Nous avons rencontré Christian Grataloup

Pour son premier entretien, le pôle cartographie du GEG a choisi de rencontrer Christian Grataloup dans son bureau de l’Institut de Géographie, rue Saint-Jacques à Paris. Géohistorien et professeur émérite à l’Université Paris Diderot, Christian Grataloup a notamment écrit une Géohistoire de la mondialisation (2015) et L’invention des continents (2009). L’occasion pour nous de discuter de l’idée d’Europe, de la notion de continent et de son impact sur notre lecture du monde.


Groupe d’études géopolitiques. – Qu’est-ce que l’Europe ?

Christian Grataloup – D’abord, je me garderais bien de définir des frontières pour définir l’Europe. Je vais plutôt faire comme l’Union européenne et tout garder. Le plus simple est d’utiliser le terme de civilisation, bien qu’il ait été dénué de tout son poids d’usage par Samuel Huntington. C’est-à-dire une aire culturelle qui a une existence historique de l’ordre d’un millier d’années. C’est peut-être un peu plus mais la genèse de l’Europe est une transition. Elle repose sur une société de christianisme latin. Il existe également une Europe plus ambigüe, celle du christianisme grec.

Voilà fondamentalement ce qu’est l’Europe. Ajoutons que c’est en Europe qu’est née la non-religion, qui est également une forme de civilisation.

C’est donc par la culture que vous définissez l’Europe ?

Exactement, pour prendre une définition prudente. Aire culturelle étant la manière politiquement correcte de dire civilisation.

Gegflix, le chapitre culturel du Groupe d’études géopolitiques, aime commencer ses entretiens par cette question : l’Europe est-elle une idée avant d’être une structure politique ? Une des réponses, celle de Jacques Attali, était que la création de l’idée d’Europe est née avec l’apparition d’un destin commun. Qu’en pensez vous ?

Je ne sais pas ce qu’il entend par destin commun, s’il s’agit du traité de Rome, de l’idée d’Union européenne ou d’une idée plus ancienne. Dans tous les cas une aire culturelle pourrait être définie par l’idée d’un destin commun. L’idée contemporaine d’Europe existe en fonction du projet qu’elle représente et véhicule.

De quelle destinée parlons-nous ? Celle des hommes ou celle de la terre ?

C’est une question de fond de la géographie : est-ce que nous étudions des aires territoriales ou des populations qui définissent ces aires territoriales ? Il s’agit bien évidemment des deux mais cette question nous amène au cœur de la question de l’Europe. Je crois que nous sommes dans un paradoxe qui est que l’Europe a d’abord défini les découpages du monde pour se définir elle-même puis a défini les autres par rapport à elle. Vers l’est c’est l’Asie et vers le sud c’est l’Afrique. L’Europe est une création des Européens.

« La création du niveau mondial a fait des Européens la plus grande diaspora. »

Les autres ensembles, qui ne forment pas forcément des aires culturelles cohérentes, sont forcément des non-Europes. Paradoxalement, cette division locale s’est imposée parce que l’Europe a créé le niveau mondial. Les peuples européens ont créé le niveau mondial et ont de fait imposé leur découpage. La création du niveau mondial a fait des Européens eux-mêmes la plus grande diaspora. Cette diaspora représente en gros l’Occident d’aujourd’hui : l’Amérique du Nord, voire l’essentiel de l’Amérique à des degrés de métissage diverses, des bribes en Afrique et toute l’Océanie. L’Occident est une sorte d’Europe avec une minuscule. Les Européens partagent le même type de valeurs, longtemps considérées comme universelles.

Votre réflexion dans L’invention des continents part de la Turquie, pays qui concentre à lui seul la problématique continentale de l’Europe.

La date de sortie du livre (2009) était propice à cette introduction : les Français venaient de se quereller à propos de la candidature turque à l’Union européenne. De fait, la définition des zones floues et des limites de l’Europe ne pose pas toujours de soucis comme dans le Caucase. Demandez à des Géorgiens, ou à des Arméniens, s’ils sont ou non européens, ils se déclareront Européens. Il ne s’agit pas d’une question géopolitique pour le moment. L’Ukraine l’est un peu plus, mais la question se pose également pour la Biélorussie et la Russie.

