Beyrouth. En 2018, les États-Unis reconnaissaient Jérusalem comme capitale d’Israël et y implantaient leur nouvelle ambassade1. Pour l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, cette violation du droit international disqualifiait les Etats-Unis du rôle de médiateur qui leur échoit dans le cadre du Quartet pour le Moyen-Orient2. Cela n’a pas empêché Donald Trump et son gendre Jared Kushner de poursuivre la préparation de leur plan de paix pour le Proche-Orient. Avec ou sans l’accord des parties intéressées3, la présidence américaine est décidée à résoudre le conflit israélo-palestinien. C’est ainsi qu’une conférence visant à attirer de futurs investisseurs sur les territoires palestiniens occupés doit se tenir en juin à Manama, et ce en dépit de toutes les critiques suscitées par cette démarche4. À Washington, on veut croire que le “deal du siècle” est une affaire entendue.

Les reports incessants de la présentation de ce plan auront donné lieu à toutes les spéculations. Pour l’heure, l’hypothèse la plus probable semble être celle d’une solution à deux quasi-États : les États-Unis proposeraient ainsi la coexistence d’un État israélien et d’une entité quasi-étatique formée d’une part indéterminée des territoires palestiniens occupés. Surtout, le plan exclurait le droit au retour des réfugiés de la « nakba »5. Ce dernier point inquiète fortement le Liban qui, à l’instar de la Jordanie et de la Syrie, accueille sur son sol de nombreux camps officiellement dédiés aux réfugiés palestiniens. De plus, le pays est devenu le premier État d’accueil des syriens et réfugiés palestiniens de Syrie ayant fuit la guerre civile voisine6. Ce nouveau afflux a exacerbé les tensions relatives à l’implantation définitive des réfugiés palestiniens du Liban, laquelle est perçue comme incompatible avec le fragile équilibre social d’un État où le rattachement confessionnel est le premier marqueur d’identification. De fait, l’intégration de centaines de milliers de réfugiés musulmans sunnites mettrait en péril la structure politique du Liban qui, depuis l’indépendance, est basée sur une répartition du pouvoir corrélé à l’appartenance religieuse7. Par ailleurs, le  budget d’austérité promis aux donateurs et bailleurs de la conférence CEDRE8 s’accommoderait mal de l’intégration d’une population pauvre, dont une partie manifestera sans doute violemment son opposition à un tawtin imposé par l’Amérique9. Aux préoccupations sociales et économiques s’ajoute donc une problématique sécuritaire, qu’aucune aide financière éventuelle ne saurait suffisamment compenser. In fine, sur place, refuser l’implantation définitive des palestiniens au Liban est vécu a minima comme un enjeu de survie identitaire10.

Historiquement, les autorités libanaises ont toujours souligné la vocation provisoire des camps de réfugiés de Palestine. Ainsi, les responsables politiques n’ont de cesse d’invoquer  le « risque » de l’implantation définitive des palestiniens pour limiter la transmission de la nationalité aux hypothèses du mariage à un homme libanais où de la naissance d’un père libanais[noteYOUNES Ilham, Le statut des réfugiés palestiniens, Les Clés du Moyen-Orient, 21 février 2014.[/note]. Plus pratiquement, l’État libanais n’assure pas le raccordement des camps palestiniens aux services publics tels que l’électricité, qui fonctionne essentiellement via des raccordements clandestins jusqu’à présents couverts par la corruption11. D’autre part, en dépit de l’assouplissement des exclusions professionnelles opéré en 2010, les professions libérales restent inaccessibles aux réfugiés12, dont le taux de chômage continue de grimper13. Enfin, l’État s’implique peu voire pas dans la sécurité des camps qu’il a de facto délégué aux milices armées de l’OLP14.

