Alors que nous assistons aujourd’hui à une vague sans précédent de captation des savoirs par l’intelligence artificielle, l’étude d’une opération de capture plus ancienne — dont les moyens techniques étaient bien plus rustiques que les algorithmes qui sous-tendent aujourd’hui les grands modèles de langage — donne à la réflexion critique sur notre contemporain une nouvelle profondeur historique.
Il n’est certes jamais très utile de chercher dans le passé une préfiguration du présent. Aussi n’est-il pas question de dire que le processus de capture des savoirs auquel nous assistons aujourd’hui et celui qui a accompagné la formation de certaines superpuissances coloniales peuvent être rabattus l’un sur l’autre. Néanmoins, il est important de prendre conscience que ce projet n’est pas né au début du XXIe siècle dans la Silicon Valley grâce à l’augmentation impressionnante de la puissance de calcul de nos outils informatiques : il est le fondement d’une politique de puissance pluriséculaire, qui a contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons et à forger, à la fin du XVIIIe siècle, des asymétries politiques, économiques et scientifiques encore inconcevables quelques décennies auparavant.
Révolution du pouvoir, révolution du savoir en Inde britannique
Il y a deux-cents cinquante ans, l’Inde a été le théâtre d’une double révolution qui continue de définir les coordonnées du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
La première est une révolution politique, à savoir la soumission de sa plus riche province, le Bengale, à la domination d’une entreprise capitaliste britannique, l’East India Company. Il s’agit d’une forme de colonisation inédite, dans laquelle une poignée de Britanniques – environ deux cents administrateurs et quelques milliers de militaires européens – ont réussi à gouverner une province de 378 000 kilomètres carrés et trente millions d’habitants.
Pour prendre la mesure de ce paradoxe politique — que deux cents ans de colonialisme ont réussi à naturaliser aux yeux des Européens — il faut rappeler que le Bengale représentait, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, un territoire une fois et demi plus grand et trois fois plus peuplé que la Grande-Bretagne. Véritable tête de pont de la colonisation, il a permis aux Britanniques de conquérir l’ensemble du sous-continent indien au cours du demi-siècle suivant. Aussi n’est-il pas exagéré de dire que la domination de l’Europe sur l’Asie, qui a caractérisé tous les XIXe et XXe siècles, et qui touche aujourd’hui à sa fin, s’est jouée au moment de la conquête du Bengale.
La seconde révolution est une révolution scientifique. La naissance des savoirs orientalistes modernes correspond à la formation d’une hégémonie scientifique de l’Europe sur l’Asie. La Société asiatique de Calcutta, fondée en 1784 par un philologue et juge colonial, Sir William Jones, sur le modèle de la Royal Society de Londres, marque le coup d’envoi d’un projet encyclopédique de connaissance des sociétés asiatiques par les Européens. Le terme de société est lui-même trop restrictif, dans la mesure où la Société asiatique se donnait pour tâche d’« explorer l’histoire, et l’archéologie, les productions naturelles, les arts, les sciences et les littératures de l’Asie » 1.
Pour qui sait se défaire de cet autre héritage de la colonisation qu’est le principe d’une supériorité ontologique du savoir européen, le transfert d’autorité scientifique qui s’est opéré en l’espace de quelques décennies est lui aussi spectaculaire. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les Européens ignoraient à peu près tout de l’Inde, en dehors des quelques ports dans lesquels ils venaient commercer et du tracé des côtes que sillonnaient leurs navires. À partir du début du XIXe siècle, en revanche, les orientalistes européens, au détriment des Indiens eux-mêmes, se sont définis comme les détenteurs de la vérité sur les littératures, les religions et les cultures de l’Inde. Quadrillé par une petite armée de savants et d’administrateurs qui inventoriaient et traduisaient ses manuscrits, reconstituaient l’histoire de ses religions et de ses empires et cartographiaient son territoire, le sous-continent s’est trouvé absorbé dans l’espace du savoir européen.
Il nous faut dépasser l’idée d’une modernité politique et économique qui serait l’apanage exclusif des colonisateurs triomphants.
Gildas Salmon
Deux siècles et demi plus tard, cette hégémonie scientifique est régulièrement dénoncée par la critique postcoloniale. Mais elle n’a pas pour autant été remise en question. Aujourd’hui encore, pour comprendre les épopées indiennes, le droit musulman ou la religion brahmanique, c’est l’érudition produite dans des universités d’ascendance européenne qui sert d’étalon du vrai. Le lancement du programme de recherche des orientalistes de Calcutta, à la fin du XVIIIe siècle, marque de ce point de vue une étape critique dans le processus par lequel les sociétés et les cultures extra-européennes ont progressivement été dépossédées du droit de définir leur identité indépendamment du savoir européen.