Le seul cas où il semble ne pas y avoir d’états d’âme est la limite méditerranéenne, ce trait d’union devenu coupure. Lorsqu’en 1984 le Maroc a candidaté à l’Union européenne sa candidature rapidement été refusée, en 1987, en suivant l’argument qu’il n’était pas européen, la limite de Gibraltar étant prise comme un fait naturel. La Turquie dépend du même principe : comme Valéry Giscard d’Estaing l’a souvent dit, 95% du territoire turc est en Asie, et les détroits séparent l’Europe de l’Asie.

C’est justement là que cette question devient intéressante : les hommes savent construire des ponts au dessus des détroits. Surtout, chaque rive du détroit a toujours fait partie de la même entité politique. Poser une limite continentale là où il n’y a jamais, ou presque, eu de limite politique ne pose-t-il pas un problème méthodologique ?

C’est lié à l’idée de la limite. La notion date du XVIIIe siècle lorsque nous nous sommes mis à tracer des limites partout et à faire des choix conjoncturels comme celui de l’Oural comme limite orientale de l’Europe. Dans L’Invention des continents, j’ai utilisé la notion de « continent mou ». Il y a des parties du monde où nous savons où nous sommes, c’est le cas en Afrique subsaharienne, en Europe de l’Ouest et en Amérique. Il y en a d’autres comme l’Asie où c’est extrêmement flou.

Penser l’Europe comme une unité, si on la définit comme un fait de civilisation, pose le problème des métissages et des régions de transitions et implique des zones discutables. Gardons à l’esprit que l’Orient a parfois commencé à Vienne. Les Balkans sont-ils européens ? Cela semble évident mais c’est très discutable, et pas parce qu’ils ont été ottomans mais parce qu’ils sont une mosaïque de populations dont des héritiers des Grecs. L’Europe a créé ses propres mythes, comme les racines grecques des nations européennes.

De là la fameuse phrase de Valéry Giscard d’Estaing « On ne fait pas attendre Platon. »…

Oui, on voit bien que les Européens ont fabriqué la Grèce dans les années 1820, l’ont porté à bout de bras et n’en ont jamais fait quelque chose de viable. D’une certaine manière la crise que la Grèce subit depuis dix ans naît dès 1820.

Pour en revenir aux continents, d’où vient la difficulté à définir un terme qui semble pourtant aller de soi et que chacun apprend dès ses plus jeunes années comme un élément géographique intangible ?

Les délimitations des continents se sont faites au XVIIIe siècle, à une époque où tout avait besoin d’être classé. Il s’agit du point d’aboutissement de la pensée européenne fondée sur le tiers exclu. Il n’est pas possible d’être à la fois l’un et l’autre, européen et asiatique par exemple, ni d’accepter des espaces de transition. Il n’y a pas plus de possibilités de changement. Il est évident qu’en traçant des limites nous avons créé des catégories qui permettent de classer les lieux. C’est à partir de ce principe que nous avons décidé au XVIIIe siècle que Malte était européenne, d’où sa possibilité d’intégrer l’Union européenne en 2004. Mais elle aurait tout à fait pu être africaine.

Ce cadre se prêtait bien à l’enseignement scolaire. L’Europe est un objet idéologique et intellectuel, j’aime bien dire d’ailleurs que c’est moins par la géographie que par l’histoire qu’on impose l’Europe. De même qu’il existe un roman national destiné à tous à partir de l’école élémentaire, il existe un roman européen enseigné dans le secondaire qui commence par les racines orientales de l’Europe (l’Égypte antique, les Hébreux, la Mésopotamie), suivi du miracle grec et des Romains. Viennent ensuite les affaires sérieuses avec la dissolution de l’Empire romain d’Occident. Tout est construit autour de l’axe européen. On a beau dire avec une perspective d’histoire globale qu’il ne faut plus le faire mais on ignore comment se passer de ce cadre.