Dans les faits, cela contribue essentiellement à la multiplication des affrontements mortels entre partisans du Hamas et soutiens du Fatah, ainsi que les représailles de fanatiques religieux à l’égard de diverses catégories de réfugiés. Si l’armée libanaise a récemment pénétré le camp de réfugié de Miyé w Miyé éprouvé par des mois de conflits mortels, il s’agit de la première occurrence prolongée depuis plus de soixante ans15. Cette démonstration d’autorité est à mettre en relation avec une conjonction de facteurs affectant l’autorité du gouvernement Hariri III : outre le fait que sa capacité à exercer la souveraineté sur le sol libanais est attentivement scrutée par les membres de la conférence CEDRE, il doit réagir aux propos du secrétaire d’État américain Mike Pompeo impliquant que l’Iran aurait les mains libres au Liban du fait de la participation de Hezbollah à la vie politique nationale16 — et ce au moment où le soutien du même Mike Pompeo est sollicité sur la question du retour des réfugiés syriens17. S’ajoute le fait que le Liban négocie la sécurisation de l’exploitation de gisements gaziers offshore dans une zone en partie revendiquée par Israël, et ce en recourant à la médiation des États-Unis18. En termes sécuritaires ou diplomatiques, les débordements liés à la situation des camps de réfugiés palestiniens sont donc particulièrement malvenus.

À cet égard, une grande part de responsabilité revient à la communauté internationale en général et à certains de ses acteurs en particulier. En effet, l’insécurité et la précarité des camps de réfugiés palestiniens s’explique en partie par le caractère sui generis du statut de “réfugié de Palestine au Proche-Orient”. Celui-ci s’applique aux palestiniens relevant de la zone d’opération de l’UNRWA, agence onusienne mandatée pour subvenir aux besoins primaires des intéressés au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza19. Le système ainsi mis en place leur donne le droit aux services de l’UNRWA, mais leur interdit de bénéficier du statut de réfugié “classique”, c’est-à-dire tel que prévu par la Convention de Genève de 195120. Or l’UNRWA manque dramatiquement de moyens, comme en témoignent les nombreuses manifestations anti-austérité qui se sont déroulées devant son siège en 2016. Cette même année, un jeune palestinien s’était immolé par le feu pour dénoncer les conditions de vie qui lui étaient imposées21. De plus, la situation financière de l’agence s’est encore aggravée depuis que les États-Unis ont décidé de cesser de contribuer à son budget22.

Pourtant, nul État ne semble prêt à remettre en cause cette structure qui, sous couvert de protéger l’espoir du droit au retour, évite à la communauté internationale de prendre ses responsabilités. Ainsi,  l’Union européenne a progressivement durci les conditions dans lesquelles les réfugiés de Palestine pouvaient obtenir l’asile dans ses États membres. En effet, l’obtention du statut de réfugié est normalement possible s’il est démontré qu’elle n’est pas « actuelle », c’est-à-dire effective, ou qu’elle a « cessé pour une raison quelconque, sans que le sort de ces personnes ait été définitivement réglé »23. Or la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) considère que la cessation de cette protection implique que l’intéressé démontre avoir été contraint de quitter la zone d’opération de l’UNRWA pour des raisons indépendantes de sa volonté. Concernant la protection subsidiaire, forme d’asile alternative et temporaire ouvert aux personnes victimes de certaines « atteintes graves », le droit de l’Union prévoit que les États peuvent déclarer irrecevables les demandes de réfugiés palestiniens qui pourraient être accueillis dans un « pays de premier asile », c’est-à-dire, selon la CJUE, tout État relevant de la zone d’opération de l’UNRWA qui reconnaît l’agence et s’engage à respecter le principe de non-refoulement.

Il en résulte que les réfugiés palestiniens n’ont guère de chance d’échapper aux camps qui les abritent dans des conditions rendues toujours plus difficiles par les tensions intercommunautaires et le manque de soutien financier. Dans ce contexte, les libanais sont injustement sommés de choisir entre leur humanité et leur propre intégrité. Nul ne saurait donc s’étonner de l’exacerbation des tensions générées par l’annonce du deal du siècle, qui pourrait sacrifier le Liban au profit du récit historique de la présidence Trump.

