Make America Great Again, mais quand ?

VIOLENCE, ESCHATOLOGIE ET PENSÉE HISTORIQUE CHEZ STEVE BANNON, CONSEILLER DE D. TRUMP

Par Pierre Salvadori

Au regard de l’historien, Steve Bannon est un personnage aussi fascinant que profondément inquiétant. La pensée historique qu’il développe, dans laquelle l’Amérique ne pourra retrouver sa grandeur qu’au prix d’une guerre nécessaire qui clôturera un cycle historique démarré après 1945 et la lancera dans une nouvelle ère de prospérité, trouve de nombreux échos dans l’eschatologie – la pensée de la fin des temps – à la Renaissance. Les deux systèmes de rationalité, d’historicité, sont tout entiers orientés vers une fin, un eschaton plus ou moins bien situé chronologiquement sinon sur le court terme, fin des temps ou fin de cycle historique, qui détermine l’urgence de l’agir : achat de son salut au XVIe siècle par la manifestation zélée par chacun de son élection divine à travers l’extermination des hérétiques dans une temporalité resserrée face à une fin des temps imminente ; nécessité immanente chez Bannon d’une guerre cathartique pour accélérer l’histoire et la relancer sur de bons rails, doublée d’un discours de lutte contre le péril musulman dont la relative laïcisation au nom d’une apparente réduction axiologique à une simple question de choc des civilisations et de valeurs irréconciliables ne doit pas dissimuler les profondes racines chrétiennes d’un mythe de croisade.

C’est qu’adossée à une lecture du krach financier de 2008 en termes de franchissement d’un seuil historique et d’entrée dans une temporalité du chaos, et replacée dans le contexte d’« obsession américaine » pour la figure de l’Antéchrist, la pensée historique de Bannon ne laisse pas d’effrayer par sa redoutable cohérence interne en laquelle on peut cerner toute la force de persuasion d’une idéologie. Parée des contours savants d’une théorie des cycles historiques développée par les chercheurs américains William Strauss et Neil Howe dans un ouvrage de 1997, The Fourth Turning, elle se manifeste sur le mode de l’inévitable, du nécessaire et du providentiel. Il y a certes loin de la théorie à la pratique, du penser à l’agir, si bien que l’inconnue géopolitique réside dans la convergence ou la divergence de vues entre Steve Bannon et Donald Trump sur ces questions. 


« Make America great again », but when?

Il est, dans « l’événement Trump » que traverse le monde actuellement, un véritable non-dit. Tout entière fondée sur l’espérance quasi messianique du « make America great again », la dynamique historique qui a présidé à l’accession de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique risque bien d’achopper sur l’écueil des malentendus. Élu par une ferveur d’espérance tournée vers la promesse de lendemains radieux, Donald Trump devra tôt ou tard faire connaître son horizon temporel et situer dans une chronologie la venue de cette nouvelle Amérique à la grandeur restaurée. Le vote Trump était une projection dans un monde nouveau, l’anticipation d’un nouvel âge d’or américain. Oui, mais sous quel délai ? Comment, par quels moyens, après quelles épreuves ? L’espoir que l’Amérique a cru bon de formuler à travers le vote Trump se retrouvera-t-il dans les funestes pulsions de mort du principal conseiller du Président, l’ancien banquier chez Goldman Sachs et ex-rédacteur en chef de Breitbart Steve Bannon ? Après son départ du Conseil de sécurité nationale au début du mois d’avril, ce dernier poursuivra-t-il son déclin et sa mise à l’écart, ou conservera-t-il toute l’oreille du Président ? C’est que l’avenir du mandat Trump dépend sans doute en bonne partie d’une inconnue : l’identité ou la divergence des régimes d’historicité de Donald Trump et de son conseiller Steve Bannon. Le héraut de l’alt-right américaine, pour l’heure toujours en odeur de sainteté à la Maison blanche, prophétise en effet depuis plus d’une décennie la survenue nécessaire d’une période de chaos purgateur, avec son lot de guerres, qui préparerait l’avènement d’une nouvelle Amérique dès lors débarrassée de ses impuretés.