L’idée d’Europe a été construite en particulier en France où le couple histoire – géographie fonctionnait bien : la géographie fournissait des cadres, des tables d’histoire géographique sur lesquels pouvait s’appuyer l’apprentissage de l’histoire. Les programmes du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui ont conservé ce cadre. À l’époque il démarrait avec le monde puis l’Europe jusqu’à evidemment la France lors de l’année de l’examen. Jusqu’à récemment, les programmes du CAPES étaient formulés ainsi : la France, en Europe et dans le monde. La variation des échelles reste la même. De fait l’Europe est un nous, moins fort que les nations, mais un nous quand même. Être européen a un sens et comme ce sens remonte au latin médiéval, il est solide.  

Quel a été le rôle de la cartographie dans la construction de cet imaginaire ?

La Carte Vidal-Lablache n°312 : l’Europe de l’Atlantique à l’Oural.

La cartographie a effectivement participé à la construction identitaire de l’Europe. La carte de France, attention pas de la France mais de France, est le portrait de l’être France. La carte de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural » pour parler comme le Général de Gaulle a cette même fonction. Les cartes Vidal Lablache en sont un excellent exemple.  

Si les cartes véhiculent une vision du monde, elles n’ont pas toujours imposée cette division continentale. Vous évoquez les fameuses cartes « T dans l’O » qui jusqu’à la découverte du nouveau monde étaient l’unique moyen de représentation du monde.

En effet la découverte du nouveau monde fait oublier les cartes « T dans l’O ». La mutation essentielle du XVIe siècle n’est pas l’ajout d’un quatrième continent, d’autant plus que le mot « continent » est encore peu utilisé. Seul Montaigne l’emploie alors et le terme ne se démocratise vraiment qu’au XVIIIe siècle. Pendant longtemps, jusqu’au milieu du XXe siècle, la géographie française distinguait les parties du monde des continents.

« Pendant longtemps, jusqu’au milieu du XXe siècle, la géographie française distinguait les parties du monde des continents. »

La mappemonde d’Hereford, chef d’oeuvre de la cartographie du Moyen-âge.

Le terme continent signifie terre en continu et se réfère à l’ancien monde. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’Eufrasie ou d’Eurasafrique, dénominations qui expriment toujours l’idée d’une terre en continu. Si l’on se réfère d’ailleurs aux variations du niveau marin d’il y a 20 000 ans, il n’y avait pas de mer Rouge ni de mer Noire qui séparaient l’ancien monde, alors que l’Atlantique existait.

Le terme de continent est une sorte de malhonnêteté implicite qui laisse supposer que c’est un phénomène de nature. La justification naturelle a été renforcée dans les années 1960 par le modèle de la tectonique des plaques : c’est un phénomène géologique auquel nous ne pouvons rien. Cette géographie naturelle est bien évidemment un mythe : les plaques tectoniques ne correspondent pas au découpage des continents. L’Union africaine a eu la tentation de vouloir se caler sur les rifts et les failles pour découper des entités géopolitiques qui justifient l’unité de l’Afrique. Or ça ne fonctionne pas : l’Afrique se retrouverait beaucoup plus fractionnée que l’Union africaine pourrait le croire et les limites seraient totalement farfelues. Ainsi, le nord de la Tunisie serait en Europe et le Péloponnèse serait en Afrique. De manière plus générale ce type de discours  pourrait aboutir à des désastres épouvantables avec la possibilité pour l’Inde de revendiquer l’Australie ou l’inverse. Cette lecture est donc à oublier.

« Le terme de continent est une sorte de malhonnêteté implicite qui laisse supposer que c’est un phénomène de nature. »

Les espaces marginaux ne sont pas mis en valeur. Que ce soit en haut à gauche ou en à droite de la carte les espaces sont soit vides soit la mer Noire et le Nil vont jusqu’au bout de la carte, laissant penser que les trois parties du monde sont des îles. Jusqu’à aujourd’hui dans les cartes de l’Europe, les marges (Asie centrale, Europe orientale) sont délaissées et on ne sait qu’en faire ni où les intégrer . Est-ce qu’il n’y a pas un impensé des marges dans la géographie et dans la cartographie ?