Gagner une guerre à un contre mille : la prise de l’Inde
Mon livre L’Empire de la supervision propose de lier ces deux révolutions, et de les expliquer conjointement comme les fruits d’un mode d’exercice du pouvoir qui n’a jusqu’à présent pas été identifié par la théorie politique : la supervision. Avant d’esquisser cette explication, il faut toutefois commencer par renverser la manière dont chacun des deux problèmes, politique et scientifique, a longtemps été posé, en requalifiant la balance des forces entre la Grande-Bretagne et l’Inde au milieu du XVIIIe siècle.
Du point de vue géopolitique, d’abord, la seconde moitié du XVIIIe siècle correspond à la mise en place d’une nouvelle forme de colonisation en Asie, au moment même où les Britanniques perdaient leurs colonies d’Amérique avec la guerre d’Indépendance des États-Unis (1775-1783).
Avec la conquête du Bengale et du Bihar, à l’issue des deux batailles de Plassey en 1757 et de Buxar en 1764, l’East India Company a accompli une prouesse qui était jusqu’alors jugée impossible par les Européens : soumettre un territoire appartenant à l’un des grands empires asiatiques, en l’occurrence l’Empire moghol, qui était par sa richesse, sa population — 150 millions de sujets au début du XVIIIe siècle, soit plus de 20 % de la population mondiale — et la taille de son armée — estimée à un million d’hommes à son apogée — une grande puissance à l’échelle mondiale. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, les guerres lancées par les Britanniques contre les Moghols avaient toutes lamentablement échoué, et les marchands européens étaient contraints de se soumettre à leur autorité pour commercer dans leurs territoires 2.
La facilité déconcertante avec laquelle une poignée d’Européens a réussi quelques décennies plus tard à conquérir puis gouverner des dizaines de millions d’Indiens est une énigme qui a longtemps été expliquée par un écart civilisationnel entre l’Europe et l’Asie. L’Europe aurait importé la modernité politique, économique et technologique dans une Inde stagnante, voire en déclin depuis la fragmentation de l’Empire moghol. Ce dernier aurait plongé le sous-continent dans une anarchie politique complète.
L’ampleur des conquêtes britanniques et la disproportion entre le nombre des colonisateurs et des colonisés, semble à première vue suggérer que la modernisation rapide de l’Europe lui a donné, au cours du XVIIIe siècle, un avantage écrasant sur les sociétés asiatiques. C’est une vision de la colonisation qu’on retrouve jusque chez d’éminents sociologues et anthropologues tels qu’Ernest Gellner ou Georges Balandier. Dans sa célèbre définition de la situation coloniale, qui fait aujourd’hui autorité chez les historiens des empires, ce dernier explique que la réduction paradoxale d’un pays au rang de minorité sociale et politique n’a été possible que parce que les colonisateurs incarnaient une civilisation industrielle, chrétienne et dotée d’un rythme de progression rapide face à des sociétés « arriérées », demeurées largement stationnaires aux plans économique, politique et scientifique 3. En somme, l’Europe aurait incarné une « société chaude » face à des « sociétés froides » non-européennes, pour reprendre les termes de Claude Lévi-Strauss 4.
Comment le Bengale a permis la domination britannique
Cette explication, qui revient à reconnaître aux colonisateurs la supériorité qu’eux-mêmes estimaient détenir face aux indigènes, est inopérante pour comprendre la formation de l’Inde britannique. Les travaux menés par les historiens de l’Inde depuis maintenant près de quarante ans aboutissent de fait à un constat opposé.
Le Bengale était au XVIIIe siècle l’un des centres de l’économie mondiale, caractérisé par une forte croissance commerciale et manufacturière. Les diverses Compagnies des Indes européennes se pressaient dans ses ports pour y acheter en masse une production textile qui était alors sans égale en quantité comme en qualité, et qu’elles se chargeaient d’exporter dans le monde entier. Or, les Européens n’avaient rien à proposer en retour qui intéressait les Indiens, hormis l’argent extrait des mines du Nouveau Monde.