Là est tout le non-dit : dans la futurologie de l’entourage de Donald Trump, chez Steve Bannon en particulier, les lendemains qui chantent n’adviendront en effet qu’après un cataclysme ravageur, une épreuve du feu destructrice qui jetterait l’Amérique et le monde dans le chaos en vue de préparer le terrain à une future mais lointaine reconstruction. Qu’est-il dès lors vraiment permis d’espérer aux Américains ? L’entêtant slogan « make America great again » ne procéderait-t-il finalement pas qu’au travers d’une astucieuse ellipse qui fait silence et jette le trouble sur ce non-dit du désordre à venir, dissimulé à grands coups d’arguments isolationnistes tout au cours de la campagne, mais dont les événements récents en Syrie et au large de la Corée ont peut-être montré toute l’inanité ? Dans l’éventualité d’un plein accord de vues entre Trump et Bannon quant à la nécessité d’une espèce de purgation par le chaos, l’anticipation du printemps à venir aurait ainsi depuis le début procédé d’une enjambée tranquille par-dessus le frimas de la saison précédente. À défaut de pouvoir cerner véritablement l’horizon d’attente temporel de Donald Trump, on peut se faire une idée claire de celui de Steve Bannon : winter is coming.

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Régime d’historicité

C’est un livre qui occupe une place tout à fait centrale dans l’appareil idéologique de Steve Bannon. The Fourth Turning: What the Cycles of History Tell Us About America’s Next Rendezvous with Destiny est un essai de systématisation historique publié en 1997 par William Strauss et Neil Howe, deux historiens américains qui ont tenté de dégager des cycles invariants traversant toute l’histoire américaine. Largement critiqué par la communauté historienne, sans unanimité toutefois, le motif historique qu’il dessine a profondément marqué Steve Bannon qui en fit une lecture attentive, mobilisée pour la réalisation de son documentaire de 2010, Generation Zero. Ce film d’une heure et demie, que le GEG a visionné, est une porte d’entrée directe dans l’imaginaire historique d’un des principaux conseillers de Donald Trump.

Une première partie réunit historiens plus ou moins respectables et animateurs de think tanks de l’alt-right américaine dans une acception large, autour de l’ouvrage de Strauss et Howe. David Kaiser, alors professeur au Naval War College de Rhode Island, un des rares historiens à s’être montré intéressé par cette théorie des cycles historiques, vient sanctionner d’une solide légitimité universitaire une œuvre contestée, sans pour autant donner pleinement son blanc-seing aux conclusions des deux auteurs – ses critiques sont en bonne partie expurgées du director’s cut. Rejetant les conceptions linéaires (déclin continuel, vision Whig d’un progrès incoercible) et chaotiques (imprévisibilité d’une histoire par nature désordonnée), Strauss et Howe ont recours au concept “d’éternel retour” au sens de l’historien des religions et mythologue Mircea Eliade qui invitait à saisir l’événement en tant qu’il était toujours répétition, réactualisation ritualisée du passé [1]. Dès lors, il leur semble possible de dégager des cycles historiques de 80 ans (saecula), eux-mêmes divisés en quatre phases d’une vingtaine d’années. Au cours de chaque cycle, de nouvelles institutions sont adoptées, mises à l’épreuve, contestées puis détruites durant la quatrième phase, « the fourth turning », qui est un moment de crise systémique lors de laquelle une société s’enfonce dans la violence : la Révolution américaine (1775-1783), la guerre de Sécession (1861-1865), la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) en sont les trois dernières illustrations, chacune séparée par 80 ans environ. Et David Kaiser de commenter l’histoire du second XXe siècle à partir de ce schéma : le premier « tournant » serait celui de la belle époque des années 1950-1970, un baby-boom accompagné de la construction des infrastructures destinées à accueillir ce supplément de population ; puis, au cours des années 1970-1990, viendrait « l’éveil » (awakening) de la génération précédente qui chercherait à s’émanciper et à détruire les structures traditionnelles ; les décennies 1990 et 2000 seraient le moment d’un « effilochage » (unraveling), d’une rupture définitive avec les valeurs de l’après-guerre, d’une anomisation de la société. C’est à ce moment-là, à la fin de la troisième phase, que doit survenir un événement particulièrement frappant pour les esprits : le dernier aurait été le jeudi noir de 1929, entamant la vingtaine d’années d’une crise (le fameux « quatrième tournant ») qui ne fut soldée que par la guerre mondiale. Dès lors, l’arithmétique de la répétition tous les 80 ans épuise tout ce que les sciences sociales auraient à apporter de nuances au propos : un événement marquant est attendu vers 2009, et l’entrée dans le chaos est fixée au tournant de la décennie suivante.