On ne peut pas vraiment comparer ces différents moments. Les mappemondes médiévales n’ont aucune prétention autre que la représentation du message biblique et des trois peuples. Le message porte sur la vision globale du monde. Ces cartes sont orientées vers l’est car c’est là que se trouve l’emplacement du paradis terrestre. Le soleil s’y lève et se couche au bas de la carte. L’histoire se lit de haut en bas et au centre se trouve la ville du Christ et son tombeau : Jérusalem. La mappemonde apparaît en même temps que le calendrier chrétien. C’est un tout cohérent purement théologique.

La question de la marge, si on l’avait posé à Thomas d’Aquin, aurait été sans aucun intérêt pour lui. Les mappemondes commencent à se remplir à partir du XIIIe siècle lorsque la connaissance du monde se développe. Elles se remplissent à la fois de phénomènes réels et avérés mais aussi d’éléments mythiques. La mappemonde d’Hereford (cf. plus haut) en est un bon exemple. Elle contient une foule d’informations et elle est d’une érudition extraordinaire. Elle associe aussi bien la mythologie antique – le Labyrinthe, les Colonnes d’Hercule, l’Arche de Noé – que des éléments non bibliques qui font partie du patrimoine commun du Proche-Orient comme Gog et Magog assimilés aux cavaliers de l’Apocalypse et liés au mythe d’Iskender, Alexandre le Grand en turc, qui a créé les murailles de fer pour protéger le monde habité des cavaliers. Il s’agit d’un patrimoine de l’ancien monde où l’on représente tout l’imaginaire aussi bien historique que géographique. Il n’y a aucun objectif de réalisme. La cartographie réaliste apparaît plus tard, avec la boussole, lorsqu’on se met à faire des portulans et des cartes qui s’affranchissent de ces images mythiques.

Et dans les cartes actuelles ?

C’est effectivement le cas mais la géopolitique aime bien ce genre de flous matérialisé par des espaces indécis. C’est aussi le cas des espaces maritimes : l’océan Arctique, si tant est qu’il soit un océan, est l’objet de tensions liées à la délimitation des frontières maritimes. À l’opposé, le cas de l’Antarctique est tout autant frappant. Il y aura bien un jour des revendications territoriales pour l’exploitation minière. C’est vraiment le problème des marches qui est le plus étudié, le plus négocié et qui suscite le plus d’appétit. Les frontières terrestres restent disputées mais ne suscitent plus de problèmes d’établissement.

La dénomination du nouveau monde, America, à partir du nom de l’explorateur Amerigo Vespucci, valide les représentations médiévales mais aurait pu être l’occasion de repenser le découpage du monde. De quelle manière ?

Les trois parties du monde T dans l’O, héritées de la théologie, ne sont ni des parties du monde à proprement parler, ni des continents mais trois peuples auxquels on attribue trois territoires car ils sont censés partir dans trois directions différentes depuis Jérusalem. Cette lecture théologique du monde aurait très bien pu être oubliée de la même manière que nous avons oublié les messages originaux des Pères de l’Église. Cette lecture a persisté au XVIe siècle et s’est fondue dans les représentations des Modernes car elle fonctionnait bien pour décrire l’Europe par rapport au reste du monde auquel il suffisait de rajouter l’Amérique.

« Il y a une conscience européenne par rapport au reste du monde. »

Le véritable changement est moins l’utilisation du mot Amérique, qui aurait pu être Colombie, que l’utilisation du mot Europe et surtout de l’ethnonyme européen qui apparaît chez quelques auteurs comme Piccolomini à partir du XVe siècle et s’impose véritablement au XVIe siècle, non sans mal. Les termes d’aire culturelle et évidemment de civilisation n’étaient pas utilisés et le mot Europe se substitue à celui de chrétienté. D’ailleurs Charles Quint rayait les occurrences d’ « Europe » et les remplaçait par « chrétienté ». On assiste bien à la création d’une conscience collective. Elle existait déjà dans les siècles précédents sous la forme de la chrétienté latine – c’est à dire les gens qui dépendaient du pape et le reconnaissaient comme chef religieux principal – mais elle n’est plus essentiellement religieuse. L’idée d’Europe s’impose dans un monde où justement l’obéissance au pape se réduit avec la Réforme et l’Anglicanisme. Dans le même temps, commencent à apparaître les libertins : des gens qui ne pensent plus la religion de la même manière. Pourtant, tous ces gens se considèrent encore comme appartenant à un même ensemble culturel.