Les travaux de Kenneth Pomeranz, qui ont joué un rôle central dans le rééquilibrage de l’histoire économique mondiale qui s’est opéré au début du XXIe siècle, montrent que la « grande divergence » entre l’Europe et le reste du monde ne date que du milieu du XIXe siècle. Cette datation tardive implique que la supériorité économique acquise par l’Europe au cours du XIXe siècle doit être comprise comme une conséquence, plutôt que comme une cause de la colonisation 5. Au moment de la prise de contrôle du Bengale par l’East India Company, la Révolution industrielle n’avait pas eu lieu. La Grande-Bretagne n’était pas encore la puissance manufacturière hégémonique qu’elle est devenue au XIXe siècle, et son industrie textile ne pouvait rivaliser avec les productions indiennes.
On peut faire un constat analogue sur le plan politique. Dans la période troublée qui a accompagné la décomposition de l’Empire moghol dans la première moitié du XVIIIe siècle, le Bengale s’était imposé comme un îlot de stabilité. Il était devenu un royaume de facto indépendant, capable de collecter l’impôt de manière bien plus efficace que ne l’avaient fait jusqu’alors les Moghols, et d’entretenir une armée imposante. Sur le plan politique comme sur le plan économique, le Bengale était donc l’un des foyers d’une dynamique de modernisation active à l’échelle eurasiatique.
Cette opération de symétrisation entre Europe et Asie, opérée par l’historiographie récente, rejoint la perception des acteurs eux-mêmes. Lorsqu’on lit les sources du XVIIIe siècle, il est manifeste que la richesse des banquiers et des marchands indiens impressionnait les Européens. L’existence d’un appareil d’État centralisé pourvu d’une culture administrative sophistiquée, d’une industrie d’exportation, d’un droit écrit, et de religions révélées fondées sur des écritures, constituaient aux yeux des Britanniques autant de marqueurs du haut degré de civilisation de l’Inde. Même l’avantage réel acquis par les Européens en matière de technologie militaire au milieu du XVIIIe siècle, qui leur a permis de remporter quelques victoires spectaculaires face à des armées bien supérieures en nombre dans les années 1750 et 1760, a rapidement été rattrapé par les différentes puissances qui se disputaient le contrôle du sous-continent. Des régimes tels que le sultanat de Mysore ou la confédération marathe, qui dominaient respectivement le sud et le centre du sous-continent, ont rapidement modernisé leurs armées, qui ont réussi à tenir tête aux troupes de la Compagnie des Indes pendant plusieurs décennies.
L’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ne tient pas à l’arriération prétendue de la société indienne, mais au contraire à la richesse et à la puissance du Bengale.
Gildas Salmon
Ce rééquilibrage de la balance des forces entre la Grande-Bretagne et le Bengale oblige à trouver une explication alternative à la supériorité politique et économique intrinsèque des Européens pour expliquer la mise en place de la domination coloniale par un nombre si microscopique d’administrateurs britanniques. L’un des enjeux de mon livre est ainsi de penser la colonisation non pas comme l’expression d’un rapport de force préexistant, mais comme un basculement géopolitique brutal et non anticipable, aux termes duquel les Britanniques ont réussi à retourner les ressources économiques et politiques de l’Inde contre elle-même.
Avec la prise de contrôle du Bengale, un monde multipolaire, dans lequel la Grande-Bretagne et l’Inde étaient deux foyers d’une économie mondiale unie par des liens d’interdépendance commerciale, laisse place à une relation de subordination politique et d’exploitation économique entre un centre et une périphérie coloniale. Bien que cette histoire soit presque entièrement ignorée en France, où la Révolution française et l’Empire napoléonien monopolisent largement l’attention des historiens de cette période charnière qui court de la guerre de Sept Ans (1757-1763) jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes en 1815, le passage du sous-continent indien sous domination britannique constitue l’un des points de bascule géopolitiques décisifs sans lesquels il est impossible de comprendre la constitution du monde contemporain.
C’est grâce aux ressources économiques du Bengale, grâce aux impôts qu’elle y prélevait et grâce à l’immense armée indigène qu’elle y a recrutée que la Grande-Bretagne a pu conquérir l’intégralité du sous-continent indien, et une partie de l’Asie du Sud-Est. Contrairement à une idée reçue qui s’est imposée au XIXe siècle, l’expansion coloniale impressionnante de la Grande-Bretagne en Asie ne tient donc pas à l’arriération de la société indienne ou à la faiblesse de ses structures politiques, mais au contraire à la richesse et à la puissance de la première région à être passée sous son contrôle, qui lui a permis de supporter le coût colossal de la conquête de l’ensemble du sous-continent. Autrement dit, la prise de contrôle du Bengale a été l’un des éléments décisifs de l’accession de la Grande-Bretagne au rang de superpuissance hégémonique au début du XIXe siècle.