Déjà les anciens Grecs, d’Héraclite à Zénon de Kition, reprenant le concept mésopotamien de l’Éternel retour, pensaient-ils que chaque fin de cycle historique était conclue par un ekpyrosis, un événement cataclysmique par lequel un système s’effondrait pour laisser place par l’épreuve du feu et du chaos à un nouveau monde à rebâtir. Le régime chrétien d’historicité a ensuite pris ses droits et sanctionné un temps linéaire orienté vers un eschaton, une fin des temps définitive pour laquelle il fallait se tenir prêt et qui déterminait tous les parcours de vie. Le XIXe siècle scientiste, à la recherche de grandes constantes par l’observation scientifique des faits sociaux, a contribué à la réadoption d’une vision cyclique de l’histoire dont les trois stades d’évolution de l’humanité dans le positivisme d’Auguste Comte sont une illustration symptomatique. Si elle n’allait pas dans le sens inverse de l’historiographie récente qui s’est départie de cette prétention téléologique au profit d’une mise en valeur des contingences et des potentialités inabouties, une telle systématisation historique, celle de Strauss et Howe, aurait donc toutes les apparences du sérieux – avec lequel il faudrait d’ailleurs l’examiner plus précisément. Mais Steve Bannon ne reprend pas telle quelle la thèse des deux chercheurs américains dans Generation Zero : il la sature de toute une tension eschatologique sous-jacente et la prolonge pour les années 2000 et 2010.

Bannon historien ou la rationalisation d’une pulsion de mort ?

L’appareil critique et l’apparence scientifique masquent mal la prégnance chez Steve Bannon d’une rhétorique apocalyptique chrétienne dont le régime de vérité entre en confrontation directe avec les modes de véridiction universitaires. L’heure et demie du documentaire est sans cesse entrecoupée de séquences de destruction et de chaos. Les premières minutes ne sont que scènes de pillage, de catastrophes naturelles, d’incendies, de requins menaçants… C’est que le film commence même par une citation retravaillée de l’Ecclésiaste, résumé d’un passage reproduit ici en intégralité.

Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux : un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ; un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ; un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ; un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements ; un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ; un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ; un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. (Ecclésiaste, 3, 1-8).

Le message est limpide ; la logique, imparable. La Bible et l’histoire sont mobilisées conjointement pour prouver la nécessité d’une cyclicité et l’entrée inéluctable dans une temporalité du chaos et de la haine assumée. L’ordre des Cieux et l’ordre des hommes concourent inexorablement à la survenue d’un désordre cathartique. Dans une conférence donnée au Vatican à l’été 2014, Bannon appelait à la mobilisation de l’« Église militante » – l’Ecclesia militans faite des soldats du Christ contre ceux du Diable – dans la « guerre contre le fascisme djihadiste islamique [2] ». Le camp des saints de Jean Raspail (1973) est l’un des livres de chevet de Bannon – Marine Le Pen incitait encore récemment les Français à sa lecture [3] : il décrit une France par le motif de la Cité de Dieu assiégée, en l’occurrence par l’immigration massive des barbares du tiers-monde qui agit comme une bête de l’apocalypse déchaînée qui déferle sur l’Hexagone, dans une tension apocalyptique assumée. Rappelons l’épigraphe de Jean Raspail, qui reprend le XXe chant de l’Apocalypse de Jean : « Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des saints et la ville bien-aimée. »

