulement des collègues, amis et individus avec qui nous avons servi par le passé, mais aussi des proches, unis par des liens du sang, par des liens familiaux.

Vladimir Poutine a publié un long article concernant «  l’unité historique entre les Russes et les Ukrainiens » en Juillet 2021. Cet article se termine par la mention des « liens du sang qui unissent des millions de nos familles […] nous sommes un peuple ». Cet argument vise à justifier la «  réunification » entre l’Ukraine et la Russie qui seraient habitées par un seul et même peuple. 

Depuis des temps immémoriaux, la population vivant au sud-est de ce qui est historiquement considéré comme des terres russes se sont appelés Russes et Orthodoxes. Cela était le cas avant le XVIIe siècle, lorsqu’une portion de ce territoire a rejoint l’État russe et par la suite…

Il s’agit d’une référence à la Rus’ de Kiev, ayant pour capitale Kiev à partir de la fin du IXe siècle. La Russie revendique la Rus’ de Kiev comme son berceau historique.

L’Empire russe est fondé en 1721 par Pierre le Grand. Il comprend l’intégralité du territoire de l’Ukraine et de la Biélorussie actuelles à partir de Catherine II.

Il est nécessaire de dire quelques mots d’histoire afin de comprendre ce qui se passe aujourd’hui, et de comprendre les motifs derrière l’action de la Russie ainsi que nos objectifs.

Alors, je vais commencer par le fait que l’Ukraine moderne a été entièrement créée par la Russie, ou pour être plus précis par la Russie bolchévique, communiste. Ce processus a débuté juste après la révolution de 1917. Lénine et ses camarades ont fait cela d’une manière très douloureuse pour la Russie, en séparant, en arrachant des terres qui sont historiquement russes. Personne n’a demandé l’avis des millions de gens qui y habitaient.

Comme dans son article paru en Juillet, Poutine estime que l’Ukraine est une nation artificielle. Il condamne la décision prise par les bolchéviques d’avoir séparé l’empire russe en républiques nationales au sein d’une fédération. Lénine dénonçait l’empire russe comme «  une prison des nations », et souhaitait voir en l’URSS  une association libre de différentes nationalités sur le fondement d’une égalité totale de droits libéré du joug tsariste . Sur la position de Lénine vis-à-vis du nationalisme ukrainien, voir ici.

Ensuite, avant et après la Grande Guerre Patriotique, Staline a incorporé dans l’URSS et transféré à l’Ukraine des terres qui appartenaient auparavant à la Pologne, à la Roumanie et à la Hongrie. Au cours de ce processus, il donna comme compensation à la Pologne des parts de terres appartenant traditionnellement à l’Allemagne. En 1954, Khrouchtchev retira la Crimée à la Russie pour une raison quelconque et la donna également à l’Ukraine. Voilà essentiellement comment le territoire de l’Ukraine moderne a été créé.

La Crimée fut «  donnée » à la République socialiste soviétique d’Ukraine à l’occasion des 300 ans du Traité de Pereïaslav par lequel les cosaques d’Ukraine avaient proclamé leur allégeance à Moscou.

En ce qui concerne la destinée historique de la Russie et de ses peuples, le principe de développement étatique adopté par Lénine, n’était pas seulement une erreur, mais plus que cela comme c’est devenu évident après la dissolution de l’URSS en 1991. […]

Poutine condamne la décision prise par Lénine de donner le droit à l’autodétermination aux républiques. Elle constitue pour Poutine une «  bombe atomique sous l’immeuble qui s’appelle Russie, et qui a explosé ensuite  », entraînant la fin de l’URSS. Au contraire, Staline ne souhaitait pas donner aux Républiques le droit de quitter l’Union soviétique.

Je ne cherche pas à rejeter la faute sur qui que ce soit. La situation dans le pays à cette époque, avant et après la Guerre Civile, était très compliquée ; elle était critique. La seule chose que je souhaite dire aujourd’hui c’est d’expliquer ce qui s’est produit. Les faits historiques. Comme je l’ai déjà indiqué, la République Soviétique d’Ukraine est le résultat de la politique bolchévique et peut être nommée véritablement « l’Ukraine de Vladimir Lénine ». Il en a été le créateur et l’architecte. Tout cela est vérifiable dans les archives, y compris les instructions de Lénine concernant le Donbass, qui a été poussé véritablement dans l’Ukraine. Et aujourd’hui, leurs « descendants reconnaissants » ont abattu les monuments en l’honneur de Lénine en Ukraine. Ils appellent cela la décommunisation.