GEG | Cartographie pour Le Grand Continent

Perspectives :

  • La conférence de Manama, intitulée « De la paix à la prospérité », devrait se tenir les 25 et 26 juin 2019 sans la présence des Palestiniens, de la Chine et de la Russie. Pour l’heure, la Commission européenne n’a produit aucun communiqué sur ce point.
  • Alors que l’Union est le premier bailleur de fonds de l’UNRWA, la Commission européenne n’a encore jamais mentionné les USA dans ses nombreux communiqués relatifs à la crise financière de l’agence.
Sources
  1. Ambassade américaine en Israël : inauguration officielle à Jérusalem, bain de sang à Gaza, Le Monde, 14 mai 2018.
  2. NASSAR David, La page d’Oslo est terminée, mais impossible à tourner, L’Orient le Jour, 5 janvier 2019.
  3. GORAIEB Issa, “Le mariage du siècle”, L’Orient le Jour, 22 mai 2019.
  4. AFP, Le gendre de Trump à Rabat et Amman pour vanter son plan de paix israélo-palestinien, Journal de Kinshasa, 28 mai 2019.
  5. GENDRON Guillaume, Trump s’attaque au «droit au retour» des réfugiés palestiniens, Libération, 31 août 2018.
  6. Amnesty International, Syrie : la crise des réfugiés en chiffres, 9 octobre 2015.
  7. AMIOT Hervé, Le Liban : géographie d’un Etat multiconfessionnel, Les Clés du Moyen-Orient, 16 octobre 2013 ; GEISSER Vincent, La question des réfugiés syriens au Liban : le réveil des fantômes du passé, Confluences Méditerranée, 2013/4, n° 87.
  8. ABI-AKL Philippe, “Après l’adoption du budget… les décisions de la conférence de Paris seront bientôt palpables”, L’Orient le Jour, 28 mai 2019.
  9. Le tawtin désigne l’installation définitive dans les États d’accueil, par opposition au ta’hil qui désigne l’amélioration des conditions de vie sur place dans l’attente du retour en Palestine.
  10. Geagea : Le plan de paix américain pour le Proche-Orient est mort-né, L’Orient le Jour, 25 mai 2019.
  11. PEYRONNET Chloé, La réforme de l’électricité : un enjeu clé pour la stabilité du Liban, Le Grand Continent, 25 avril 2019.
  12. SALEH Jenny, 66% des réfugiés palestiniens au Liban se trouvent sous le seuil de pauvreté, Econostrum, 20 décembre 2010.
  13. CLERMONT DE TONNERRE Philippine, Les Palestiniens du Liban noyés dans la crise syrienne, Middle East Eye, 17 avril 2017.
  14. Les accords du Caire du 3 novembre 1969, à l’époque secrets, ont autorisé la Révolution palestinienne à opérer depuis le sol libanais ont  confié la sécurité des camps de réfugiés à une milice de combattants. Malgré l’adoption d’une loi d’abrogation en 1987, les libanais s’y réfèrent au présent du fait de ses effets toujours notables.
  15. S. B. L’armée libanaise déployée ‘en profondeur’ dans le camp de Miyé Miyé, L’Orient le Jour, 25 octobre 2018.
  16. Pompeo: le Hezbollah vole le Liban, LibnaNews, 22 mars 2019.
  17. KHALIFEH Paul, Le retour des réfugiés syriens et le sort des chrétiens d’Orient au menu de la visite de Michel Aoun à Moscou, Middle East Eye, 25 mars 2019.
  18. Contentieux frontalier : Satterfield transmet au Liban la réponse d’Israël, L’Orient le Jour, 28 mai 2019.
  19. Voir la carte interactive dédiée sur le site Internet de l’UNRWA.
  20. Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, art. 1er, D.
  21. KHODER Patricia, La contestation contre la politique d’austérité de l’Unrwa gagne en ampleur, L’Orient le Jour, 15 janvier 2016.
  22. HADDAD Emmanuel, La mort lente des réfugiés palestiniens au Liban, Middle East Eye, 27 septembre 2018.
  23. CJUE [GC], 25 juillet 2018, Alheto, aff. C-585/16.