Par deux fois apparaît à l’écran dans le film de Bannon une toile de 1926 du peintre post-expressionniste allemand George Grosz, L’éclipse du soleil, témoin du traumatisme de la Première Guerre mondiale, prolongeant son œuvre emblématique, Les funérailles d’Oskar Panizza (1917). Incarnation de l’« entartete Kunst » qu’abhorraient les nazis, Grosz partage paradoxalement avec Bannon une même relation de fascination-répulsion pour la violence, et le même sentiment de vivre dans une temporalité profondément eschatologique, qu’ils ont également en commun avec les hommes de la Renaissance.

[En haut à gauche, George Grosz, L’éclipse du Soleil, 1926 ; en haut à droite, George Grosz, Les funérailles d’Oskar Panizza, 1917 ; en bas : Pieter Bruegel l’Ancien, Le triomphe de la mort, 1562.]

C’est en effet la même angoisse que l’on retrouve dans les danses macabres du XVe siècle, dans les visions apocalyptiques de Jérôme Bosch ou sur les toiles de Pieter Bruegel l’Ancien (Le triomphe de la mort, 1562). La fascination de la Renaissance pour ces thèmes était contemporaine d’une temporalité eschatologique où le salut des âmes devait s’obtenir par le glaive, où chaque chrétien se faisait « guerrier de Dieu [4] » contre l’hérétique, où la violence se faisait langage de Dieu, certitude providentielle d’être investi par Lui et d’agir en son nom ; la violence était une anticipation de l’eschaton, de la fin des temps et du Jugement dernier : les peines corporelles qui attendaient les hérétiques en Enfer devaient être devancées sur Terre, notamment par une défiguration des cadavres. Quoique que non strictement identique, une logique analogue semble à l’œuvre dans l’imaginaire de Steve Bannon : l’eschaton, qui prend ici les contours de la fin de cycle, du seuil historique du fourth turning, apparaît inéluctable tout comme était imminente la fin des temps pour les hommes du XVIe siècle, et déjà il faut l’anticiper, se préparer à la violence, ne plus la retenir, laisser s’épanouir ses pulsions de mort et s’évanouir toute velléité compassionnelle – comment comprendre autrement le passage de l’Ecclésiaste cité par Bannon ? « [Comme Lénine], je veux faire en sorte que tout s’effondre, et détruire tout le système », disait-il fin 2013 [5]. « Nous serons en guerre dans les mers du Sud de la Chine dans les cinq à dix ans à venir, n’est-ce pas ? », prophétisait-il encore sur le mode de l’évidence en 2016 [6]. Ce conflit, sans doute pensé comme Troisième Guerre mondiale, était même appréhendé comme la déflagration la plus violente de toute l’histoire américaine, Bannon faisant remarquer que depuis la Révolution chaque conflit avait gagné en ampleur par rapport au précédent. Et le futur conseiller de Trump de demander à David Kaiser de confirmer face caméra que cette guerre était inévitable si l’on se fiait au schéma de Strauss et de Howe ; « une telle perspective ne l’intimidait en rien », rapporta Kaiser à propos de l’entretien qu’il eut avec Bannon pour Generation Zero.

La théorie des cycles de Strauss et de Howe fournit un prétexte commode, et pare ce qui semble être une fascination virile pour la violence des habits de la rationalité universitaire. N’est-il donc pas nécessaire, pour saisir pleinement la rationalité de cette fraction agissante de l’alt-right américaine, de faire appel aux historiens d’un Occident moderne dont le régime d’historicité – ce qu’une société admet comme rapport au temps, adjoint à son passé et anticipe pour son futur – se rapproche sans doute davantage de celui de Steve Bannon que de nos propres régimes postmodernes de vérité en Europe ? Ce dialogue entre l’ultra-contemporain et les débuts de la modernité historique vient d’ailleurs d’être ouvert par Jan Miernowski et Denis Crouzet [7].