Vladimir Poutine mentionne pour la seconde fois uniquement le Donbass, censé être au cœur de sa prise de parole. La région est identifiée comme étant artificiellement rattachée à l’Ukraine.

Vous voulez la décommunisation ? Très bien, cela nous convient. Mais pourquoi s’arrêter à mi-chemin ? Nous sommes prêts à vous montrer ce qu’une décommunisation véritable signifierait pour l’Ukraine.

«  декоммунизацию » en russe est un terme utilisé pour se référer au processus de démantèlement de l’héritage soviétique dans ses aspects culturels, sociaux, institutionnels… Étant donné que le Président russe estime que l’Ukraine est une création artificielle datant de la période communiste, cette phrase sonne comme étant particulièrement menaçante pour Kiev.

[…]

Lors du plénum [CM6] du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique sur les nationalités en septembre 1989, un document fatal a été approuvé : la soi-disant politique ethnique du Parti dans un contexte contemporain. Ce document incluait les principes suivants, je cite : « les républiques de l’URSS doivent posséder tous les droits appropriés à leur statut en tant qu’ États socialistes souverains ».

Cette réunion visait à fixer les nouvelles relations entre les républiques au sein de l’URSS.

Point suivant : « Les organes représentatifs suprêmes du pouvoir des républiques de l’URSS peuvent contester et suspendre l’application des résolutions et des directives du gouvernement de l’URSS sur leur territoire. Et enfin : «  Chaque république de l’URSS aura sa propre citoyenneté, qui s’appliquera à tous ses résidents. » Ce à quoi mèneraient ces formules et ces décisions n’était-il pas clair  ?

Vladimir Poutine dénonce ainsi non pas seulement l’action de Lénine mais également celle des décideurs soviétiques à la fin de l’URSS. Gorbatchev est visé en particulier pour sa politique d’ouverture.

Malgré toutes ces injustices, mensonges, et véritable pillage de la Russie, c’est notre peuple qui a dû accepter la nouvelle réalité géopolitique qui s’est mise en place après la dissolution de l’URSS en reconnaissant les nouveaux États indépendants. Non seulement la Russie a reconnu ces États mais elle a aidé ses partenaires de la Communauté des États indépendants (CEI) alors qu’elle était elle-même dans une situation difficile. Cela concerne aussi nos collègues ukrainiens, qui se sont tournés vers nous pour un soutien financier à maintes reprises dès lors qu’ils ont déclaré leur indépendance. Notre pays a apporté ce soutien tout en respectant la dignité et la souveraineté ukrainiennes.

Organisation formée après la fin de l’URSS et composée de 12 des 15 anciennes républiques soviétiques avant que l’Ukraine, la Géorgie et le Turkménistan la quittent. Les états baltes n’ont jamais fait partie de la CEI.

Selon des estimations d’experts, et cela peut se confirmer par un simple calcul du prix des énergies, les prêts subventionnés que la Russie a apportés à l’Ukraine en plus des accords économiques et commerciaux préférentiels, ont apporté un bénéfice de 250$ milliards au budget ukrainien entre 1991 et 2013.

Sur cette période, les gouvernements ukraineins successifs ont adopté une position largement en faveur de Moscou (excepté entre 2005 et 2010 lors du mandat de Viktor Yushchenko, arrivé au pouvoir après la Révolution Orange de 2004). Le «  soutien » financier de Moscou a été largement utilisé comme un levier par Moscou afin d’avancer ces intérêts.

[…]

Dans le même temps, il est frappant de constater comment les autorités ukrainiennes ont toujours préféré  négocier  avec la Russie en s’assurant qu’ils pourraient bénéficier de tous leurs droits et privilèges tout en étant libres de quelques obligations que ce soit. Les décideurs à Kiev ont remplacé un partenariat par une attitude parasite, agissant dans certains cas de manière extrêmement brutale. Il suffit de regarder le chantage constant sur le transit de l’énergie et le fait qu’ils ont littéralement volé du gaz.