Dominer sans peupler : la colonisation de gouvernement
La première énigme que l’histoire de l’Inde britannique se doit de résoudre est donc politique ou géopolitique : comment les quelques centaines d’employés de l’East India Company ont-ils réussi à gouverner une province à la fois plus grande et plus peuplée que la Grande-Bretagne ? Répondre à cette question suppose de saisir la logique sous-jacente à ce que j’ai proposé d’appeler la « colonisation de gouvernement » par opposition à la colonisation de peuplement.
Par la première, j’entends une colonisation dans laquelle il n’y a eu ni envoi massif de population européenne, ni accaparement des terres, ni investissement massif de capitaux européens, ni conversion de la population indigène au christianisme. C’est une forme de colonisation qui est aujourd’hui presque entièrement absente du débat public, alors même qu’elle a été la condition de possibilité de toute l’expansion européenne en Asie.
Lors de la conquête de l’Inde, les Britanniques se sont contentés de poser un appareil d’État européen sur une société et une économie qu’ils voulaient troubler le moins possible, afin qu’elles continuent à produire par elles-mêmes les richesses qu’ils entendaient accaparer. L’inconvénient de la catégorie de « colonie d’exploitation », qui est parfois employée pour désigner l’Inde britannique, est qu’elle masque la différence de nature qui sépare cette logique de prédation fiscale et commerciale de la logique disciplinaire qui s’est déployée dans les économies de plantation esclavagiste, dont les îles sucrières des Caraïbes ont été le laboratoire. Alors que la première repose sur le maintien et le drainage des structures socio-économiques précoloniales, la seconde a au contraire été rendue possible par la destruction intégrale de la population autochtone et l’importation massive d’une main d’œuvre d’esclaves africains coupés de leurs sociétés d’origines, contraints à travailler dans un système de production construit ex nihilo par les Européens.
Il est important aujourd’hui de ne pas se laisser enfermer dans la vision que les colonisateurs triomphants du XIXe siècle ont réussi à imposer d’eux-mêmes, comme les détenteurs exclusifs d’une modernité politique et économique dont ils prétendaient dispenser les bienfaits à des populations arriérées. Il faut au contraire ouvrir l’éventail des formes et des logiques coloniales, pour faire apparaître que les colonisateurs n’ont pas tiré leur puissance de leurs ressources propres, mais de celles qu’ils ont puisées dans les sociétés colonisées elles-mêmes. C’est parce qu’ils ont trouvé au Bengale un appareil d’État fonctionnel et une économie puissante qu’ils ont pu en faire la tête de pont de leur expansion 6.
C’est à décrire ce mécanisme d’appropriation des forces et des compétences de la société colonisée, qui a abouti à une confiscation des fruits de sa dynamique interne de modernisation par les colonisateurs, que sert le concept de supervision. Mais avant d’entrer dans sa définition, il faut se tourner vers la révolution scientifique qui est concomitante de cette révolution politique.
La colonisation de gouvernement est aujourd’hui absente du débat public, alors qu’elle a rendu possible toute l’expansion européenne en Asie.
Gildas Salmon
Orientalisme européen et transfert de l’autorité scientifique
Cette révolution, c’est la découverte par l’Europe des langues et des littératures savantes de l’Asie. Ce processus est parfois qualifié de « Renaissance orientale » par une comparaison trompeuse avec la redécouverte des textes gréco-romains par les humanistes des XVe et XVIe siècles. Cette histoire a longtemps été racontée d’une manière éminemment asymétrique, comme le déchiffrement par les pionniers européens des études orientales des grands textes littéraires, religieux ou juridiques d’une Asie réduite au rang d’objet. Dans ce récit, on fait comme si les littératures, les religions et les cultures de l’Asie étaient des entités mortes, au même titre que les cultures grecques et romaines 7. Or tel n’était précisément pas le cas.
Au moment de la conquête britannique, il existait au Bengale au moins deux grandes traditions savantes : la culture indo-persane qui avait accompagné l’implantation de l’Empire moghol au cours des deux siècles précédents, dont la langue savante était le persan, et la culture brahmanique, vieille de plusieurs millénaires — ses textes fondateurs, les Védas, datent du second millénaire avant notre ère —, dont la langue savante était le sanskrit. Là aussi, il faut donc commencer par redéfinir la situation initiale pour poser correctement le problème de la construction de l’autorité des orientalistes sur les cultures de l’Asie.
Jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’Europe et le sous-continent indien étaient tous deux dotés de réseaux savants à longue portée, mais qui demeuraient largement séparés. La République des Lettres fonctionnait en Europe et jusqu’en Amérique comme un réseau scientifique international. Mais de vastes réseaux de savoirs existaient aussi en Asie. La langue persane et la religion musulmane reliaient les savoirs indo-persans avec le Moyen-Orient et l’ensemble du monde islamique, tandis que ce que l’indianiste Sheldon Pollock appelle la « cosmopolis sanskrite » s’étendait sur une grande partie de l’Asie du Sud et du Sud-Est 8. Ces deux réseaux étaient d’ailleurs partiellement interconnectés grâce au programme de traduction du sanskrit vers le persan mis en place par les Moghols, originaires d’Asie centrale, suite à la conquête de l’Inde au XVIe siècle 9.
En revanche, les réseaux de savoirs européens et asiatiques étaient très mal reliés entre eux, de telle sorte que les Européens savaient très peu de choses sur l’Asie : s’ils avaient une connaissance rudimentaire de la langue et de la culture persane, ils ignoraient à peu près tout de la littérature savante sanskrite. Bien que certains missionnaires présents en Inde aux XVIIe et XVIIIe siècles aient réussi à déchiffrer le sanskrit à des fins de conversion, il n’existait aucun programme de traduction et de publication des traités brahmaniques comparable à celui qu’a mis en place la Société asiatique dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle 10.
Quelques décennies après la conquête britannique, en revanche, les savoirs persans et sanskrits avaient été largement phagocytés par les orientalistes européens. Ceux-ci étaient désormais regardés comme les seules autorités compétentes sur les cultures de l’Asie, à tel point que consulter les savants autochtones apparaissait superflu : « Personne ne contestera un seul instant que, pour toute question relative au droit hindou, la parole de l’illustre Henry Colebrooke vaut davantage que les explications de mille pandits » 11, écrivait ainsi le juriste et orientaliste William H. Morley 12 dans les années 1850, dans un passage qui résume l’expulsion des savants asiatiques en dehors de l’espace épistémique de la modernité 13.
L’exploitation intensive des savoirs : l’exemple des tribunaux
Comment un renversement aussi rapide a-t-il été possible ? Comment les Britanniques, qui sont arrivés en Inde ignorants tout des langues, des lois et des littératures du sous-continent, ont-ils réussi à imposer aussi rapidement leur autorité scientifique sur les peuples colonisés, à tel point que ceux-ci se sont vus dépossédés du pouvoir de définir leur propre identité culturelle et religieuse ? Il est manifeste que cette énigme scientifique est parallèle à l’énigme géopolitique décrite ci-dessus. On assiste sur le plan scientifique comme sur le plan politique à un basculement brutal, dans lequel les colonisateurs sont parvenus à capturer à leur profit les ressources des colonisés.
Pour rendre compte de ce transfert d’autorité scientifique, il faut élaborer un modèle alternatif à celui de l’invention de l’Orient par l’Occident mis au point il y a cinquante ans par Edward Saïd. Bien que son maître-ouvrage, L’Orientalisme, ait eu des effets politiques salutaires, il n’a paradoxalement pas su rompre avec l’idée d’une toute-puissance des colonisateurs, qu’il dépeint comme capables de façonner à leur guise l’image d’un Orient forgée de toutes pièces à partir de préjugés importés d’Europe 14.
Lorsqu’on revient aux premières décennies de la colonisation britannique, ce modèle s’avère inopérant. Avec deux cents administrateurs pour gouverner une population de trente millions d’habitants, c’est au contraire la faiblesse des colonisateurs, et leur incapacité à imposer leur culture à la population colonisée qui les ont contraints à enquêter sur les droits et les religions autochtones. Le programme de recherche des orientalistes de Calcutta, à partir des années 1770, a été déterminé par l’impératif de gouverner l’Inde selon ses propres lois. Ce principe, que les administrateurs coloniaux ont tiré de L’Esprit des lois de Montesquieu, correspondait à une logique de minimisation de la violence symbolique : le meilleur moyen d’éviter une révolte consistait à leurs yeux à respecter les normes socio-religieuses des habitants du Bengale. Il leur a du même coup fallu mettre en place de nouvelles formes d’enquête pour comprendre quelles étaient ces lois de l’Inde qu’ils entendaient appliquer dans leurs tribunaux.