L’eschatologie de George Grosz est celle de l’après-Paul Valéry : c’est celle d’une civilisation qui sait maintenant qu’elle est mortelle, qu’elle a touché de près à sa fin. À la différence des soubassements les plus profonds de la conscience historique européenne, qui pour George Steiner consistent notamment en une certitude de la contingence de soi comme civilisation, d’un inexorable déclin après les grandeurs d’un passé incommensurable et dans la pensée d’un effondrement définitif toujours possible [8] – face à laquelle la construction européenne ne serait peut-être que manœuvre dilatoire, ou a minima un inestimable dérivatif de l’angoisse eschatologique contemporaine ? –, la pensée historique de Steve Bannon, en cela très largement partagée par des Américains qui pour beaucoup se vivent comme peuple élu, envisage le déclin en tant qu’il est mécanique, temporaire et providentiel, projection vers et anticipation d’une resurgie historique au premier plan. C’est sans doute pour cela que la théorie des cycles de Strauss et de Howe jouit d’un si grand succès outre-Atlantique : elle vient rationaliser un sentiment dont les racines sont en fait essentiellement chrétiennes et se nouent dans la certitude providentielle d’une élection divine : « May God continue to bless the United States of America [9] », ainsi que le répètent à l’envi les Républicains, en particulier depuis Ronald Reagan, mais aussi tous les Présidents démocrates ; chaque « God bless the United States of America [10] » est l’expression rituelle par la parole performative d’un Président-prêtre d’une réactualisation de l’Alliance divine que Dieu a scellée avec l’Amérique.

L’équipe de Trump semble elle aussi se vivre sur le mode de la certitude de l’élection divine : l’ancien conseiller de Trump pour la « politique chrétienne » au cours de sa campagne, le télévangéliste Frank Amedia, avait fait savoir au printemps 2016 que Dieu lui avait confié avoir investi Trump de sa grâce divine qui allait lui permettre de remporter l’élection ; son mandat allait précipiter le retour du Christ sur Terre [11]. Cette annonce est à situer dans une campagne électorale qui avait fait de l’identification de l’adversaire à l’Antéchrist un argument presque comme un autre [12], comme un écho à la guerre d’imprimés au temps de la Réforme visant à assimiler, qui le pape, qui Luther ou d’autres, à la figure antéchristique annonçant la fin des temps. Les arguments en faveur d’un Donald Trump-Antéchrist ne manquèrent visiblement pas, et l’on en trouvera une liste exhaustive ici [13]. Ainsi l’entreprise immobilière de son beau-fils Jared, Kushner Companies, était domiciliée au 666 5th Avenue, rappelant le chiffre de la bête de l’Apocalypse ; et Trump lui-même avait affirmé au cours de la campagne n’avoir jamais demandé à Dieu la rémission de ses péchés…

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Le pape Léon X (1513-1521) assimilé à l’Antéchrist dans un pamphlet protestant du XVIe siècle

 

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Couverture du New York Daily News du 19/02/2016

Il ne faut pas négliger cette « obsession américaine » de l’Antéchrist dans une nation qui se vit globalement comme celle d’un peuple élu, comme l’a rappelé le livre de Robert Fuller [14]. Il n’y a sans doute aucune nation chrétienne au monde où la tension eschatologique se fait aussi prégnante qu’aux États-Unis et est en tout cas aussi régulièrement mobilisée dans le jeu politique, en particulier chez les Républicains. Pour Fuller, « la croyance en l’Antéchrist a nourri une loyauté de groupe en théâtralisant la nature satanique de chaque ennemi auquel la communauté des croyants se confrontait [15] ».

