Beyrouth. En avril 2018, la France accueillait la conférence économique pour le développement du Liban par les réformes et avec les entreprises (CEDRE). Les débats avaient alors portés sur les modalités du soutien public et privé devant être accordé à un plan d’investissement pour le Liban1. Pour ce dernier, il s’agissait d’obtenir à moindre taux les financements nécessaires à d’importants travaux d’infrastructures, notamment dans le domaine de l’électricité. Du point de vue des investisseurs, la stabilisation matérielle et politique du Liban est une nécessité pour l’exploitation sereine des différents marchés offerts par ce territoire et par ceux dont l’équilibre en dépend2. Les enjeux étaient donc distincts, mais convergents. À l’issue des discussions tenues à Paris, il avait été décidé qu’à condition de mettre en œuvre les mesures identifiées comme nécessaires, l’État libanais bénéficierait d’une aide financière dont la première phase doit mobiliser 10,2 milliards de dollars de prêts et 860 millions de dollars de dons3. Un an plus tard, le Parlement libanais vient d’adopter un plan de réforme voué à mettre fin au système de rationnement de l’électricité4. Ce plan reprend point par point les exigences de rationalisation formulées à l’issue de la conférence CEDRE, lesquelles peuvent être réparties en deux axes : le premier concerne l’augmentation de la capacité de production, le second la réduction du financement public du déficit d’Électricité du Liban (EDL) ­— poste de dépense qui représenterait 40 % de la dette publique5.

L’appel à l’aide internationale reflète l’existence d’une situation critique. En effet, pour qui se rend au pays des cèdres, le problème énergétique s’impose immédiatement. À un degré plus ou moins élevé, chacun y subit le système de rationnement de l’électricité, qui fonctionne un nombre d’heures variable selon les quartiers considérés6. Les plus aisés y pallient en recourant à des générateurs, dont la puissance indique le degré de richesse d’un foyer mieux que la marque de sa voiture principale. Ainsi, toute opération impliquant le fonctionnement de plusieurs appareils électroménagers est précédée de la consultation de l’application mobile indiquant que l’on se trouve en « heure réseau » ou en « heure générateur » : dans le second cas, on attendra que le lave-linge s’éteigne pour activer le chauffage ou la climatisation, tout en se gardant d’allumer le four. En cas de négligence, il faudra s’attendre à devoir remonter le disjoncteur du générateur dont dépendent tantôt un quartier, tantôt un immeuble. Dans l’attente, chacun sera privé d’accès à l’eau courante, que des pompes électriques acheminent dans chaque appartement. Le budget domestique moyen est ainsi lourdement grevé par deux types de factures d’électricité : d’une part celles qui émanent d’EDL, établissement public en charge de l’essentiel de la production d’électricité et de sa distribution, d’autre part celles que réclament les propriétaires des indispensables générateurs7.

Est d’abord en cause la capacité de production d’EDL, dont l’offre devrait augmenter de 75% pour répondre à la demande actuelle8. Vient ensuite le coût de la subvention étatique de l’électricité. En effet, depuis 1994, l’État libanais finance le déficit structurel d’EDL en assurant un prix du KWh 1,9 fois inférieur à son coût de production9. S’agissant du volume de l’offre, la réforme prévoit une augmentation de la capacité de production qui devrait atteindre 192% d’ici à 2030. Cela résulterait du remplacement de deux des centrales électriques obsolètes et d’une diversification du mix énergétique, incluant le recours au gaz de pétrole liquéfié (GPL) ainsi qu’au solaire et à l’éolien. Cela permettrait du même coup d’économiser le coût des barges de production louées à la société turque Karadeniz, auxquelles le Liban a recours pour limiter le rationnement de l’énergie10. Le redressement des comptes publics devrait également passer par une grande campagne de lutte contre la fraude et les impayés. À cet égard, reste à savoir comment le gouvernement entend remédier à l’application différenciée des programmes de lutte contre la fraude. En effet, dans ce domaine comme dans d’autres, les suites de la guerre civile libanaise ont permis le développement d’une corruption endémique qui mine l’effectivité du recouvrement des deniers publics11. Quant au prix du KWh, il devrait être indexé sur celui du marché, ce qui impliquera un ajustement initial qui le multipliera par 24. Le gouvernement assure que la facture des foyers libanais s’en trouvera allégée du fait de la moindre dépendance aux générateurs. Cela sera peut-être vrai pour les personnes qui y recourent ; or dans un contexte où l’adoption de « mesures d’austérité » est présentée comme une fatalité12, les informations manquent sur la manière dont l’État compte venir en aide à ceux et celles qui se contentent d’ores et déjà des heures de fonctionnement du réseau d’électricité public.

