Rome. Après le triomphe de la Ligue aux élections européennes, qui ont fait du parti de Matteo Salvini le premier parti italien avec 34% des voix, la réalité s’est imposée de toutes ses forces : malgré la promesse électorale de Matteo Salvini de « changer l’Europe », l’Italie est de plus en plus isolée à Bruxelles. Et les derniers jours enflammés ont cédé la place à ce qui promet d’être une lutte sans merci entre la Commission et le gouvernement italien.

Le sommet informel du Conseil européen du 28 mai a été une manifestation éclatante de cet isolement : alors que les autres chefs d’État et de gouvernement de l’Union se réunissaient pour entamer des négociations complexes sur la nomination des plus hautes fonctions des institutions européennes, le premier ministre italien, Giuseppe Conte, est arrivé en dernier à Bruxelles et a été le seul dirigeant, avec la démissionaire Theresa May, à ne pas avoir de rencontre bilatérale avec Juncker1. Une marginalisation presque sans précédent à Bruxelles et qui risque d’être lourde de conséquences, laissant l’Italie hors de toutes les tables de négociation qui comptent. À tel point que dans les milieux diplomatiques bruxellois, il est déjà évident que l’Italie aura du mal à obtenir un commissaire de poids (comme le commerce, poste fétiche de Salvini)2. Comme nous l’analysions dans Le Grand Continent à la veille du vote, il s’agit d’un isolement qui risque de s’aggraver au Parlement européen, où les deux partis au pouvoir se trouvent tous deux en marge du gouvernement de coalition en formation et ont peu de chance de trouver de nouveaux alliés3.

Parallèlement, la crise se concentre aussi sur les controverses économiques. Après la pause électorale, la Commission européenne a repris l’initiative en envoyant mercredi 29 janvier une lettre au gouvernement italien pour lui demander des éclaircissements sur le manquement à la réduction de la dette en 2018 et critiquant les prévisions économiques contenues dans la loi de budget. La Commission se réunira le mercredi 5 juin pour discuter d’une éventuelle procédure d’infraction à l’encontre de l’Italie4.

La lettre, et surtout le contexte qui l’accompagne, montre que la stratégie de la Commission européenne consiste à augmenter la pression sur l’économie, en essayant d’amener le gouvernement italien à des décisions plus affirmées. Le risque, cependant, est que cela ne fasse qu’aggraver la situation, en donnant une excuse à Matteo Salvini, qui domine de plus en plus le gouvernement, pour renforcer sa politique. C’est ce que démontrent ses premières déclarations postérieures à la lettre, dans lesquelles il a soulevé les propositions électorales telles que l’impôt uniforme, « même en déficit ». C’est un risque réel et perçu au sein de la Commission même, où des sources consultées par Le Grand Continent signalent que la ligne plus politique et plus agressive a été imposée par le Secrétaire général, Martin Selmayr, mais qu’elle a été mal digérée par une partie substantielle de services, qui auraient préféré désamorcer le conflit.

La plus grande crainte est que Salvini ne soit pas simplement un provocateur, mais qu’il ait en tête un objectif bien précis : l’Italexit. C’est-à-dire amener le désaccord avec l’Union européenne et le risque économique à un niveau qui ne permette plus un maintien de l’Italie dans l’euro. Après tout, comme le rappelle l’économiste Riccardo Puglisi5, cela a toujours été la ligne de conduite de Claudio Borghi et Alberto Bagnai, les deux conseillers économiques de Salvini, désormais députés, et du nouveau eurodéputé Antonio Rinaldi. Et bien que les marchés aient demandé des éclaircissements sur la véritable position de la Ligue après la formation du gouvernement en juin dernier, ces éclaircissements ne sont jamais arrivés « et la Ligue maintient dans son programme le retour au pré-Maastricht », souligne Riccardo Puglisi.

Un signe inquiétant en ce sens a été l’approbation, le 28 mai, d’une motion de la Chambre des députés demandant l’introduction des « miniBOTs », c’est-à-dire des obligations d’État de petite valeur, de 5 à 100 euros6. Si l’initiative était justifiée comme une forme alternative de paiement des dettes de l’administration publique envers des entreprises privées, elle a en réalité été soutenue depuis longtemps par Borghi et Bagnai eux-mêmes en tant que premier pas vers une monnaie alternative qui permettrait une sortie ordonnée de l’euro. « Un mensonge qui ne tient pas compte de la dépréciation immédiate de l’épargne des Italiens en cas de sortie de l’euro », affirme Puglisi.

Le ministère des Finances a immédiatement nié la possibilité d’introduire de tels miniBOTs. Toutefois, le risque demeure que, sans changement de stratégie et dans la tourmente politique ouverte par le vote européen, avec le risque d’un vote anticipé, dans la montée continue du ton, le « jeu de poule » entre la Commission et l’Italie amènera l’un des deux à perdre le contrôle. Et la marginalisation politique de l’Italie devient finalement une réalité économique. Un nouvel été chaud se prépare pour l’Italie.

GEG | Cartographie pour Le Grand Continent

Perspectives :

  • 5 juin : la DG ECFIN de la Commission européenne se réunira pour déterminer si la réponse de l’Italie est satisfaisante ou s’il est nécessaire de mettre en œuvre la procédure d’infraction.
  • 19 juillet : dernière délais pour convoquer de nouvelles élections en Italie et voter en septembre, avant le débat sur la nouvelle loi de finances