La question énergétique constitue un point de tension entre la Russie et l’Ukraine. Dès 2006, la Russie a coupé l’approvisionnement en gaz à la suite d’un contentieux entre la compagnie gazière Naftogaz et le géant russe Gazprom.  La compagnie ukrainienne a été accusée par la Russie de détourner du gaz destiné aux pays européens pour des besoins domestiques. En 2009, la Russie a tenté également d’exploiter les divisions politiques au sein de l’Ukraine et la faiblesse économique dans le contexte de la crise de 2008 afin d’augmenter le prix du gaz. Cela a amené à une coupure de gaz pendant deux semaines, qui a notamment touché l’Europe du Sud-Est, avant qu’un accord défavorable à l’Ukraine ne soit trouvé. L’Ukraine a alors accepté d’acheter bien plus de gaz dont elle avait besoin.

Je peux ajouter que Kiev a tenté d’utiliser le dialogue avec la Russie comme monnaie d’échange dans ses relations avec l’Occident, utilisant la menace d’un rapprochement avec la Russie pour faire chanter l’Occident afin de s’assurer des bénéfices en affirmant que dans le cas contraire la Russie aurait une plus grand influence en Ukraine.

Dans le même temps, les autorités ukrainiennes – je souhaite insister sur ce point – ont commencé à bâtir leur nation sur la négation de tout ce qui nous unit, tentant de changer la mentalité et la mémoire historique de millions de gens, de générations entières vivant en Ukraine. Ce n’est pas une surprise que la société ukrainienne a fait face à la montée de l’extrême droite nationaliste, qui s’est rapidement développé en une russophobie agressive et en néonazisme.

Afin de délégitimer les manifestations de Maidan en 2014, le pouvoir russe a mis l’accent sur la participation – réelle – de groupes néo-nazis lors des manifestations et des combats dans le Donbass. Toutefois, l’ampleur du phénomène a été largement exagéré par le Kremlin et les médias étatiques russes afin de créer l’image d’une Russie combattant à nouveau le nazisme, comme durant la Seconde Guerre mondiale.

Cela a abouti à la participation de nationalistes ukrainiens et de néonazis aux groupes terroristes du Caucase du Nord et aux revendications territoriales de plus en plus fortes sur la Russie.

Vladimir Poutine fait ici un amalgame de deux «  guerres » qu’il présente comme des charnières de son exercice du pouvoir : la guerre contre le terrorisme islamique dans le Caucase et celle contre le «  néonazisme » en Ukraine.

Des forces externes ont joué un rôle dans ce processus en utilisant un réseau ramifié d’ONG et de services spéciaux afin de cultiver leurs clients en Ukraine et d’amener leurs représentants à des positions d’autorités.

Pour Vladimir Poutine, les «  révolutions de couleurs » qui ont eu lieu en Ukraine ainsi qu’en Géorgie ou encore au Kirghizistan ont été le résultat de l’action des pays occidentaux qui ont poussé à des changements de régimes par le biais d’ONG afin d’amener aux pouvoirs des leaders adoptant une position défavorable à la Russie.

Les nationalistes radicaux ont pris avantage de la colère populaire légitime et de Maidan, afin d’effectuer un coup d’État en 2014. Ils recevaient un soutien direct de puissances étrangères. Selon des rapports, l’Ambassade Américaine a apporté 1 million de dollars par jour pour soutenir le soi-disant camp de la protestation sur la place de l’Indépendance à Kiev.

L’actuel gouvernement en place à Kiev n’est pas reconnu comme étant légitime par la Russie car il est arrivé au pouvoir après des manifestations.

Maïdan n’a pas rapproché l’Ukraine de la démocratie et du progrès. Après avoir accompli un coup d’État, les nationalistes et les forces politiques qui les soutenaient ont conduit l’Ukraine dans une impasse, et plongé le pays dans l’abîme de la guerre civile. Huit ans plus tard, le pays est divisé. L’Ukraine est aux prises avec une crise socio-économique aiguë.