En toute hypothèse, EDL ne semble pas destiné à redevenir ce symbole d’un État national solidaire que les mesures amorcées dans les années 50 laissaient présupposer : malmené par la guerre et sclérosé par un immobilisme politique doublée de corruption13, le réseau électrique public se voit certes offrir de nouvelles perspectives — mais ce au prix d’une intégration renforcée à l’économie de marché ouverte et concurrentielle. Pour la population libanaise prise dans son ensemble, le succès de la réforme de l’électricité dépendra donc de la manière dont les mesures de rationalisation financières s’accompagneront d’une prise en compte des besoins des foyers les moins aisés et d’une lutte intensifiée contre la corruption — y compris dans le cadre de l’attribution des marchés publics de travaux générés par la rénovation des centrales14. Une part de responsabilité devrait être assumée par les investisseurs de la conférence CEDRE, qui s’honoreraient à démontrer qu’ils conçoivent la stabilité du Liban en lien avec les conditions de vie des différentes franges de la population.

Perspectives :

  • L’Union Européenne, qui associe partiellement le Liban au marché intérieur (accord d’association de 2006), devrait rapidement commenter les engagements pris dans le sens de la « reprise économique ».
Sources
  1. KHALIFEH Paul, Le Liban, sauvé in extremis de la faillite, mais pas de la crise, Middle East Eye, 9 avril 2018.
  2. FAYAD Élie, Foucher : Cedre est plus qu’une conférence, c’est un processus, L’Orient le Jour, 6 mars 2018.
  3. Conférence économique pour le développement, par les réformes et avec les entreprises, Déclaration conjointe, 6 avril 2018.
  4. Parliament passes law necessary for electricity plan, The Daily Star, 17 avril 2019.
  5. Liban: 40 % de la dette publique liée aux subventions à l’électricité, LibnaNews, 6 avril 2019.
  6. VERDEIL Éric, La crise électrique, in VERDEIL Éric, FAOUR Ghaleb, HAMZÉ Mouin (dir.), Atlas du Liban, Presses de l’IFPO, 2016.
  7. Liban: le gouvernement approuve un plan pour réformer le secteur de l’électricité, Le Monde de l’Énergie, 9 avril 2019.
  8. Liban : le Plan pour rétablir l’électricité 24h sur 24 adopté par le Conseil des Ministres, LibnaNews, 8 avril 2019.
  9. Liban: 40 % de la dette publique liée aux subventions à l’électricité, LibnaNews, 6 avril 2019.
  10. Liban : de nouvelles barges de production pour 7 heures d’électricité supplémentaires, LibnaNews, 8 mai 2017.
  11. VERDEIL Éric, Électricité et territoires : un regard sur la crise libanaise, Revue Tiers-Monde, 2009.
  12. Devant le Parlement, Hariri prépare le terrain à des mesures d’austérité « sans précédent », L’Orient le Jour, 17 avril 2019.
  13. KHAMIS Reem, Analysis: Electricity in Lebanon, understanding the real problem, An-Nahar, 29 août 2018.
  14. K.O., Électricité : on avance au détriment de la transparence, L’Orient le Jour, 18 avril 2019.