Les colonisateurs n’ont pas tiré leur puissance de leurs ressources propres, mais de celles puisées dans les sociétés colonisées elles-mêmes.
Gildas Salmon
Ce programme de recherche n’a pas obéi à une logique d’invention mais à une logique inverse de capture des savoirs locaux. Les premiers orientalistes, notamment William Jones (1746-1794) et Henry Thomas Colebrooke (1765-1837) — souvent décrits comme les pères fondateurs de l’indologie scientifique — avaient une conscience éminente de leur ignorance, et de leur incapacité à imposer leurs vues sur la nature du droit ou des religions de l’Inde. Ils se trouvaient en position d’élèves et non de maîtres face aux experts des savoirs sanskrits et indo-persans, dont ils avaient tout à apprendre. Colebrooke, que William Morley encensait après sa mort comme la plus haute autorité mondiale en matière de droit hindou, reconnaissait lui-même au début de sa carrière qu’en la matière, « le public accorde sans aucun doute davantage de confiance aux pandits qu’à moi » 15.
Plutôt que de dénier toute consistance scientifique aux savoirs orientalistes en les réduisant à une idéologie coloniale, une critique plus conséquente consiste à montrer que les progrès impressionnants accomplis par la Société asiatique de Calcutta à la fin du XVIIIe siècle n’ont pas correspondu à la formation d’un savoir autonome de l’Europe sur l’Inde. Ils ont dépendu d’une exploitation intensive des savoirs de l’Inde sur elle-même, que les orientalistes sont parvenus à mettre au service du maintien de l’ordre colonial 16.
La pièce centrale du programme de recherche des orientalistes de Calcutta a été la composition du Digeste du droit hindou (A Digest of Hindu Law on Contracts and Successions), un recueil destiné à donner aux Britanniques une connaissance des lois de l’Inde suffisante pour répondre aux besoins de leurs tribunaux. William Jones et Henry Thomas Colebrooke étaient en effet tous deux des juges coloniaux, dont le travail quotidien consistait à administrer le droit hindou et le droit musulman, les deux grandes traditions juridiques que les Britanniques ont pris pour fondement des droits personnels qu’ils s’enorgueillissaient de garantir à la population indigène.
Il existe bien une dépendance des colonisateurs aux colonisés.
Gildas Salmon
La difficulté est que les Britanniques ne connaissaient rien de ces traditions juridiques, ni même des langues dans lesquelles les textes de référence étaient rédigés. Pour remédier à ce problème, l’administration coloniale avait mis en place dans les tribunaux coloniaux une curieuse division du travail judiciaire. Elle a décidé d’emblée que les juges britanniques détermineraient par eux-mêmes tout ce qui relevait des faits : ce sont donc eux qui procédaient à l’audition des témoins, et qui s’efforçaient de reconstituer ce qui s’était passé. En revanche, ces juges consultaient des experts indigènes — les pandits pour le droit hindou, et les maulavis pour le droit musulman — qui étaient employés comme officiers de justice par les tribunaux coloniaux pour déterminer la règle de droit qui devait s’appliquer au cas.
Mais le monopole du savoir jurisprudentiel détenu par ces deux catégories de savants plaçait les juges britanniques dans une position précaire. Contraints de rendre leurs jugements sur la base de systèmes juridiques qu’ils ne maîtrisaient pas, ils soupçonnaient les officiers de justice qu’ils employaient de manipuler les textes de droit de manière malhonnête. La décision de Jones d’apprendre le sanskrit est elle-même directement imputable à cette méfiance envers les pandits, comme le montre une série de lettres rédigées en 1785, où il s’exclamait : « L’infamie des brahmanes [que nous employons comme] juristes fait qu’il est nécessaire pour moi d’apprendre le sanskrit » 17. On touche ici à un problème structurel de l’empire colonial, qui est que les colonisateurs ne faisaient aucune confiance aux colonisés dont, en même temps, ils ne pouvaient se passer.