Le meilleur témoin de cette eschatologisation des esprits aux États-Unis est sans doute le très vif succès de la série de livres apocalyptiques Left Behind (1995-2007), vendue à 65 millions d’exemplaires outre-Atlantique tandis qu’elle ne rencontrait aucun public en Europe. La série commence par l’enlèvement partout dans le monde des vrais croyants chrétiens, appelés au Ciel. Cet événement appelé l’Enlèvement (the Rapture) est le déclencheur de la « Grande Tribulation » apocalyptique, confirmée par l’arrivée de l’Antéchrist, incarné par un politicien roumain charismatique et prétentieux qui assume d’agir au nom du Mal aux Nations-Unies. Le reste de la série s’attache à décrire les sept années pendant lesquelles une partie de ceux qui n’ont pas été enlevés au Ciel parce que mauvais ou non-chrétiens se convertissent et rejoignent l’Armée de la Tribulation contre l’Antéchrist. À côté des appuis scripturaires, il y a donc tout un imaginaire antéchristique dans la culture populaire américaine contemporaine où puiser des similarités pour identifier l’Antéchrist à une figure terrestre bien existante.

Left Behind n’avait pas été écrit comme une œuvre de fiction mais comme un moyen, pour ses auteurs Tim LaHaye et Jerry Jenkins, de diffuser leurs croyances sur l’Apocalypse. « Nous avons rendu le livre de l’Apocalypse compréhensible et l’avons mis à un niveau auquel les gens ordinaires peuvent le comprendre. La plupart des gens ne réalisent pas que la Bible contient au moins 1 000 passages d’écritures prophétiques et que 500 d’entre eux ont déjà été réalisés », faisaient-ils savoir au Washington Times en 2004. L’immense succès de cette série, y compris auprès des catholiques moins sensibles à la corde apocalyptico-millénariste, a sans doute contribué à modifier l’eschatologie de nombreux catholiques américains, à tout le moins leur imaginaire de la fin des temps, pour le faire pour partie converger avec celui des protestants [16]. Left Behind était le livre de chevet de très nombreux militaires américains en Irak ; et lorsque l’on sait que, pour George Bush, l’intervention irakienne avait à voir avec le combat de Gog et Magog à la fin des temps [17], comme il s’en épanchait auprès de Jacques Chirac en 2003 pour le convaincre d’intervenir, il devient facile de repeindre les militaires américains en Guerriers de Dieu contemporains, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Denis Crouzet sur le contexte apocalyptique des guerres de Religion en France au XVIe siècle. L’axe démoniaque du Mal cher à George Bush est sans doute en train de se reconfigurer sous le mandat de Donald Trump, réduit pour l’instant aux dimensions de la Corée du Nord, de l’Iran et peut-être également de la Syrie [18]. Entre George Bush Jr. usant de l’argument du combat de Gog et Magog à la fin des temps qui serait en train de se jouer actuellement au Proche-Orient et la tension eschatologique qui semble animer l’entourage de Donald Trump, il est une profonde continuité qui tend à relativiser les ruptures entre les deux présidents. Ces deux gouvernements semblent jouer, ou pouvoir jouer, sur la puissance émotionnelle par laquelle l’Amérique a le sentiment de jouer son salut comme nation chrétienne sur les théâtres d’opération militaire.

Microcosme de la chrétienté en tant que première puissance mondiale, de la santé des États-Unis dépend la bonne marche du monde, qui suit un mouvement circulaire. C’est que les cycles historiques s’enchaînent tel le rythme des saisons de l’année. On trouve, dans Generation Zero, quelques passages où l’on voit pourrir puis mûrir des fruits au fil des saisons, et toute l’essence du « make America great again » se trouve sans doute dans ces plans qui donnent à voir une conception organique d’une société-corps vivante, qui vieillit puis ressuscite.  Dès lors, la pensée de Steve Bannon est donc peut-être avant tout cela : une espèce de syncrétisme paradoxal entre un positivisme inavoué qui, en reprenant la théorie des cycles de Strauss et Howe, affecte de mettre le savoir et la connaissance – l’entourage de Bannon le surnomme l’« Encyclopédie » – au service de l’agir, et des rogatons d’eschatologie chrétienne qui n’ont en fait pas grand-chose de nouveau dans la politique américaine. L’omniprésence des scènes de violence et de destruction dans Generation Zero achève de convaincre d’une espèce de fascination morbide rationalisée par un récit historique de la cyclicité.