Selon la Russie, étant donné que les forces ukrainiennes font face à des séparatistes, le conflit ne concerne pas la Russie mais constitue une guerre civile. En réalité, les troupes séparatistes ont été largement soutenues par la Russie. Des membres de l’armée russe ont participé aux combats dès 2014, tout comme des mercenaires de Wagner. L’Ukraine insiste ainsi sur le fait que la guerre qu’elle mène implique la Russie. Cette différence dans la définition du conflit représente un point majeur de désaccord qui n’a pas permis d’aboutir à un accord de paix puisque, la Russie utilisant cet argument pour pousser Kiev à discuter directement et uniquement avec les séparatistes.

En vertu des lois sur l’éducation qui établissent la langue ukrainienne comme langue d’État, la langue russe n’a pas sa place dans les écoles ou les espaces publics, même dans les magasins.

Après 2014, une série de lois a été prise par l’Ukraine afin de réduire la place de la langue russe. Les écoles qui enseignaient en russe ont dû passer à l’ukrainien et les clients des magasins ou des restaurants doivent être accueillis et servis en ukrainien à moins qu’ils ne demandent spécifiquement de passer au russe. Ces mesures ont été dénoncées par la Russie comme une discrimination envers la population russophone en Ukraine. Après l’adoption de ces lois, le ministère des Affaires étrangères russe a déclaré que Kiev instillait une «  atmosphère de ressentiment et de peur » et détruisait «  l’espace multiculturel unique » du pays.

Kiev continue de se préparer à la destruction de l’Église orthodoxe ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou. Ce n’est pas un jugement émotionnel ; on en trouve la preuve dans des décisions et des documents concrets. Les autorités ukrainiennes ont cyniquement fait de la tragédie du schisme un instrument de politique d’État. Les autorités actuelles ne réagissent pas aux appels du peuple ukrainien à abolir les lois qui portent atteinte aux droits des croyants. De plus, de nouveaux projets de loi dirigés contre le clergé et des millions de paroissiens de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou ont été enregistrés à la Verkhovna Rada.

Le Président russe fait ici référence à l’indépendance de l’Église orthodoxe ukrainienne décidée en 1992 – le «  schisme » qu’il évoque, qui fut reconnue par le Patriarche de Constantinople en 2019, mettant fin à plus de trois cent ans de de soumission de l’Église orthodoxe ukrainienne au patriarcat de Moscou. Depuis la reconnaissance par Constantinople, des paroisses en Ukraine se sont détournées de Moscou pour prêter allégeance à l’Église ukrainienne. Pour une enquête au long cours du rapport de Poutine à l’Ukraine, on pourra lire la perspective de Bruno Tertrais parue dans ces colonnes.

Comme nous le savons, l’Ukraine souhaite créer ses propres armes nucléaires, et elle ne dit pas ça simplement pour frimer. L’Ukraine dispose de la technologie nucléaire développée lors de la période soviétique et des véhicules nécessaires pour l’envoi de telles armes, y compris d’avions, ainsi que des missiles de précision tactiques soviétiques Tochka-U disposant d’une portée de plus de 100 kilomètres. Mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne fassent plus. Ils disposent des fondements nécessaires pour cela depuis la période soviétique.

L’Ukraine a démantelé l’arsenal nucléaire datant de la période soviétique après son indépendance en échange des garanties de sécurité inscrites dans le Mémorandum de Budapest en 1994, qui réunissait la Russie, les États-Unis et la Russie. L’Ukraine avait peu de marge de manœuvre à l’époque pour conserver la part de l’arsenal nucléaire soviétique qui était resté sur son territoire. Il est aujourd’hui très difficile de penser que l’Ukraine ait les moyens de se doter à nouveau de l’arme nucléaire.

Au cours des dernières années, des contingents militaires des pays de l’OTAN ont été presque constamment présents sur le territoire ukrainien sous prétexte d’exercices. Le système ukrainien de contrôle des troupes a déjà été intégré à l’OTAN. Cela signifie que le quartier général de l’OTAN peut donner des ordres directs aux forces armées ukrainiennes, même à leurs unités et escouades distinctes. […] L’Ukraine abrite des missions d’entraînement de l’OTAN qui sont, en fait, des bases militaires étrangères. Ils ont juste appelé une base une mission et voilà tout.