Le Digeste du droit hindou a été la réponse des orientalistes à ce problème de la dépendance des colonisateurs envers les colonisés. Pour être capables de contrôler que les lois que leurs officiers de justice invoquaient étaient bien les lois de l’Inde, ils ont entrepris de composer un recueil modelé sur le Digeste de Justinien, que William Jones décrivait en ces termes au gouverneur général de l’Inde britannique, Charles Cornwallis, en 1788 :
« Si nous disposions d’un digeste complet, qui prendrait pour modèle les inestimables Pandectes de Justinien, compilé par les juristes indigènes les plus savants, accompagné d’une traduction littérale précise en anglais ; et si des copies de l’ouvrage étaient conservées dans des bureaux prévus à cet effet […] de sorte qu’ils puissent de temps à autre être consultés en tant qu’étalons de la justice, nous serions rarement incapables d’identifier au moins les principes et les règles de droits applicables aux cas qui nous sont soumis, et nous ne pourrions sans doute plus jamais être induits en erreur par les pandits ou les maulavis, qui n’oseront probablement plus essayer de nous duper, à partir du moment où leurs tromperies pourront être détectées aussi facilement. » 18
Ce texte montre que Jones ne s’estimait pas capable de procéder lui-même au travail considérable que représentait l’inventaire des sources du droit hindou, et le tri des textes faisant autorité. Bien qu’il ait appris le sanskrit pour gagner un accès direct aux sources textuelles invoquées par les pandits de son tribunal, c’est un travail qu’il entendait déléguer aux « juristes indigènes les plus savants », lui-même se contentant de superviser le plan de l’ouvrage. Le primat accordé aux contrats et aux successions est un reflet direct des besoins de l’administration coloniale, qui voyait dans la garantie de la propriété privée la clef du redressement économique d’une province qu’elle avait commencé par ruiner. C’est donc Jagannātha Tarkapañcānana, un érudit bengali de grand renom, qui s’est chargé de composer ce digeste pour Jones.
La composition du Digeste de Jones, que le gouverneur général s’est empressé de financer, est assez déroutante du point de vue d’une grille de lecture héritée de L’Orientalisme d’Edward Saïd. En effet, la critique, sans cesse adressée à l’orientalisme, est que les indigènes y sont toujours relégués en position d’objets, plutôt que de disposer de la liberté d’action inhérente au statut de personne. Selon Saïd, ils apparaissent donc dans la littérature orientaliste comme des types plutôt que comme des individus, car le savoir européen ne les met jamais en position de s’exprimer en leur nom propre.
Les compilations du droit hindou commanditées par les Britanniques conduisent à un constat inverse. Jagannātha y est nommé comme auteur du recueil, paru en 1798 sous son nom, et c’est lui et son équipe de pandits qui ont eu la responsabilité de la sélection des textes qui devaient être appliqués par la puissance coloniale. Dans la préface au Digeste, il affirmait ainsi : « Moi, Jagannat’ha, fils de Rudra, sur ordre des protecteurs de ce pays, ai compilé cet ouvrage. » 19
La colonisation absorbe et parasite
C’est cette figure paradoxale d’un impérialisme qui commence par rendre la parole aux colonisés que j’ai essayé de décrire au moyen du concept de supervision : celle-ci est une captation des savoirs autochtones. Plus précisément, elle consiste à extraire des colonisés les moyens de contrôler leurs actions. C’est grâce à l’érudition de Jagannātha et de l’équipe de pandits qu’il a dirigée, dûment synthétisée et dupliquée dans chacun de leurs tribunaux, que les Britanniques ont pu prétendre contrôler l’administration du droit hindou.
La supervision correspond à une forme de colonialisme cognitif qui consiste à retourner les savoirs des colonisés en instruments de contrôle de leurs faits et gestes. C’est une technologie qui consiste à se brancher sur des centres d’expertise autochtones, et à les mettre au service de l’exercice de la domination coloniale. Au bout de quelques décennies, les Britanniques ont estimé en savoir assez en matière de droit hindou pour se passer entièrement de l’expertise des pandits.
Le schème de la supervision, que j’ai identifié en retraçant les interactions des orientalistes britanniques avec les pandits qu’ils employaient dans leurs tribunaux, fonctionne aussi pour décrire la captation de ressources qui s’est produite dans les domaines économiques et politiques. Pour ce qui est du fonctionnement de l’appareil d’État, de la collecte de l’impôt, ou des manufactures textiles, les Britanniques n’avaient au départ aucune idée de la manière dont ces savoir-faire hautement spécialisés fonctionnaient au Bengale. Leur stratégie a dans tous les cas été la même : laisser agir pendant quelques années ou décennies les experts indigènes, mais en plaçant derrière eux des superviseurs chargés de noter et de synthétiser, à destination de l’administration coloniale, les normes propres à ces savoirs et ces savoir-faire 20.