Armageddon financier et politique du katechon

« L’effilochage des valeurs traditionnelles » depuis les années 1980 est analysée dans Generation Zero comme le moment d’un basculement vers une « culture de l’argent », une déchristianisation profonde et une élévation du soi comme Dieu unique à travers la promotion par la génération des baby-boomers des années 50-60 d’une « éthique insipide de développement personnel » accompagnant la naissance d’un « capitalisme de casino » menaçant chaque jour d’une « apocalypse financière » (financial Armageddon). Le problème ne serait pas le capitalisme mais la façon dont son fonctionnement a été altéré par le « parti de Davos » pour mettre en place un système de « privatisation des gains et de socialisation des pertes » par la formation de relations incestueuses entre les financiers de Wall Street et les gouvernements Bush Père, Clinton et Bush Fils dans un capitalisme d’État dirigé par le « parti des élites mondialisées, des milliardaires et des financiers ». Ce « capitalisme de casino » dans lequel la banqueroute n’est pas possible puisque l’État vient garantir les pertes est, pour Bannon, un système créé par de mauvais chrétiens : « Il y a toujours eu un vieux dicton disant que le capitalisme sans la faillite était comme la religion sans l’Enfer. Les gens de Washington ont décidé […] “nous allons tous devenir unitariens [dont beaucoup ne croient pas à l’Enfer] ou quelque chose comme ça”, et ainsi il n’y a plus de mauvais côté au capitalisme : quiconque fait une erreur se fait renflouer ; chacun peut bien subir des pertes, les contribuables auront la charge de reboucher le trou. » Seul un capitalisme régi par un christianisme bien compris, qui étend son économie du salut à l’économie tout court, aux règles du marché, à travers un système efficace de sanctions et de contraintes, pourrait fonctionner correctement.

On retrouve peut-être avec ces « contraintes » (restraints) une logique analogue à la pensée chrétienne du katechon, cette « force qui retient la fin » et l’arrivée de l’Antéchrist pour saint Paul, repris par Carl Schmitt ; pour Calvin, ce katechon qui retarde la fin des temps est la diffusion de la foi chrétienne. Tout se passe comme si le « capitalisme de casino », en supprimant ces freins, ces contraintes, dans une période de déprise de la foi chrétienne ou de mauvaise christianisation dont il serait d’ailleurs responsable, supprimait cette force de rétention de la fin des temps qu’est l’organisation d’un capitalisme selon l’ordo chrétien qui rend chacun responsable de ses actes, de la même façon que le chrétien risque l’Enfer en cas de mauvaise conduite. Il n’y a dès lors plus rien d’étonnant à ce que dans Generation Zero Bannon fasse commencer le fourth turning de la théorie de Strauss et Howe au 18 septembre 2008 lorsque le secrétaire du Trésor Hank Paulson et le banquier central Ben Bernanke obtinrent du gouvernement le renflouement du système financier américain, c’est-à-dire mondial. Par une telle intervention pour faire porter par la collectivité des prises de risques privées, c’est tout un édifice qui achèverait de s’effondrer : la figure katéchontique du marché autorégulé sans intervention étatique laissait place chez Bannon à une bête apocalyptique et à l’avènement prophétisé d’une période de chaos synonyme de fin de cycle – ou de fin des temps ?

On connaît l’efficace des prophéties et leur caractère aisément auto-réalisateur. C’est parce que les hommes du XVIe siècle étaient persuadés de l’imminence de la fin des temps qu’ils ont redoublé de violence afin d’acheter leur salut par l’extermination des hérétiques dans le cadre d’une temporalité eschatologique contrainte, réduite à quelques années, et qu’ils ont trouvé dans le chaos qu’ils ont eux-mêmes généré la confirmation des prophéties apocalyptiques dont la circulation s’était accrue depuis la seconde moitié du siècle précédent. Il faut l’affirmer : la pensée cyclique est souvent une pensée dangereuse ; celle-ci en particulier ouvre une boîte de Pandore dont David Kaiser, séduit par le paradigme cyclique de Howe et de Strauss, finit par percevoir le danger lorsqu’interrogé par Steve Bannon celui-ci lui demanda sans anxiété aucune, comme avec la certitude tranquille de celui qui connaîtrait déjà le dessein divin, de sanctionner face caméra de son autorité d’historien l’inévitabilité d’un chaos guerrier meurtrier vers 2020. Il refusa.