L’idée d’être européen s’impose malgré la montée des États-nations au XVIIIe siècle. Il y a une conscience européenne par rapport au reste du monde. La poursuite des découvertes et les voyages des Européens renforcent l’idée d’une identité européenne. L’unité de la chrétienté devient l’unité de l’Europe. Elle ne se définit plus uniquement par des critères religieux qui deviennent subliminaux.

Le besoin de linéarité de la frontière est à intégrer dans le mouvement intellectuel encyclopédique, particulièrement visible dans la botanique et la géologie. 

Deuxième moment charnière, la révolution scientifique du XVIIIe siècle. La taxinomie s’impose dans la géographie. Elle se développe en même temps que les États-nations et les frontières linéaires qui délimitent les différentes parties du monde. On définit l’Europe en scindant des États dans leurs marges. N’y a-t-il pas un problème méthodologique, alors même que les frontières des États européens existent, à fixer des limites au milieu d’empires ?

Les frontières linéaires existaient déjà mais c’est vrai qu’il y a un ajout de quadrillage supplémentaire du monde. La frontière linéaire est une logique inévitable par rapport à des sociétés qui sont de plus en plus en contact. L’Europe médiévale était déjà un monde plein. L’appartenance à un État était plus celle des hommes que celle de la terre, du territoire. Nous en revenons à l’opposition entre territoire et peuple. Parmi ces deux manières de rattachement à un État on retenait l’allégeance d’un groupe à un suzerain, ce qui n’impliquait pas forcément un rattachement territorial. Les frontières n’étaient pas toujours des lignes précises.

La frontière du Nord de la France a été un des laboratoires des frontières linéaires avec le système militaire défensif de Vauban. Les forteresses étaient d’abord dans les terres afin de contrôler le territoire. Elles ont par la suite servi à linéariser la frontière. L’historien Daniel Nordman a montré à partir des archives du ministère des Affaires étrangères le processus de délimitation de la frontière village par village après les annexions du Hainaut et du Cambrésis. La cartographie fine des Cassini est l’exemple de cette nouvelle cartographie. Elle s’est développée dans toute l’Europe et il est frappant de voir qu’elle se développe en même temps que le mouvement intellectuel encyclopédique particulièrement visible dans la botanique et la géologie. Le besoin de linéarité de la frontière est à intégrer dans ce mouvement.

Le choix des limites continentales n’est pas toujours objectif. La définition de l’Oural comme limite orientale de l’Europe est davantage liée au parcours individuel de Diderot qu’à une analyse scientifique.

Tout à fait, et d’ailleurs je ne vois pas ce que serait un choix « scientifique », à moins de parler de frontières naturelles. C’est à dire prendre une ligne de crête ou une étendue marine d’une certaine distance. Personne ne l’a fait ni n’a défini une certaine altitude ou une certaine largeur océanique à partir de laquelle on pourrait parler d’une frontière. On pourrait raisonner à partir de la mer. Je l’ai déjà fait dans un article. Le trait de côte est souvent présenté comme une limite évidente. La notion de mer continentale s’oppose à cette limite. Par ailleurs elle n’a cessé de s’étendre au large, comme le montrent les zones économiques exclusives actuelles.

Dans les mers fermées comme la Méditerranée, les frontières sont placées au milieu de la mer. Je dis au milieu car je considère bien la mer comme un tout. La discontinuité maritime entre l’Afrique et l’Amérique du Sud est également placée au milieu. Les compagnies d’assurances ont délimité les mers et les océans afin de hiérarchiser et d’adapter les primes de risque. La limite entre les océans Indien et Atlantique est une ligne nord-sud qui part du Cap. Là encore, cette limite est tout à fait gratuite. Il s’agit toujours de décisions historiques ou personnelles (dans le cas de l’Oural) qui préservent l’idée d’une réalité naturelle.