Il n’y a pas eu de savoir autonome de l’Europe sur l’Inde, mais une exploitation intensive des savoirs de l’Inde sur elle-même.
Gildas Salmon
La construction du plus grand empire moderne n’a donc pas obéi à une logique centrifuge de projection de puissance depuis le centre vers la périphérie. Il s’est au contraire appuyé sur un processus d’aspiration progressive par le centre impérial de savoirs et de savoir-faire produits par les colonisés. La supervision peut être décrite comme un pouvoir « intelligent », au sens où elle vise à extraire les capacités intellectuelles des sujets sur qui elle s’exerce. C’est de leur propre activité, expertise et témoignage qu’elle tire les normes et les preuves qui serviront ensuite à les surveiller.
Les orientalistes britanniques ont su au moyen de l’observation directe, du papier et de la presse d’imprimerie — une technologie que le Royaume-Uni a importée en Inde — mettre en place une opération de capture, de synthèse et d’exploitation des savoirs indo-persans et brahmaniques au service d’une forme de domination coloniale inédite. Cette opération de capture, non seulement des ressources mais aussi des savoirs autochtones, a permis à l’East India Company de devenir la plus puissante entreprise capitaliste de tous les temps. Elle a aussi assuré l’assise politique et scientifique de l’empire colonial qui a dominé le monde jusqu’au milieu du XXe siècle.
Sources
- William Jones, The Works of Sir William Jones, Londres, J. Stockdale & J. Walker, 1807, vol.3, p. 3.
- Jon Wilson, India Conquered : Britain’s Raj and the Chaos of Empire, Londres, Simon & Schuster, 2016.
- Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de sociologie, 1951, vol. 11, no 1, p. 75 ; Ernest Gellner, Nations and Nationalism, Ithaca – New York, Cornell University Press, 1983, p. 42‑43.
- Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, p. 40‑41.
- Kenneth Pomeranz, Une Grande Divergence : La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, traduit par Nora Wang et Mathieu Arnoux, Paris, Albin Michel, 2010 [2000].
- Christopher Alan Bayly, Indian Society and the Making of the British Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 11‑13, 19‑22, 32, 37‑44 ; Peter James Marshall, The Making and Unmaking of Empires : Britain, India, and America c.1750-1783, Oxford University Press, 2005, p. 229‑246.
- Raymond Schwab, La Renaissance orientale, Paris, Payot, 2014 [1950].
- Sheldon Pollock (dir.), Literary Cultures in History : Reconstructions from South Asia, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 2003 ; Sheldon Pollock, The Language of the Gods in the World of Men : Sanskrit, Culture, and Power in Premodern India, Berkeley, University of California Press, 2006.
- Audrey Truscke, Culture of Encounters : Sanskrit at the Mughal Court, New York, Columbia University Press, 2016.
- Ângela Barreto Wavier et Ines G. Županov, Catholic Orientalism : Portuguese Empire, Indian Knowledge (16th-18th centuries), New Delhi, Oxford University Press, 2015.
- Les experts des savoirs brahmaniques.
- William Hook Morley, The Administration of Justice in British India, London, Williams and Norgate, 1858, p. 333.
- Voir sur ce point Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, traduit par Olivier Ruchet et Nicolas Vieillescazes, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 [2000].
- Edward W. Saïd, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, traduit par Catherine Malamoud, Paris, Éditions du Seuil, 1997 [1978].
- Ludo Rocher et Rosane Rocher, The Making of Western Indology : Henry Thomas Colebrooke and the East India Company, Abingdon – New York, Routledge, 2012, p. 48.
- Mohamad Ravakoli-Targhi, Refashioning Iran : Orientalism, Occidentalism, and Historiography, Basingstoke, Palgrave, 2001.
- William Jones, The Letters of Sir William Jones, Oxford, Clarendon Press, 1970, p. 686.
- Ibid., p. 795‑796.
- Jagannātha Tarkapañcānana, A Digest of Hindu Law on Contracts and Successions, traduit par Henry T. Colebrooke, Calcutta, Printed at the Honourable Company’s Press, 1798, « Preface of the Compiler », p. 3.
- Voir la description frappante de cette opération d’espionnage par l’administrateur et historien indien Ghulam Hussain Khan Tabatabai dans A Translation of the Sëir Mutaqharin or, View of Modern Times, traduit par [Hājī Mustafā] Nota Manus, Calcutta, Printed for the Translator, 1789, vol.2, p. 404.