Finalement, pour la première fois de ce discours, Vladimir Poutine mentionne l’OTAN et son soutien à l’Ukraine. L’expansion de l’Alliance est dénoncée comme une menace pour la Russie et à la source du conflit avec l’Ukraine par le Kremlin. On pourrait s’étonner que la première mention de l’OTAN apparaisse si tard dans ce discours : cela suggère que la source des tensions est l’existence même de la nation ukrainienne, davantage que l’organisation occidentale.

[Les Occidentaux] ont émis de nombreuses assurances verbales, qui se sont toutes avérées être des phrases creuses. Plus tard, ils ont commencé à nous assurer que l’adhésion à l’OTAN des pays d’Europe centrale et orientale ne ferait qu’améliorer les relations avec Moscou, soulager ces pays des peurs ancrées dans leur héritage historique amer, et même créer une ceinture de pays amis envers la Russie.

Poutine se réfère ici aux promesses faites par les États-Unis concernant l’expansion de l’OTAN. Ce point historique est sujet à débat. Voir par exemple l’analyse de Sergueï Radchenko dans les colonnes du Grand Continent.

En décembre dernier, nous avons remis à nos partenaires occidentaux un projet de traité entre la Fédération de Russie et les États-Unis d’Amérique sur les garanties de sécurité, ainsi qu’un projet d’accord sur des mesures visant à assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’OTAN. Les États-Unis et l’OTAN ont répondu par des déclarations vagues. Il y avait bien des « grains de rationalité » dans ces déclarations, mais ils concernaient des questions d’importance secondaire et tout cela ressemblait à une tentative de faire traîner la question et d’égarer la discussion. Nous y avons répondu en conséquence et avons indiqué que nous étions prêts à suivre la voie des négociations à condition que toutes les questions soient considérées comme faisant partie d’un ensemble comprenant les propositions centrales pour la Russie, constituées de trois points. Premièrement, empêcher une nouvelle expansion de l’OTAN. Deuxièmement, faire en sorte que l’Alliance s’abstienne de déployer des systèmes d’armes d’assaut aux frontières russes. Et enfin, ramener la capacité et l’infrastructure militaires du bloc en Europe là où elles étaient en 1997, lorsque l’Acte fondateur OTAN-Russie a été signé. Ces propositions de principe que nous avons faites ont été ignorées.

Cela signifierait que l’OTAN devrait cesser tout soutien militaire à des États membres de l’Union depuis 2004, qui ont également signé le pacte atlantique :  la Pologne, la Hongrie et la République tchèque ont déposé leur demande d’adhésion en décembre 1997 ; l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ont intégré l’Alliance seulement en mars 2007. C’est sans aucun doute l’une des exigences les plus menaçantes pour l’Union européenne dans sa forme actuelle.

Je voudrais être clair et direct : dans les circonstances actuelles, alors que nos propositions pour un dialogue égal sur des questions fondamentales sont en fait restées sans réponse de la part des États-Unis et de l’OTAN, alors que le niveau des menaces contre notre pays a considérablement augmenté, la Russie a tout droit de répondre pour assurer sa sécurité. C’est exactement ce que nous allons faire.

Concernant la situation dans le Donbass, nous voyant que l’élite dirigeante à Kiev n’a jamais cessé d’indiquer publiquement et de façon claire sa réticence à se conformer aux accords de Minsk pour régler le conflit. Elle n’est pas intéressée par un règlement pacifique. Au contraire, elle tente d’orchestrer une guerre-éclair dans le Donbass comme ce fut le cas en 2014 et 2015. Nous savons tous comment ces stratagèmes téméraires se sont terminés.

Pour en savoir davantage sur ces accords rendus caduques par la reconnaissance des républiques séparatistes par la Russie, on pourra lire par exemple la perspective de Shahin Vallée.