La frontière entre l’Indonésie et la Papouasie Nouvelle-Guinée est l’autre frontière terrestre qui sépare deux continents. Avant la décolonisation de l’Asie du Sud-Est, l’ensemble des îles de cette dernière appartenait au continent océanien. Les cartes du début du XXe siècle présentaient encore l’Asie uniquement comme les terres continues de l’Est auxquelles s’ajoutait l’archipel japonais. Les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie faisaient partie de l’Océanie. L’intégration de ces pays en Asie possède des origines géopolitiques : en tant qu’États musulmans, la Malaisie et l’Indonésie ne voulaient pas être en Océanie.

Le GEG aborde souvent l’impensé géopolitique européen qui se traduit par une incapacité à penser l’espace européen et à créer une identité européenne. Quelle est l’origine de cet impensé ?

D’abord je ne sais pas si le « et » que vous utilisez ne pose pas lui-même problème. Créer une identité européenne d’une part et penser un territoire européen d’autre part sont deux choses liées mais ne vont pas forcément de pair. Un des éléments qui fabrique un peuple, c’est la langue. La Catalogne en est un exemple parfait. Il est évident que si on parlait la même langue, la communauté européenne serait plus simple à construire. Le latin médiéval était cette langue commune. Je dis médiéval mais il a été la langue savante jusqu’au milieu du XXe siècle : en Allemagne, par exemple les thèses de philosophie se faisaient en latin jusqu’en 1930. La géographie avait cette particularité de ne pas être en latin. Il y avait bien une Europe de lettrés, une élite, qui appartenait évidemment à l’Église. De fait, une élite européenne s’est ainsi créée.

« Créer une identité européenne d’une part et penser un territoire européen d’autre part sont deux choses liées mais ne vont pas forcément de pair. »

Aujourd’hui l’association une langue, un peuple, un État, qui était la formule du Printemps des peuples, est beaucoup plus créatrice d’identité. Seuls les empires fonctionnent sans langue commune. Ils ont néanmoins une langue impériale (latin, grec, mandarin). Idem pour les empires coloniaux où la langue de la métropole faisait foi. Enfin les états multilingues ont souvent un sous-ensemble dominé, comme les Québécois au Canada.

L’autre creuset d’unité est la religion. Elle a servi dans la création de la Belgique, issue des anciens Pays-Bas catholiques, ou en Suisse avec le calvinisme.

Pensez-vous que la définition d’un territoire européen puisse jouer un rôle dans la construction européenne ? La carte de France du XIXe siècle, telle que présentée aux élèves à l’école, montre uniquement la France et ses frontières. Lorsqu’on voit les cartes de l’Europe aujourd’hui, par exemple sur le site de l’Union européenne, ce n’est pas l’Union européenne qui est présentée mais encore cette Europe du XVIIIe siècle qui va jusqu’à l’Oural et le Caucase.

Vous avez raison, il y a d’ailleurs des cartes beaucoup plus diffusées que celle-ci qui apparaissent sur les billets de banque de l’euro. Ces cartes sont très intéressantes. Les marges sont grisées. On ne peut pas dire si la Biélorussie ou l’Ukraine sont en Europe. Certains espaces comme l’Afrique du Nord et la Turquie sont clairement différenciés. Il y a une image territoriale sans possibilité de simplification comme l’hexagone français ou la botte italienne où demeurent des espaces flous.

Effectivement la définition du territoire comme base identitaire ne fonctionne pas d’autant plus que l’identité territoriale n’est pas évidente pour toutes les nations européennes. La France, hyperterritoriale, ne se pense pas comme un peuple. L’Allemagne en revanche se pense comme une grande famille, un gens, une race. Cette appartenance à la famille allemande a par exemple permis, lors de l’effondrement de l’URSS en 1991, à des descendants d’ancêtres allemands d’obtenir la nationalité allemande. Ce n’est pas le cas dans le droit français et des Québécois qui pourraient arguer et prouver qu’ils descendent de paysans poitevins du XVIIIe siècle, n’obtiendraient pas directement la nationalité française. Il ne s’agit pas que de l’opposition classique entre le territoire et le peuple. Enfin l’identité est aussi une manière d’exister. Être britannique ne se réalise ni dans un territoire précis ni au sein d’un peuple mais peut se faire partout. On peut dire que c’est un héritage colonial : les dominions respectent certains codes, un certain mode de vie, typiquement britanniques. Le Commonwealth se pense comme l’expression de cette forme traditionnelle.