Relecture, édition : PR, MM, GG


[1] Neil Howe, « Where did Steve Bannon get his worldview ? From my book », The Washington Post, 24 février 2017 https://www.washingtonpost.com/entertainment/books/where-did-steve-bannon-get-his-worldview-from-my-book/2017/02/24/16937f38-f84a-11e6-9845-576c69081518_story.html

[2] Transcription de la conférence de Steve Bannon à l’Human Dignity Institute, Vatican, été 2014, par Buzzfeed, 15 novembre 2016  https://www.buzzfeed.com/lesterfeder/this-is-how-steve-bannon-sees-the-entire-world

[3] « Aujourd’hui, c’est une submersion migatoire. J’invite les Français à lire ou relire le Camp des Saints », Marine Le Pen : https://twitter.com/MLP_officiel/status/638959623215706112

[4] Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (vers 1525-vers 1610), Seyssel, Champ Vallon, 1990, 2 vol., 784 et 748 p.

[5] Ryan Lizza, « Steve Bannon will lead Trump’s White House », The New Yorker, 14 novembre 2016 http://www.newyorker.com/news/news-desk/steve-bannon-will-lead-trumps-white-house

[6] http://www.huffingtonpost.com/entry/steve-bannon-apocalypse_us_5898f02ee4b040613138a951

[7] Jan Miernowski (dir.), Early Modern Humanism and Postmodern Antihumanism in Dialogue, Cham, Palgrave Macmillan, 2016 ; Denis Crouzet, « Les guerres de religion entre fin des temps et théâtre de la cruauté », Revue des Deux Mondes, févriers-mars 2017, p. 87-103.

[8] George Steiner, Une certaine idée de l’Europe, Actes Sud, 2005.

[9] https://www.youtube.com/watch?v=7ud3pK5Wa90

[10] https://www.youtube.com/watch?v=4nn4KZQd_YE

[11] Leonardo Blair, « Televangelist Frank Amedia Claims God Raised Up Donald Trump to Help Pave Way for Second Coming », The Christian Post, 7 juin 2016 http://www.christianpost.com/news/televangelist-frank-amedia-god-donald-trump-second-coming-164922/

[12] Hannah Gais, « Apocalyptic thinking in the age of Trump: America is ready for the end times », The Outline, 24 janvier 2017 https://theoutline.com/post/939/donald-trump-antichrist-apocalypse

[13] http://www.thehypertexts.com/Donald%20Trump%20Antichrist%20666.htm

[14] Robert C. Fuller, Naming the Antichrist: The History of an American Obsession, Oxford University Press, 1995.

[15] Hannah Gais, art. cit. https://theoutline.com/post/939/donald-trump-antichrist-apocalypse

[16] Jean-François Mayer, « Millénarisme : l’extraordinaire succès de la série Left Behind aux États-Unis », Religioscope, 10 novembre 2004

(http://www.religion.info/2004/11/10/millenarisme-extraordinaire-succes-serie-left-behind-aux-etats-unis/).

[17] Éric Mandonnet, « Chirac, Bush et l’Apocalypse », L’Express, 26 février 2009 http://www.lexpress.fr/actualite/politique/chirac-bush-et-l-apocalypse_746203.html

[18] Aaron David Miller, Richard Sokolsky, « The ‘axis of evil’ is back », CNN, 26 avril 2017 http://edition.cnn.com/2017/04/26/opinions/axis-of-evil-is-back-miller-sokolsky/

 

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