Pas un seul jour ne se passe sans que les communautés du Donbass ne subissent des bombardements. Le massacre de civils, le blocus, la maltraitance des personnes, y compris des enfants, des femmes et des personnes âgées, se poursuivent sans relâche. Comme nous le disons, il n’y a pas de fin en vue à cela. Pendant ce temps, le monde dit civilisé, dont nos collègues occidentaux se sont proclamés les seuls représentants, préfère ne pas voir cela, comme si cette horreur et ce génocide, auxquels sont confrontés près de 4 millions de personnes, n’existaient pas. Mais ils existent. Tout cela uniquement parce que des personnes n’étaient pas d’accord avec le coup d’État soutenu par l’Occident en Ukraine en 2014 et qu’ils se sont opposées à la transition vers l’homme de Neandertal, le nationalisme agressif et le néonazisme qui ont été élevés en Ukraine au rang de politique nationale. Ils se battent pour leur droit élémentaire de vivre sur leur propre terre, de parler leur propre langue et de préserver leur culture et leurs traditions.

La Russie accuse l’Ukraine de commettre un «  génocide » envers les populations du Donbass en raison de leur identité russe. Le prétendu «  génocide  » offre un casus belli idéal à Moscou et reflète une conviction profonde de Vladimir Poutine : dans un monde dominé par l’Occident, le Kremlin se devrait d’être le protecteur des populations russes sur l’ensemble des territoires des anciennes républiques soviétiques. Le terme de génocide a été utilisé à plusieurs reprises en Russie comme symbole du nazisme et du mal absolu. Lors de la période d’instabilité économique des années 1990, des écrivains nationalistes comme Sergei Glaziev sont devenus populaires en désignant les politiques occidentales libérales comme un «  génocide économique » contre la race russe. Cet écrivain est devenu un conseiller de Poutine sur les questions régionales en 2012.

Combien de temps cette tragédie peut-elle durer ? Combien de temps encore peut-on supporter cela ?

À cet égard, j’estime nécessaire de prendre une décision qui aurait dû entrer en vigueur depuis longtemps et de reconnaître immédiatement l’indépendance et la souveraineté de la République populaire de Donetsk et de la République populaire de Lougansk. Je voudrais demander à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie de soutenir cette décision et de ratifier ensuite le Traité d’amitié et d’assistance mutuelle avec les deux républiques.

Cette décision permet de légitimer l’envoi à titre officiel de troupes dans le Donbass en soutien aux forces séparatistes. Quelles seront les implications de cette reconnaissance ? Cela dépend de la forme qu’elle prendra, car les possibilités sont multiples. Vladimir Poutine peut choisir de reconnaître l’indépendance des républiques, de décider de leur annexion à la Fédération de Russie – comme proposé par Sergueï Narychkine, directeur du Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie, pendant l’une des scènes les plus ubuesques du Conseil de Sécurité du 21 février – voire d’engager une action militaire pour reconnaître toutes les régions de Donetsk et Louhansk. Cette dernière option suggérée par le ministre russe de l’intérieur Kolokoltsev consisterait en l’annexion de territoires toujours sous contrôle ukrainien tel que le port de Marioupol. Dans tous les cas, ces trois scénarios mettraient fin au processus de paix et aux accords de Minsk. Plus tôt ce lundi, les leaders des républiques séparatistes ont appelé la Russie à leur apporter une aide militaire et financière. Bien évidemment, ces différents scénarios ne sont pas mutuellement exclusifs. La Russie pourrait ainsi reconnaître leur indépendance avant de répondre militairement à l’appel des séparatistes.

La demande de cessation des hostilités met en place le mécanisme nécessaire pour répondre militairement à l’Ukraine. Si des accusations de rupture du cessez-le-feu sont à nouveau portées contre l’armée ukrainienne alors que les troupes russes se trouvent dans le Donbass, le Président russe pourra ajouter un nouveau casus belli pour justifier une offensive.

Ces deux documents seront préparés et signés prochainement. Nous voulons que ceux qui ont pris et continuent de détenir le pouvoir à Kiev cessent immédiatement les hostilités. Sinon, la responsabilité de la poursuite éventuelle de l’effusion de sang reposera entièrement sur la conscience du régime au pouvoir en Ukraine. Alors que j’annonce les décisions prises aujourd’hui, je reste confiant dans le soutien des citoyens russes et des forces patriotiques du pays.

Merci.

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