Ce n’est donc pas gagné de penser une Europe. Il faudrait choisir parmi ces possibilités : est-ce une grande famille, une race européenne ? On en revient à la première division du monde où le nord de la Méditerranée est peuplé par les descendants de Japhet. Est-ce un mode de vie européen, ce qui serait le plus simple ? Ou bien est-ce un territoire ce qui pose notamment le problème des limites. L’équation “un territoire = une langue” et de fait également un paysage, un mode de vie etc. n’est ni gagnée, ni évidente pour l’Europe.

J’ajouterai néanmoins qu’il est frappant de voir qu’empiriquement il suffit de sortir de l’Europe et d’aller en Amérique par exemple pour voir que nous sommes Européens : nous avons plus de choses en commun avec un Polonais ou un Italien qu’avec un Brésilien.

L’augmentation des flux et le recul des frontières semblent modifier sinon les perceptions, au moins les représentations du monde en mettant en valeur les espaces de contact et les connexions entre les nouveaux centres du mondes. Est-ce que la  mondialisation peut permettre de dépasser la lecture continentale du monde et éventuellement imposer une nouvelle lecture du monde ?

Partant de l’idée que c’est un phénomène culturel et conjoncturel qui vient d’Europe il y a fort à penser que cela ne bougera pas. La question des découpages est différente mais là encore nous sommes amenés de facto à créer des régions méta-géographiques. L’un des corrélats des États-nations est la statistique. Or elle a besoin de délimitations claires.

« L’un des corrélats des États-nations est la statistique et elle a besoin de délimitations claires. »

La Banque mondiale est une grande créatrice de régions méta-géographiques qui ne respectent pas tout à fait les limites continentales. La plus flagrante est pour moi l’Asie qui en est venue à désigner l’Extrême-Orient et le monde sinisé ainsi que la péninsule indochinoise. De fait l’Asie du Sud, c’est à dire le monde indien, se retrouve dans une position ambigüe. Toujours selon la Banque mondiale, le Liban et la Syrie ne sont absolument pas asiatiques. Qui dirait d’ailleurs d’un Libanais qu’il est asiatique ? L’Asie centrale est en Europe car elle est issue du monde russe. Peut-être un jour sera-t-il plus logique de l’intégrer dans la même région méta-géographique que la Chine. Le Golfe et le monde arabe en général forment une seule entité, ce qui rend très meurtrie l’Afrique subsaharienne, qui se trouve ainsi séparée de la partie la plus riche de l’Afrique .

Ces découpages incluent certaines réalités : le Sahara est une discontinuité géo-historique, l’Asie centrale est un désert et on retrouve la limite entre le monde des religions révélées ou de tradition des religions révélées, jusqu’au Pakistan, et le monde du bouddhisme et des traditions chinoises. Deux hémisphères nets qui représentent environ 80% de l’humanité se dessinent. L’opposition entre ces deux pôles ne peut qu’évoluer en même temps qu’apparaît une région unique, une région monde, avec son propre réseau, ses centres etc. C’est d’autant plus évident qu’il y a un fractionnement géopolitique entre les deux. La plus grosse pièce du puzzle, la Chine, rend de plus en plus difficile l’articulation entre l’immanence internationale et la transcendance mondiale, comme le dirait Jacques LévyScreenshot 2017-08-24 23.44.37

Entretien réalisé par Adrien Jouteau

Bibliographie :

Capdepuy, Vincent. “Un espace: l’Eufrasie.” Mappemonde, 2011.

Grataloup, Christian. L’invention des continents, comment l’Europe a découpé le Monde. Paris, Larousse2009.

Huntington, Samuel Phillips. Le Choc des civilisations. Paris, O. Jacob, 2007.

Lévy, Jacques « Les mondes des anti-Monde. », EspacesTemps.net, 01.05.2002.

Nordman, Daniel. Frontières de France de l’espace au territoire XVIe-XIXe siècle. Paris, Gallimard, 1998.